Satprem: Lettres à Yolande


Addendum

Jusqu’au bout avec Satprem

(Propos recueillis par Frédéric de Towarnicki)1

Vous avez quitté l’Europe à l’âge de vingt et un ans. Vous êtes français. Vous vivez en Inde depuis dix-neuf ans et vous y poursuivez aujourd’hui votre quête de la connaissance et de la sagesse. Vous y avez bien connu l’extraordinaire guide spirituel que fut Sri Aurobindo, grand maître du yoga, et Mère, qui dirigeaient l’ashram de Pondichéry. Comment et où a commencé le roman d’aventure qu’est votre vie ?

Le commencement, ce fut une question. Une question que je me suis posée d’abord dans les camps de concentration nazis, plongé dans le dénuement total : « Qu’est-ce que donc l’homme ? La vie, la Matière, la mort ? Que reste-t-il dans l’homme lorsque la dévastation fait table rase ? Lorsqu’il n’y a plus rien ? ». Toute ma vie j’ai tenté d’y répondre.

Enfant, j’étouffais déjà. Qui étais-je ? Qu’était donc cet être qui était moi ? Jamais, je le sentais, je ne parvenais jusqu’à ce qui était vraiment « moi ». C’était toujours les autres qui parlaient, qui « savaient », qui décidaient à ma place. Il y avait toujours l’école, le père, la mère, les connaissances, les religions, les professeurs… Toujours quelqu’un ou quelque chose, comme un frein, un écran entre la réalité et moi.

Vous avez donc tenté de répondre à votre question ?

Une première fois, vers 1950, j’ai cherché la vie à sa source, en faisant un bond en arrière de quelques millions d’années : j’ai voulu revenir dans le passé de la Terre, en vivant dans les forêts vierges de la Guyane. Cette forêt, je crois que je l’ai sentie exister, par moments, comme elle devait être à l’époque des grands primates. L’eau, le vent, la pluie, le végétal, les insectes, les serpents, les arbres existaient là, ensemble, entremêlés dans

1 Paru dans la revue « Lui » de Janvier 1980.


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une sorte d’intense complicité. Les nuits étaient vibrantes de millions de bruits et de mouvements secrets. C’était un délire somptueux de choses à ne pas y croire ! Qu’était l’homme au sein de cette extraordinaire vibration ? Un point minuscule. Il n’était plus le centre de tout ! J’éprouvais aussi des instants de joie indescriptible, je découvrais cette harmonie intérieure qui relie les choses. C’était déjà un nouveau regard. Mon corps, par moments, s’allégeait et semblait n’être plus soumis aux lois de la pesanteur… Mais ce retour dans le passé de la terre – je l’ai compris plus tard – ne suffisait pas. Il fallait aller plus loin, plus profond, aller vers l’avenir de l’homme qui n’est encore qu’une ébauche.

Vous avez ensuite erré sur les routes de l’Inde ?

J’étais une sorte de moine mendiant. J’y ai vu et compris bien des choses. J’ai pratiqué le tantrisme, je suis devenu un « Sannyasin ». Mais là non plus je ne recevais pas de réponse convaincante et peu m’importait de rencontrer, ici ou là, isolés, quelques yogis planant dans les cimes du mental. J’avais vu, en chemin, trop d’hommes éprouvés par la maladie ou la douleur…

Vous avez donc poursuivi votre route ?

Oui. Le tantra m’intéressait, mais je ne voulais pas m’installer dans une expérience. Pas plus dans une forêt vierge que dans une religion ou une technique spirituelle. Ni devenir, comme je l’ai écrit un jour, un « fonctionnaire de l’aventure ». Il me fallait reposer la question : « Où donc est l’homme ? Son épanouissement est-il déjà total ? Sinon que peut-il être ? » Et c’est seulement auprès de Sri Aurobindo et de Mère que j’ai compris où et comment je pourrais trouver une réponse à la question que je m’étais posée dans les camps…

Vous êtes breton. « Satprem » est un surnom ?

C’est Mère qui me l’a donné. Cela veut dire : « Celui qui aime vraiment ».


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Ce que vous avez découvert, est-ce une sorte de « troisième œil ? »

Non. C’est plus simple. Plus évident. C’est ce qui se révèle lorsque nous nous débarrassons de ce vernis qu’on nous a tous collé sur notre peau, ou bien quand nous faisons éclater ce bocal dans lequel – comme un poisson – nous sommes pris au piège, et qui déforme notre regard. Que penseriez-vous d’un poisson qui aurait l’illusion de connaître la réalité du monde en regardant à travers son seul bocal ? La véritable aventure de Mère et de Sri Aurobindo, c’est qu’ils n’ont pas cherché à faire leur expérience dans les dimensions d’un quelconque « au-delà », ou bien une religion établie. Ils ne croyaient pas plus au paradis des prétendus yogis libérés qu’à nos paradis hygiéniques où nous sommes en train d’étouffer. Ils voulaient faire « l’expérience » dans leur propre corps terrestre, au sein même de toute l’évolution. Sans microscopes, sans télescopes, sans éprouvettes et sans fusées, ils ont voulu explorer la Matière même, et ils y sont allés ! Ils ont découvert ainsi une nouvelle vibration mentale. Le fait de découvrir au fond d’eux-mêmes, de leur corps, de leurs cellules, un autre état de conscience, transforme toutes les données du monde. Mère et Sri Aurobindo ont tenté de nous frayer un passage vers un autre stade de l’évolution. Car nous sommes, je crois, à la veille d’un grand bouleversement…

Vous voulez parler d’un bouleversement de la conscience ?

D’un passage vers un stade supérieur de l’évolution. D’un « après-l’homme ». En somme, d’un passage de la matière obscure à la Matière consciente, telle qu’elle « est », totale, sans division. C’est ce que notre conscience devra apprendre à vivre.

Mais ce passage, selon vous quand se fera-t-il ?

Lorsqu’on observe le monde, on s’aperçoit qu’il s’effectue déjà. Et il ne se réalisera pas sans épreuves, sans périls. Ce n’est pas un phénomène individuel qui se déroule, il se passe dans tous


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les pays, chez beaucoup d’hommes, sur tous les continents. La crise réelle que nous traversons n’est ni une crise de civilisation, ni une crise politique mais, en profondeur, une crise évolutive. C’est l’espèce humaine entière qui est en train de virer dans un autre état. C’est de cette évolution que Mère et Sri Aurobindo furent les annonciateurs.

Mais n’est-ce pas une illusion de croire, dans un monde visiblement dominé par la violence, la volonté de puissance ou l’argent, que nous vivons une étape transitoire qui conduit l’homme à un plus haut niveau ?

Non, justement. Autour de nous, le doute s’installe, tout craque. Chacun sent que nos solutions habituelles ne conviennent plus. Nous sommes entrés dans une sorte de faillite. Nous assistons non pas à la fin d’une civilisation mais au terme d’un cycle au sens géologique ou paléontologique. Quelque chose se prépare. Des millions d’hommes – bombardés, déchirés par des informations contradictoires – se posent de nouvelles, de douloureuses questions : « Mais quelle est donc la raison d’être de tout ce qu’on vit ? » Ils sentent que le monde n’est pas ce qu’il devrait être. Que ce qu’on leur a appris ne « correspond » pas. Ils lancent comme des appels. Il y a comme un changement de regard. C’est l’espoir d’une nouvelle perception plus transparente de la réalité, loin des religions, des idéologies et des systèmes. L’espèce prochaine – cette plénitude de l’homme vers laquelle nous tendons si désespérément, dont nous avons tellement besoin dans notre douleur et notre faillibilité – elle est déjà là. Elle n’est pas pour demain, elle est là, à notre portée, dans notre propre corps, dans cette profondeur de la conscience cellulaire, le prochain pas de l’espèce. Mère et Sri Aurobindo ont ouvert ce chemin et l’ayant ouvert dans leur propre corps, ils l’ont ouvert dans le corps du monde. Car rien n’est séparé. Quand on fait un trou dans cette « fausse Matière », celle que nous vivons, tout commence à fuser par tous les autres trous. La Matière que nous vivons commence à devenir irrespirable, et nos pollutions visibles en sont un signe. Certes, des catastrophes, des


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guerres même nous menacent. Mais les murs qui se fissurent nous laissent entrevoir de nouvelles dimensions… Nos enfants les vivront un jour.

Mais qu’éprouve-t-on lorsqu’on fait une telle expérience, lorsqu’on descend dans la Matière vraie ? Le mot Matière convient-il vraiment ?

La Matière telle que nous la vivons est toute autre que celle qui est vraiment. Le mot plus clair, serait le mot « énergie ». Et même « énergie-conscience ». En Inde, on dit « shakti… » C’est un sacré courant ! C’est l’étoffe même de ce que nous appelons matière. Mère, quand elle arrivait à l’expérience de cette conscience cellulaire disait que, lorsqu’on avait traversé toutes les couches évolutives pour parvenir à la « Matière telle qu’elle est », on percevait des ondes « animées d’une vitesse foudroyante au sein d’une immobilité totale ». Là, le « toi » et le « moi » ne sont pas deux choses différentes mais un seul formidable courant…

Vous avez découvert – en observant les espèces – la puissance du monde de l’instinct ?

Nous, nous disons « l’instinct » lorsque nous parlons des espèces autres que l’homme. Nous disons : « C’est l’instinct qui pousse l’oiseau de Sibérie vers cette lagune des tropiques ». Mais cela ne se passe pas ainsi !... En fait, les tropiques et la Sibérie et toute la carte du monde se déroulent… au-dedans de l’oiseau. Ce n’est pas un environnement qu’il survole et qu’il regarde d’en haut, c’est quelque chose qui se passe à l’intérieur de lui. Toutes les espèces vont ainsi vers leurs travaux et leurs buts, elles sont harmonieuses dans leur genre : l’espèce humaine ne l’est pas encore. Je vous l’ai dit, la découverte de Mère et de Sri Aurobindo, c’est d’avoir décelé l’existence du formidable levier que représente cette conscience nouvelle, cellulaire qui est en nous et que nous ne connaissons pas encore vraiment… je crois que toute l’évolution est une découverte de ce qu’est l’homme. À chaque progrès des espèces, on va de plus en plus exactement vers la réalité de ce qui « est ».


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Vous avez été l’ami, le confident de Mère. Qui était-elle ?

Mère est arrivée en Inde en 1914. C’est une bien étrange histoire. Son père était turc, sa mère égyptienne, et tous deux vivaient à la cour du Khédive en Egypte. Mais un jour, sa mère refusa de faire sa révérence au Khédive et elle dut s’exiler en France avec son mari. Mère est née à Paris en 1878, boulevard Haussmann ! Elle a très bien connu Renoir, Manet, Sisley, Rodin… Elle vivait à Paris lorsque le fauvisme, le cubisme sont nés. Que d’histoires elle nous racontait ! C’était une conteuse admirable ! Adolescente, elle faisait d’étranges expériences, elle avait l’impression de sortir de son corps, de se répandre dans l’espace, elle ne comprenait pas alors ce qui se passait en elle. Elle avait vingt ans lorsqu’Einstein fit ses premières découvertes sur l’équivalence de la matière et de l’énergie et sur la relativité. Mère était un ouragan, et au fond, très occidentale : une extraordinaire puissance en marche…

Mère a vécu une expérience qui n’a rien à voir avec l’intellect, les sectes, les « spiritualités »… Elle l’a vécue jusqu’à sa fin, quatre-vingt quinze ans. Elle ne s’est jamais arrêtée. Trois jours avant sa mort, et jusqu’à son dernier souffle elle disait : « Je veux marcher, aidez-moi ». Mère nous disait que Sri Aurobindo était venu accomplir un travail pour toute l’évolution terrestre… C’est auprès d’elle que j’ai compris qu’il fallait se mettre en route vers le « demain de l’homme ».

Mais comment se traduit pour vous cette expérience ?

Parlons d’abord de choses simples : ce qu’on vit, il faut tenter à chaque instant de l’incarner avec plus de conscience et de transparence. Ce qui me préoccupe, à chaque seconde, c’est d’être aussi pleinement « ouvert » que possible, de mieux percevoir ce qui, à la surface, est mensonge et illusion. Si cette seconde-là est pleinement vécue, tout le reste en découle. Alors une sorte d’évidence apparaît. Et la souffrance elle-même n’a plus de réalité. Je ne sais plus ce qu’est la maladie. Ce qui m’intéresse, c’est cette sorte de battement, de respiration qui existe quand je marche, je vis, quand je contemple la nature ou


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quand je prends l’ascenseur : une sorte de densité immédiate, de sensation d’harmonie. La pierre de touche, c’est la seconde présente, la façon dont on la vit, dont on « est » dans cette seconde, en quête d’une nouvelle profondeur. Je ne me cache pas derrière des « systèmes explicatifs ». Pour ceux qui ont fait cette expérience, c’est très simple… Et ils s’aperçoivent que leur corps en sait plus long qu’eux-mêmes…

Un jour, par exemple, je me promenais dans des canyons désertiques proches d’Auroville, lorsque j’ai été attaqué par trois mécréants qui – je l’ai su plus tard – avaient été payés pour m’assassiner. Mais lorsqu’ils sont arrivés sur moi, très étrangement, je n’ai eu aucune réaction, ni de peur, ni même de réflexion. J’étais dans une sorte d’état neutre. Seulement, lorsque j’ai levé les yeux sur le chef de ces hommes, le bras de celui-ci est retombé et tout s’est arrêté. Et je suis reparti tranquillement. C’était comme si rien ne s’était passé. Et soudain, j’ai compris que pour le corps, notre corps, c’était effectivement comme si « rien » ne s’était passé.

Comment vous apparaît l’Inde aujourd’hui ? Comme un terrain propice aux expériences profondes ?...

Il y a une Inde profonde, infiniment touchante, qui nous offre un air qu’on ne respire nulle part ailleurs. L’Inde moderne, certes, absorbe beaucoup d’idées occidentales dans le sillage de son développement technique et industriel. Et pourtant – comment l’expliquer ? – là-bas, on respire : il y a une « âme » de l’Inde et, en même temps, c’est une réalité très physique.

Les gens sont souvent si simples, d’une profondeur si tranquille ! Chose frappante : même lorsqu’ils sont « matériellement pauvres », ils sont rarement misérables, alors qu’en Occident même lorsqu’ils sont « matériellement riches », ils restent souvent assez misérables sur le plan de la vie.

L’enseignement de Sri Aurobindo et de Mère s’inscrivent-ils dans la tradition de ces antiques textes sacrés hindous qu’on appelle les Védas ?


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La grande ligne commune, en effet, est celle des Védas, textes axés sur la vérité de la Matière. Après, cette ligne s’est complètement perdue et on a enseigné que le monde était une illusion (ce qui, en un sens, est vrai) et qu’il fallait en sortir et aller vers les hauteurs « spirituelles ». Mais les prêtres, les rishis védiques, savaient, eux, que ce n’était pas le chemin de la montée ou de l’ascension qu’il fallait emprunter, mais le chemin de la descente : que c’était au sein de la Matière-énergie qu’il fallait aller, lieu des vibrations supramentales. Ce secret s’est totalement perdu. Il est devenu inintelligible pour ceux qui lisent aujourd’hui les Védas. Mais Sri Aurobindo m’a dit : « C’est cela que j’ai vécu, que j’ai retrouvé ». Et pour tous les autres. Car, (encore une fois), à quoi servirait de rester un « surhomme » tout seul dans sa chambre ? Que nous importe – à nous tous – l’existence de quelques yogis « libérés » dans l’Himalaya ?...

Vous, Satprem, croyez-vous en la réincarnation ?

Que peut-on comprendre à l’existence si l’on ne perçoit pas que ce « moment » qu’on appelle notre vie est le fruit de beaucoup d’autres efforts qui expliquent pourquoi aujourd’hui nous sommes plus développés dans tel sens, pourquoi nous éprouvons telles difficultés qui semblent nous pousser fatalement vers une erreur ? Nous avons beaucoup de vies derrière nous, c’est évident…

En un sens, la réincarnation apparaît comme une stratégie évolutive qui permet à l’espèce de franchir un seuil à partir duquel elle pourra se développer dans une dimension supérieure. Dans cette perspective, on peut dire qu’on n’a pas besoin de fabriquer le « surhomme » : il faut le laisser faire…

Mais le bouddhisme, n’est-ce pas aussi une certaine expérience dans la Matière ? L’entrée dans le Nirvana ne peut-elle pas être considérée comme une « brèche » dans la Matière ?

On peut dire qu’au temps du Bouddha – cinq cents ans avant notre ère – l’humanité n’était pas prête à la découverte qu’ont


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faite Sri Aurobindo et Mère : que le vrai travail se fait dans la Matière.

Le bouddhisme, c’est le mental qui se projette dans les régions supérieures du bocal où il était enfermé et qui parvient à une sorte de ténuité où tout s’évapore, disparaît. Le mental, ne percevant plus rien, expérimente une sorte d’évanouissement lumineux dans une impression d’infini (sinon d’indéfini) où il se sent libéré, très à l’aise. Mais de l’anesthésie sur la table d’opération, on pourrait dire aussi qu’on est « libéré » : on ne perçoit plus le mal, la douleur. Et c’est vrai. Mais dans un autre sens, c’est une illusion, car le corps se réveille et l’homme retrouve sa souffrance, sa misère et sa maladie. La conscience ainsi « libérée », qu’est-ce qu’elle change au corps, à la matière, à l’évolution ? Rien du tout. Pourquoi diable aurions-nous pris un corps humain si c’est seulement pour trouver le moyen d’en sortir ? L’évolution n’a pas un sens mystique, il n’y a rien de plus matérialiste…

On critique parfois, en Occident, certains ashrams de l’Inde, et la réalité un peu mercantile de cette cité expérimentale que voulait être Auroville…

Mère et Sri Aurobindo n’ont rien à voir avec la composition des ashrams ou Auroville. On ne peut empêcher toutes sortes de personnes (souvent de bonne volonté) de se regrouper quelque part. D’où, parfois, des gens trop pressés, trop intéressés ou trop zélés… Saint-Pierre de Rome, La Mecque ont connu des pèlerins et des marchands d’objets pieux de tous genres !... Quelques groupes intéressés ont essayé de s’emparer d’Auroville pour en faire un grand business. Mais ce n’est qu’une apparence. L’essentiel, c’est que des expériences valables s’y poursuivent…

Vous avez évoqué dans l’un de vos livres « la mort de la mort ». Que voulez-vous dire ?

La mort, c’est la clé, le plus grand obstacle et en même temps la plus grande possibilité. Mère a traversé toutes ces couches de négation, ces petitesses, ces refus, ces doutes, ces freins,


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tous ces « non » qui sont empilés en nous et qui sont autant de « petites morts » qui feront, un jour, notre « grande mort » ! Mère disait : « Les hommes portent avec eux les clés qui ouvrent portes et fenêtres, mais ils ne s’en servent pas. Ils ont peur de se perdre… Ils veulent rester ce qu’ils appellent « eux-mêmes ». Ils aiment leurs mensonges et leurs esclavages. Ils ont l’impression que sans leurs limites, et les souffrances qu’elles représentent, ils n’existeraient pas. C’est pour cela que le trajet est si long et qu’il est si difficile ».

Quand on a traversé ces ultimes couches mortelles, on débouche dans une conscience cellulaire où la mort n’est plus. La conscience, à ce niveau, est en dehors de la mort. Cela ne veut pas dire que nous resterons éternellement dans le même sac de peau, car cette conscience-là a un pouvoir transformateur qui pourra changer la matière elle-même…

Mère disait : « La mort n’est pas le contraire de la vie ». Il n’y a pas à proprement parler de « mort » : il y a un certain phénomène de vie qui doit faire un détour pour pouvoir vivre toujours, se développer toujours… Ce qui est vrai ne meurt pas, à aucun degré, et même au niveau corporel.

Et pourtant, Mère est morte…

C’est vrai, elle est partie, et les médecins l’ont déclarée morte. Mais elle m’avait dit : « Je vois mieux les yeux fermés que les yeux ouverts. Ils me croiront morte parce que je ne pourrai plus bouger ou parler, mais toi qui sais, tu leur diras ». Qu’at-elle fait sinon préparer dans les cellules de son corps les milliers d’yeux de nos petites cellules qui, un jour, s’éveilleront sans doute partout sans que nous sachions comment ? Car elle a perçu directement le Supramental dans son corps. Elle a compris que le monde physique – et le corps physique – tels que nous les percevons – sont un formidable mensonge mis en équation par un mental trop limité qui a conditionné notre rapport avec le monde. Mère est morte en 1973, vingt-trois ans après Sri Aurobindo. On l’a placée dans un cercueil de bois de rose auprès de lui. Tout ce que je sais, c’est que les cellules du


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corps de Mère sont vivantes parce qu’elle a fait l’expérience de cette conscience qui n’est pas tributaire de la mort…

Dans ce monde plein de périls, vous apportez un message d’espoir ?

Tant que nous ne sentions pas les murs, c’était sans espoir ; tant que nos civilisations croyaient que nous allions faire des miracles, c’était sans espoir. À présent que le monde entier se cogne contre un mur, oui, c’est plein d’espoir : cela signifie qu’on va le casser. Alors se développera, dans nos consciences et dans la Matière, la vibration supramentale. « Si prodigieusement rapide et comme immobile, chaude comme si elle était faite d’amour », disait Sri Aurobindo. C’est en train de fuser par tous les pores du grand corps de la terre. C’est ce que nous vivons en ce moment…

Qu’est-ce qu’on peut dire à une chenille ? Il faut qu’elle devienne papillon…


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Jusqu’au bout avec J.R.D. Tata

(Propos recueillis par Frédéric de Towarnicki)1

Trois millions et demi d’indiens travaillent pour Tata : un groupe qui pèse aujourd’hui un milliard et demi de dollars. Du nord au sud de l’Inde, pas un camion, pas un bus qui n’arbore le sigle Tata. Acier, fer, constructions hydro-électriques, locomotives, assurances, imprimeries, détergents, radios, fournitures électriques, textiles, savons, produits de beauté — tout y passe. Et tout prospère. La moitié des trente mille véhicules commerciaux sont exportés dans le monde entier, jusqu’en Europe et en Amérique du Sud. Les produits de beauté Tata sont commercialisés dans les pays de l’Est. On boit du thé Findlay (Tata, toujours) aux États-Unis comme dans les pays arabes. Et ce n’est pas tout : non content d’être parvenu à produire des gaz de cuisson à partir de … la bouse de vache, le groupe plante des millions d’arbres, envisage l’exploitation du sel et se lance dans l’élevage des crevettes ! À la tête de cet empire, J.R.D. Tata : un homme que les Américains ont désigné « manager de l’année », de père indien et de mère française, et qui a été, avant d’être un des plus importants hommes d’affaires au monde et l’un des plus grands connaisseurs des mécanismes politiques internationaux, un pionnier de l’aéronautique. Envoyé en mission en Inde par France Culture, Frédéric de Towarnicki a rencontré cet homme exceptionnel dans son Q.G. de Bombay. Il a obtenu cette interview exclusive. Qui fait suite, dans Lui, à celles de Satprem et de Indira Gandhi …

Frédéric de Towarnicki : Vous faites partie de la légende de l’Inde moderne. Lorsque l’homme de la rue y évoque le développement industriel du pays, il dit : « Tata ». Votre famille est le principal artisan de la puissance industrielle de l’Inde, la onzième du monde. Votre nom complet est

1 à Bombay, 1980. Paru dans la revue « Lui » en 1980.


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Jehangir Ratan Dadabhoy Tata. Jehangir veut dire « celui qui embrasse le monde ». Vous êtes un pionnier de l’aéro nautique et le créateur d’Air India. Même vos ennemis vous estiment. D’innombrables fondations portent votre nom. En 1953, les Américains vous ont nommé le « management man de l’année », l’industriel le plus dynamique de l’Asie. Le sigle de vos produits est familier à plus de quarante-six nations. On vous appelle parfois le « Rockefeller de l’Inde ». Votre groupe vaut aujourd’hui un milliard et demi de dollars. Enfin … votre mère est française et vous êtes né à Paris !

Jehangir Ratan Dadabhoy Tata :Je suis né place de l’Opéra, j’ai habité longtemps l’avenue Victor-Hugo et j’ai usé mes fonds de culottes sur les bancs des lycées Michelet et Jansonde-Sailly. Et puisqu’il faut tout dire : j’ai même fait mon service militaire à Lyon, dans les Spahis. Après, je suis revenu en Inde où l’on m’a appelé …

Vous n’êtes pas seulement le fondateur d’Air India et de « Tata Airlines ». Vous êtes un vrai pionnier de l’aviation mondiale. Lorsque le cosmonaute Frank Bormann vous a remis, en Floride, le trophée le plus prestigieux de l’aéronautique, il a dit : « J.R.D. Tata mérite sa statue parmi les plus grands » …

Il faisait allusion au vol Bombay-Londres que j’ai effectué en 1929 sur un petit monomoteur. Et surtout à mon vol de 1932, Bombay-Karachi, qui était alors la route aérienne la plus longue du monde (1 350 miles) : une date qui marque, en effet, le premier vol historique de l’aviation commerciale indienne. Et j’emportais quelques sacs de courrier ! Ces jours sont les plus heureux de ma vie. C’était l’époque aussi où « l’aérodrome » de Bombay … n’était qu’un vaste terrain vague ! Pendant que je volais (à la fabuleuse vitesse de 160 kilomètres-heure !) sur la rivière Indus, le désert du Sind, à bord de mon petit Puss Moth, ma « mite », j’ai murmuré une prière silencieuse. Détail très rétro : l’essence nécessaire à mon ravitaillement m’avait été apportée dans de petits bidons de huit litres sur une charrette


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traînée par des bœufs ! Et lorsque je refis ce vol en 1962 sur le même type d’avion, la Compagnie Shell me fit la surprise de reconstituer cette scène. Une seule chose avait changé : l’homme qui jadis m’avait apporté l’essence était devenu un haut fonctionnaire ! Mais, pour l’occasion, il avait revêtu la tenue qu’il portait trente ans avant. Comme la charrette de jadis, ainsi que les bœufs, avaient été décorés pour cette fête, j’avais l’impression d’être entré dans la « machine à remonter le temps » de H.G. Wells! J’étais très ému …

Qui vous a donné le goût de voler ?

La France, justement ! L’envie enivrante de voler s’est emparée de moi dès mon enfance — qui a coïncidé avec les premiers « pas » de l’aviation. Comme ma mère était française, je passais mes vacances près d’une plage dans le nord de la France où nos voisins et amis étaient la famille Blériot. Blériot, vous le savez, fut le Lindbergh de ce temps, le premier à avoir traversé la Manche. Et là, sur cette plage, sous mes regards fascinés, des avions Blériot décollaient et atterrissaient parfois. Un jour, en 1919, j’ai eu mon « baptême » sur un de ces appareils qu’utilisait alors un pilote acrobate. Depuis ce jour, je n’ai rêvé qu’à une seule chose : apprendre à voler.

Vous étiez déjà Général de division de l’Armée de l’air indienne à titre honorifique. Le gouvernement indien vient de vous nommer Vice-maréchal de l’air …

J’en remercie le Gouvernement indien … Mais ne trouvez-vous pas singulières, pour ne pas dire assez cocasses, ces escalades honorifiques ? Churchill a possédé lui aussi un grade honorifique, modeste d’ailleurs, relatif à son activité dans la RAF : personne n’a jamais songé, que je sache, à lui en décerner un plus élevé !

Giscard d’Estaing vous a invité à l’Elysée peu avant son voyage en Inde. Avez-vous parlé de l’Inde ?

Oui. Et je me suis permis d’insister pour qu’il vienne à Bombay, cité industrielle. C’était une pure visite de courtoisie …


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Ce qui me frappe en tout cas, lorsque je rencontre des personnalités occidentales, aux États-Unis ou en Europe, c’est que l’Inde est indiscutablement pour eux un sujet d’inquiétude. Comment les Indiens vont-ils faire face à temps aux énormes problèmes posés par la surpopulation alors qu’ils sont déjà obsédés par les besoins immédiats de la population actuelle ? Vous rendez-vous compte qu’avant la fin du siècle, d’ici à vingt ans, l’Inde comptera plus d’un milliard d’habitants, davantage peut-être que la Chine ! Car au cours de ces vingt prochaines années, environ trois cent trente millions d’habitants viendront s’ajouter aux sept cent cinquante millions actuels … Or, durant les vingt premières années de son indépendance, le pays a complètement négligé ce problème. Résultat : entre 1947 et 1967, une première addition d’environ trois cent millions d’indiens de plus … D’où, malgré nos efforts, un niveau de vie très bas et un pays qui reste parmi les plus pauvres du monde. Comment s’en étonner ? Et songez que le nouveau surplus de trois cent millions de gens qui nous attend, d’ici à l’an 2000 ou 2020, représente plus que la totalité des habitants de l’Europe de l’Est, des États-Unis ou de l’Urss ! Tout cela exige la mise en route d’une infrastructure gigantesque : écoles, hôpitaux, maisons, routes, travail … etc. Et quand on pense que dans de nombreux villages, les Indiens, à l’heure actuelle, ne disposent pas d’eau potable, manquent d’électricité, que 70 % d’entre eux sont encore analphabètes, on ne peut que se prendre la tête à deux mains … ou se mettre immédiatement au travail ! Et il y en a au moins pour cinquante ans !

Mais je crois, comme Indira Gandhi, aux forces vives du peuple indien … Car je fais cette observation : en dépit du manque d’homogénéité originel de notre peuple, — de son individualisme, de la diversité de ses langues, de ses croyances religieuses, de ses coutumes et de ses modes d’alimentation —, diversité qui provient d’un héritage millénaire, il est remarquable que nous soyons aujourd’hui une nation réellement unie. Surtout si l’on pense aux pays d’Europe qui n’ont cessé, pendant mille ans, de s’entre-déchirer avec des guerres, et


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qui n’ont pas réussi jusqu’ici à créer une Unité européenne, malgré leur homogénéité beaucoup plus grande sur le plan racial, religieux et économique … Il n’empêche que, depuis des années, je tire la sonnette d’alarme : à Bombay, par exemple, trois millions d’hommes et de femmes vivent dans des conditions effroyables, dans des quartiers misérables. Un autre million vit dans des bâtiments délabrés qui peuvent s’écrouler d’un instant à l’autre. Que se passera-t-il quand la population de notre ville dépassera dans vingt ans, les quinze millions d’habitants ? Je l’ai crié : il faut sauver Bombay qui ne doit pas devenir le plus grand taudis du monde ! Bombay, comme Calcutta, est une ville malheureuse : malheureuse, parce qu’il y a trop de monde …

Alors que faire ? Continuer à stériliser les gens ? Les envoyer dans l’espace ?

Préparer, en tout cas, si la politique économique nous en donne les moyens, une nouvelle révolution industrielle, de façon à donner progressivement du travail aux gens de plus de cinq cent mille villages, de permettre à ceux-ci de s’équiper décemment. On peut toujours pleurer (ou bavarder) sur la pauvreté du Tiers monde, de l’Inde, mais on ne construit rien de durable avec seulement de la pitié !

Vous parliez de l’espace … Je reviens justement de Californie où l’un des responsables de la Nasa m’a confié un document qui m’a laissé songeur, et même perplexe ! C’est un projet baptisé « colonisation de l’espace », qui est — tenez-vous bien — déjà en route : ce n’est plus du domaine de la science-fiction ! C’est si sérieux que les auteurs du projet sont persuadés qu’il pourra se réaliser avant la fin du siècle. De quoi s’agit-il ? De mettre en orbite dans l’espace de véritables planètes artificielles, stations spatiales géantes qui pourront être assemblées entre la Lune et la Terre. Elles sont composées de tubes d’environ trois cents mètres de diamètre et de plusieurs kilomètres de long. À l’intérieur de ces planètes en forme de cercle, les futurs habitants trouveront des champs, des rivières, des maisons avec terrasses … D’immenses miroirs permettront de capter


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l’énergie solaire et de la renvoyer sur la Terre. Les premiers prototypes seront construits pour dix mille habitants, mais on en étudie déjà de beaucoup plus vastes. On prévoit d’y bâtir des usines qui traiteront les matières premières extraites du sol lunaire où la plupart des matériaux de construction seront également prélevés. Entreprise relativement économique car ces travaux effectués « hors pesanteur » coûteront beaucoup moins cher …

« Colonisation de l’espace », n’est-ce pas un vocabulaire impérialiste? … Pour reprendre les termes d’Edgar Morin, l’homme ne s’apprête-t-il pas à devenir le « Gengis Khan de la banlieue solaire » ?

Je le concède … le terme « colonisation » n’est sûrement pas le meilleur ! En étudiant ce projet, j’ai d’ailleurs été aussi épaté que perplexe : car s’il prétend faire face en partie à nos problèmes de surpopulation, de pollution planétaire, de pénurie d’énergie, n’y a-t-il pas des choses plus simples et plus urgentes à faire dans le monde ? Je ne pense pas seulement aux besoins immédiats des populations des pays pauvres … Vous savez que la plus grande partie du monde est sous l’eau, pourquoi ne pas exploiter ce qui est sous la mer, par exemple ? Je suis persuadé que les explorations sous-marines nous feront découvrir encore énormément de pétrole, de minerais, de matières alimentaires … Qui aurait jamais imaginé, à l’époque où j’étais jeune, que l’Angleterre disposerait un jour de gisements de pétrole situés sous la mer du Nord ? …

Le Groupe Tata, ce sont des aciéries (cent cinquante mille ouvriers), des installations hydroélectriques, des cimenteries, des imprimeries, des machines-outils, des usines de textiles, cinquante usines de thé, des détergents, des produits de beauté, des antibiotiques, des véhicules commerciaux, des camions, tracteurs, autobus … Et c’est vous qui tenez les livres de commande de ce qui reste l’un des plus importants combinats industriels du monde ?


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Tata a créé environ trois millions et demi d’emplois en Inde. Plus de deux cent cinquante mille par an. Mais moi, je bricole le samedi soir dans mon garage et mes deux Mercedes auront bientôt dix ans ! … Notre fondateur, Jamshedji Tata, a légué 80% de ses biens à des œuvres philanthropiques. Et où est allée la quasi-totalité de nos bénéfices ? Dans des instituts de recherche Tata, des fondations Tata, des hôpitaux Tata. La Fondation Nationale de recherches d’énergies nouvelles a joué un rôle important dans le domaine atomique. Mais on y perfectionne aussi notre système de récupération d’énergie à partir de la bouse de vaches ! Quant aux musées de Bombay, leurs étages sont remplis de nos donations, de nos collections d’art. Notre fondateur disait : « Il faut que le fruit du travail du peuple retourne au peuple » … Mais rien n’est le fruit du pur hasard. Notre fondateur, qui est mort en 1904, a eu sans aucun doute une vision prophétique de l’avenir de l’Inde à une époque où ce pays sombrait dans la léthargie. Il eut une compréhension extraordinaire du rôle que le développement industriel allait jouer dans le monde. Déjà en 1870, il avait pressenti que l’Inde serait un jour libre et que cette liberté devait être fondée sur bien autre chose qu’un simple désir de liberté : sur une puissance économique. Il comprit donc (bien avant les Soviétiques) que trois choses étaient nécessaires : l’éducation scientifique, l’énergie, une industrie de l’acier. Cet ancêtre visionnaire fut le premier à projeter pour la ville de Bombay une centrale électrique qui aurait exploité l’énergie des moussons ! Il avait calculé que l’eau qui tombait durant ces quatre mois était suffisante pour produire de l’électricité durant une année. Vers 1890, à l’époque où en Angleterre des enfants travaillaient encore dans des usines, où les ouvriers étaient privés de toute protection, il créa la journée de huit heures dans le secteur des aciéries alors qu’en Grande-Bretagne la journée de douze heures sévissait toujours ! Il inaugura les vacances pour ouvriers, il songeait même à leur retraite, idée alors inconnue. D’Amérique, où il préparait avec des ingénieurs la mise en place en Inde d’usines d’aciéries, il adressa à


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ses fils une lettre les priant de prévoir des emplacements pour des parcs, des maisons, des écoles, des universités, ainsi que des églises, des temples et des mosquées … Je me souviens d’une histoire terrible que m’a racontée le Président d’une grande compagnie, un Australien très âgé. Adolescent, il avait travaillé en Grande-Bretagne dans une usine dont les matériaux altéraient gravement les poumons des ouvriers — une sorte de silicose. Il me raconta que sa Compagnie avait été la première en Angleterre à créer un service médical. Magnifique, n’est-cepas ? Mais vous savez pourquoi cette Compagnie avait créé ce service ? Pour déceler « à l’avance » les symptômes de maladie de façon à pouvoir … se débarrasser à temps des ouvriers sans encourir de responsabilités et de risques ! Bref, on les foutait dehors au premier signe de maladie ! Vous voyez que les idées sociales de M. Tata étaient alors plutôt extraordinaires …

Ces idées généreuses — d’aucuns diront paternalistes — provenaient-elles d’un fond religieux ?

Je crois qu’elles provenaient surtout du bon sens. Certes, ce Tata était Parsi — les Parsis sont originaires de Perse — et de la race des prêtres : un simple fait de caste, car il n’y en a que deux parmi les Parsis : ceux qui sont — héréditairement — de la race des prêtres et ceux qui ne peuvent pas l’être. Moi, par exemple, je suis de la race des Prêtres, comme mon père qui, sans exercer le métier de prêtre, avait fait toutes ses études religieuses et passé tous ses examens. C’était d’ailleurs assez terrible, cette différence de caste : mon père — qui pourtant a épousé une Française — me racontait que dans une même famille lorsque les Parsis de caste inférieure (c’est-à-dire nonprêtres) étaient invités par les autres (les prêtres) à déjeuner ou à dîner, ces derniers ne mangeaient pas avec leurs invités ; quelqu’un qui était de race de prêtre ne donnait pas sa fille à la caste inférieure … Là encore, c’était l’époque. Bref, nous étions des Brahmines. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Certains partis dans l’Inde du Sud, par exemple, mettent les Brahmines au rebut. Pourquoi ? Parce que, autrefois, ils avait tout monopolisé …


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À quelle religion appartient la famille Tata ?

Les Tata pratiquaient la religion de Zoroastre. Vous savez que Zarathoustra a vécu en Perse et prêché sa religion dans l’Antiquité. Sa vie est mal connue. Sa religion est basée sur le principe d’« Avesta arta », ce qui signifie « vérité, loi, langage divin …», l’esprit de cette religion était « bonne pensée », « bonne parole », « bien faire ». Ceux qui font du mal reçoivent le mal, ceux qui font du bien sont bénis par le Bien. Les Zoroastriens se comptaient par millions vers le VIe siècle, époque de leur empire. Après la chute de celui-ci, certains émigrèrent en Inde. À présent, dans le monde, la population des Parsis peut être estimée à cent trente mille âmes : cent mille en Inde, et le reste en Iran, au Pakistan et ailleurs. En fait, mon ancêtre Tata ne semble pas avoir été très traditionaliste. La preuve : mon père (qui était son préféré) a épousé une Française sans qu’il y mette le moindre obstacle. Les Tata ne sont pas sectaires …

Et pourtant, des biographes de votre famille racontent qu’un Tribunal Parsi impressionnant s’est réuni à l’occasion du mariage de votre père R.D. Tata avec une Parisienne …

Oui, il s’était marié en 1903 et mon père demanda au Grand Prêtre des Parsis, Dastur K. Jamaspji, l’autorisation de faire de sa femme une vraie Parsi convertie à la religion de Zoroastre, ce qui lui permettait de participer, en Inde, à l’activité de son mari. La cérémonie du mariage se déroula à Bombay selon les rites et coutumes des Parsis, mais le tribunal refusa de la reconnaître comme étant une Parsi. Ce jugement eut un grand retentissement … Mais tous ces problèmes de caste me sont étrangers …

Vous pensez que le socialisme à l’indienne décourage l’entreprise privée? L’Empire Tata …

Il n’y a pas d’empire Tata. Le groupe Tata est à peu près entièrement concentré dans l’Inde : contrairement à d’autres, nous n’avons pas de fonds à l’étranger … Nous cherchons, c’est vrai,


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à nous y développer en dépit du fait que nous nous trouvons dans une situation absurde : en Inde, c’est devenu un crime de faire des affaires sur une grande échelle : on veut des entreprises d’État. Pourtant, dans le cas de nos camions, c’est le gouvernement lui-même qui nous incite à développer davantage ce secteur ! Depuis toujours, je suis contre l’étatisme ; je reste le partisan convaincu d’une politique économique mixte : chacun a son rôle à jouer …

L’idée directrice du fondateur Tata, ce fut de fabriquer l’acier. Quelle fut la vôtre ?

Pour moi, ce furent d’abord les produits chimiques. Pour une grande nation en formation, les engrais sont aussi importants que l’acier voici cinquante ans.

Des grèves, des manifestations se déroulent aujourd’hui autour de Bombay House, siège de votre groupe. Vous devenez une cible pour le P.C. indien. On lit sur les affiches : « Bombay House = White House » …

Je suis entré dans mon bureau au milieu des drapeaux rouges, des clameurs et des slogans … Mais c’est la première fois, car notre société sidérurgique vient de fêter son soixantième anniversaire … sans aucun conflit avec nos ouvriers ! Excepté, il est vrai, cette semaine de 1948 où le P.C. indien a tenté de fomenter un putsch et de s’emparer du Bihar, région où se trouvent mines de charbon et aciéries. S’ils avaient réussi (comme au Bengale), un premier pas aurait été franchi. Il y eut des grèves de huit jours, mais … ce sont les syndicats non-communistes existants qui ont résisté à leur pression ! Un demi-siècle sans grèves ne peut pas être le fait du hasard : cela exige beaucoup d’attention, de travail, et un dialogue constant à différents niveaux, avec des comités tournants présidés parfois par les ouvriers eux-mêmes.

Vous voyagez beaucoup. « Time is money » : c’est toujours la loi du monde des affaires ?


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L’industriel d’aujourd’hui est peu à peu contraint à devenir un homme d’un type nouveau. Mais voilà : le plus souvent, dès qu’on a la puissance, on a tendance à s’en servir pour dominer les autres. C’est vrai partout, notamment en politique. Notez que la puissance économique entre aujourd’hui dans une ère nouvelle : jadis, elle était entre les mains des propriétaires ou des managers, et elle passe aujourd’hui — à l’Ouest — entre les mains des syndicats ; et si ce ne sont pas les syndicats qui interviennent, c’est le gouvernement.

Fondé en 1946, Air India, entre autres, a été nationalisé, mais vous en êtes resté le Président durant quarante-six ans … Craignez-vous d’autres interventions ou critiques du gouvernement ?

Pour prouver que nous remplissons nos obligations sociales, j’ai appointé un comité de trois personnalités : un juge, un homme politique membre du Parlement et un économiste et sociologue éminent sur la question: « Est-ce que la Tata and Steel Cie reconnaît ses devoirs envers la société, la nation, l’intérêt général ? » Ainsi, par exemple, la Compagnie a décidé d’aider cent dix villages à se développer …

Certains industriels étrangers (notamment Japonais), ont souvent cité vos entreprises comme « modèles » …

On le dit … Je crois même que beaucoup me trouvent un peu idiot ! Les Japonais ? Ils parlent très peu et agissent beaucoup. Ils ont la chance énorme d’être homogènes. Homogènes de tradition, de religion, de langage. La vulnérabilité de l’Inde, c’est d’être dans une situation contraire, et peut-être de vouloir imiter trop vite les méthodes de l’Ouest, y compris leurs défauts.

Le fatalisme ancestral du peuple indien a-t-il rendu plus lent son développement ?

Je disais dès 1968 que même si les avantages de l’industrialisation et de la technologie moderne avaient été mis dès le début à la disposition de l’Inde, les Indiens, en raison du système des


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castes et des valeurs admises, des superstitions et du fatalisme qui règnent dans leur philosophie, auraient été empêchés d’en tirer un bénéfice immédiat. En dépit de ces acquisitions matérielles, l’homme des temps modernes me paraît d’ailleurs privé d’une sorte de sens de la divination : il est plutôt déboussolé ! Il est réellement en péril. Sans parler de la cupidité, de la méchanceté et de l’ignorance propres à la nature humaine …

Le monde international des affaires vous paraît-il lucide, face aux événements d’aujourd’hui ?

Non, à mon avis, il n’y a pas de véritable lucidité bien qu’aujourd’hui, les affaires se sont à tel point internationalisées qu’il devient impossible de ne pas être informé de ce qui se passe dans le monde. Ce qui manque ? C’est une compréhension plus profonde, globale, historique, philosophique des événements qui agitent les peuples. L’homme d’affaires du XXe siècle a encore trop tendance, selon moi, à voir les choses dans une perspective trop limitée. Il en néglige trop le courant complexe — les courbes, les « trends », les tendances — et reste trop prisonnier du court terme. D’où de fâcheux risques d’erreur.

Oh ! bien sûr … dans les pays riches, on fait beaucoup de philosophie en ce moment, on bavarde beaucoup sur la situation actuelle du tiers monde. On parle de prise de conscience. C’est très bien, mais on oublie que ce sont eux les grands pays scientifiques et industrialisés qui ont tout exploité, monopolisant et gaspillant l’énergie, en polluant une partie du monde … Dans ce domaine, il y a d’ailleurs de terribles contradictions en Inde : le problème de la pollution passe au second rang, après la nécessité de donner du travail aux gens … D’où un cercle vicieux angoissant. Ainsi nous avons le problème dramatique des destructions de forêts. Les Indiens, dans d’innombrables villages dépourvus d’électricité et de charbon, en sont réduits à utiliser le bois pour faire la cuisine ou pour se chauffer. Alors ils coupent les arbres. Les dégâts sont déjà énormes. C’est


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pourquoi le groupe Tata finance la plantation de millions d’arbres du Nord au Sud du pays …

Vous parliez des périls de la surpopulation. Indira Gandhi reste-t-elle préoccupée par ces problèmes ?

Vers 1950, j’ai fait un discours sur les dangers de la surpopulation. Personne ne s’occupait alors de ce problème. J’ai été pris à parti. Et je me suis fait taper sur les doigts par le Pandit Nehru, qui m’a dit : « Tu as des idées fausses : la population est la source de la puissance d’une nation. » C’était alors une évidence ! Il a fallu attendre 1976, année de l’état de siège, pour que Indira Gandhi, alors Premier ministre, fasse un premier discours retentissant qui soulignait la nécessité d’un contrôle démographique …

J’avais mis sur pied une Fondation, The Family Planning Foundation et, à l’aide de statistiques, nous étions parvenus à intéresser Indira Gandhi à ces problèmes. Mais qu’est-il arrivé ? À peine avait-elle fait son discours courageux sur la natalité, que des partisans trop zélés lui emboîtaient hâtivement le pas et commettaient des excès dont le monde entier a parlé. On put ainsi stériliser presque deux millions d’indiens par an pendant une période !

Alors, vous avez devant vous une future tempête ?

…À l’aide de la télé, du cinéma, de la presse, la nouvelle génération saura vite juger ce qui se passe dans le monde — et donc comparer : elle n’aura pas la patience ou la passivité de ses ancêtres. Les revendications, la violence, chez nous comme ailleurs, attendent peut-être leur heure …

Vous avez souvent critiqué la politique économique de l’Inde. Votre groupe a subi de nombreuses tracasseries administratives. Qu’attendez-vous aujourd’hui d’Indira Gandhi ?

Madame Gandhi est aujourd’hui en mesure de faire tout ce qu’elle désire : sa puissance politique est actuellement assurée. Le fera-t-elle ? Sans doute se rend-elle compte de ce qui est vraiment nécessaire … C’est une femme d’une énergie immense,


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un leader politique de très grande envergure. Mais nul ne sait si elle changera le cours de la politique économique que son père, le Pandit Nehru, et elle-même ont suivie pendant trente ans, politique socialiste qui conduit, selon moi, à l’étatisme, quel que soit le gouvernement. Là-dessus, s’est greffée une bureaucratie qui n’a aujourd’hui son équivalent qu’en Urss. On ne sait pas … Moi, je voudrais que politiquement elle fasse … ce que De Gaulle a fait ! Bref, changer le système politique de l’Inde. Passer du système parlementaire anglais à un système présidentiel qui donnerait au moins une stabilité à ce pays épuisé par la querelle incessante des partis. Parce qu’un pays de cette taille, avec ses dix-sept Etats, ses six cent quatre-vingt millions d’habitants, ne peut pas fonctionner avec un système politique qui est adapté à l’Angleterre — et pas toujours si bien ! J’en parle depuis dix ans. Ce n’est qu’aujourd’hui, que Palkiwala (et bien d’autres) se rendent compte de la nécessité d’un tel changement.

Vous allez bientôt fêter vos soixante-seize ans. Songez-vous à voler de nouveau ?

Oui … en deltaplane! Grâce au projet de deux Français de trente ans, Joël et Gaëtan, tous deux Vosgiens, ayant vécu à Chamonix, et guides de montagne, qui avaient amorcé là-bas une entreprise de fabrication d’ailes type Delta, ont voyagé en Inde pour faire connaître ce mode de circulation aérien, économique et non polluant, et sont venus me voir à Bombay House pour me demander mon appui : vous pensez bien que je le leur ai aussitôt accordé ! Face à la crise de l’énergie, un pays aussi vaste que l’Inde aura peut-être besoin, un jour, d’hommes-oiseaux pour survoler les montagnes, les plaines, et les déserts … Ce sont d’ailleurs des fidèles de Satprem, qui dit : « Demain tu voleras, à moins que nous ne nous envolions avec les mouettes.»

L’Inde à vol d’oiseau, est-ce l’Inde de vos rêves ?

L’Inde de mes rêves, je l’attends toujours …


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Entrevue avec Madame Indira Gandhi

New Delhi, 13 octobre 1981

(Propos recueillis par Davide Montemurri)

Madame Gandhi, vous êtes la principale dirigeante du plus grand pays démocratique du monde. Parmi les nations non alignées, l’Inde est la plus grande et nous connaissons tous votre contribution et celle de l’Inde pour la paix dans le monde. Le monde entier vous regarde comme une dirigeante sage dont les mots sont d’une grande portée. Mais peut être l’aspect le plus important de votre personnalité est le moins connu : vos pensées et aspirations les plus profondes, votre être le plus profond : vous, en tant que pédagogue et chercheuse profonde de sagesse et de valeurs éternelles conservées dans la culture indienne. Il a donc été très rafraîchissant pour moi de lire votre livre « L’Inde éternelle » ; j’ai été particulièrement touché par ces deux titres dans votre livre « vie quotidienne en harmonie » et « chemins de sagesse ». Ce livre me montre votre vraie personnalité qui est la moins connue. Je me demande où et comment vous avez trouvé le temps d’écrire ce livre, et quel est son fond.

Indira Gandhi : Vous allez être surpris : ce livre est en fait celui du photographe ; il m’avait interviewée une fois, et, quand il eut terminé, il vint me dire qu’il voulait faire un livre de photos sur l’Inde et me demanda si je voulais écrire quelques lignes. J’acceptai, mais peu après nous eûmes une série de conférences dans le Sud ; vous savez, je n’ai pas vu un lit à part trois nuits en trois semaines. Nous voyagions 24 heures sur 24. Peu après les élections, je reçus soudain un télégramme de France disant que je devais envoyer ces textes immédiatement. Je ne savais que faire. À Delhi je n’avais pas seulement cinq minutes de libres. Alors je décidai de prendre – je ne me rappelle pas combien de temps – peut-être une


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semaine ou dix jours de vacances pour aller dans le Sud. Mais quand j’arrivai là-bas, le ministre (nous avions gagné les élections dans cet état, avec une très grande majorité), le ministre principal m’emmena dans tous les temples ou presque, car, disait-il, il avait fait la promesse qu’il emmènerait Madame Gandhi s’il gagnait les élections. Donc, après ces neufs jours où nous avions fait plus de 350 miles par jour par un temps très chaud, comme j’étais complètement épuisée, nous arrivâmes finalement dans un délicieux endroit appelé Mercara – c’est une colline – et je dis que je ne bougerais plus d’un pouce de cet endroit.

J’avais donc seulement quatre jours de repos, aucune bibliothèque pour avoir des références, aucune secrétaire. J’ai travaillé dans ces conditions. Je veux dire que si j’avais écrit dans d’autres conditions j’aurais écrit différemment.

Pour moi, c’est la chose la plus captivante que j’aie lu sur l’Inde et je trouve que cela vient du cœur même…

Bien sûr, c’est un sujet qui m’a toujours fasciné. Mon père 1avait commencé un voyage de découverte de l’Inde. Mais il a dit qu’il était impossible d’être complet : il y a toujours quelque chose de nouveau à trouver.

Dans ce livre, vous parlez de Sri Aurobindo. Sri Aurobindo a été le dirigeant nationaliste, mais il se convertit plus tard au yoga et a écrit de façon lumineuse sur l’homme et son futur. Il a dit que l’Inde est destinée à être le gourou du monde. Le gourou du monde est aujourd’hui un allié de l’Ouest. Mais, en revenant à son sens premier, puis-je vous demander quelle est la valeur que vous donnez à cette déclaration ?

Je ne crois pas qu’il soit à moi de juger quelque chose dit par un si grand penseur et sage tel que Sri Aurobindo. Je crois que ce qu’il voulait dire n’était pas gourou dans le sens où il est utilisé aujourd’hui car, comme beaucoup de mots et de concepts, il a été si dévalué et popularisé que l’essence même du mot a disparu. Mais ce qu’il voulait dire est qu’il y a quelque

1 Jawaharlal Nehru, le premier Premier Ministre de l’Inde.


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chose d’une grande profondeur qui a été réalisé en Inde. Nous pensons que cela existe dans tous, dans le monde entier. La seule différence est qu’en Inde il y a eu un effort conscient pour le voir et l’accepter et la principale philosophie de l’Inde est d’accepter la vie avec son bon et son mauvais coté et tout ce qu’elle comporte, d’accepter la vie et la mort, etc. Ils font tous partie de la même chose.

En Inde, il y a peut-être une combinaison que l’on ne trouve pas autre part, c’est-à-dire un révolutionnaire métamorphosé en sage. Mais en Inde, les gens ne pensent pas que ce soit extraordinaire : ils pensent que c’est comme la vie qui est pleine de contradictions et pourtant celles-ci ne sont pas contradictoires ; elles sont toutes liées étroitement et complètent un tout. Je pense qu’il était révolutionnaire parce qu’il pensait que l’Inde était enchaînée et que ces chaînes devaient être brisées. Et quand il devint sage, il brisait encore l’autre type de chaînes qui demeuraient, pas seulement de l’Inde, mais peut-être aussi de l’humanité : il voulait que l’homme casse ses chaînes et s’élève au-dessus de lui-même.

Quelqu’un a dit que, si l’Inde était la mère du monde, il ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait se sentir comme un étranger en Inde.

Pourtant la plupart des gens se sentent vraiment étrangers à l’Inde. Ainsi ce matin, j’assistais à une conférence et quelqu’un cita un auteur qui disait que « la plupart des gens ne pensent pas, ils se font seulement des préjugés ». J’ai trouvé que c’était très vrai ; la plupart des gens viennent en Inde avec des idées préconçues de ce qu’est l’Inde, et ils ne peuvent pas s’en débarrasser : ils essaient d’incorporer ce qu’ils voient dans ce cadre d’idées préconçues. C’est pourquoi j’ai commencé mon livre en disant : « S’il vous plaît, oubliez tout et venez avec un esprit ouvert et soyez prêts à absorber une nouvelle expérience ».

Ma recherche, Madame, est de découvrir le sens de la vie, pas seulement de la vie individuelle mais aussi de la vie collective. C’est pourquoi je recherche ce que j’appelle l’aube d’une


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nouvelle ville. J’espère trouver en Inde une promesse pour une telle aube. Pourriez-vous m’aider dans cette recherche et me dire ce que vous voyez comme une possible aube d’un nouvel homme dans une nouvelle société ?

Qu’avez-vous trouvé à ce jour ?

Très très peu, Madame …

Nous avons eu un poète nommé Kabir et il était de ces gens dont on ne sait pas s’ils sont hindous ou musulmans ; il écrivait dans un langage mixte. Dans une de ses œuvres il a dit qu’il était surpris quand le poisson dans l’eau dit qu’il a soif…

C’est très beau !

parce que, disait-il, que vous alliez à Bénarès ou à Mathura, Dieu ou le Divin, quoi que soit ce que vous cherchiez, est en vous ; vous ne le trouverez pas en allant quelque part si vous ne l’avez pas en vous. Il faut d’abord le connaître en vous. Je ne peux pas expliquer comment une autre personne peut le faire car je pense que c’est une recherche que chacun doit faire pour soi.

Ce que vous avez dit m’aide et aide le public à comprendre. Le titre a été pris d’un vers d’Arthur Rimbaud qui dit : « Nous sommes en enfer, pourtant c’est le début, et à l’aube, armés d’une brûlante passion, nous entrerons dans les splendides villes ». Cela veut dire que même si les conditions de vie sont exécrables, il existe, juste après ces terribles conditions, l’aurore d’un nouvel homme, une nouvelle possibilité pour lui.

Je crois que vous êtes venu me voir à un mauvais moment, car je ne suis pas en bon termes avec l’homme en ce moment. À chaque endroit où on voit une possibilité de se frayer un passage, on voit un savoir grandissant de la technologie, de la médecine, de n’importe quel secteur de la vie, savoir de l’univers, de notre corps, de notre esprit. Pour quoi nous en servons-nous ? Pas pour nous rendre meilleurs, ni pour améliorer nos conditions de vie, mais pour détruire. Chaque jour


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apporte une plus grande violence, de plus grands crimes, de plus grandes frustrations, de sorte que, au lieu que les gens se sentent dans la joie et la fierté à la vue de la beauté du monde et devant les possibilités qui s’ouvrent maintenant pour l’humanité, on dirait que l’homme est comme l’animal, le lemming – vous savez, ils se précipitent à la mer et se tuent ainsi par millions. Les êtres humains semblent être aussi déterminés à se détruire, même si cela ne doit pas arriver immédiatement ; mais c’est la direction qu’ils semblent prendre. Il est possible que je sois pessimiste maintenant. Bien sûr, d’un autre coté, les gens disent que l’aurore arrive après l’heure la plus noire ; il y a donc aussi la possibilité que, ayant passé cette sombre expérience, nous puissions arriver à quelque chose de plus clair et à une plus grande sagesse. Mais je dois dire que maintenant tout est décourageant.

Vous avez dit tout à l’heure que vous cherchiez le sens de la vie individuelle aussi bien que de la vie collective. Comment pouvez-vous séparer les deux ? Vous êtes lié à la vie collective : vous ne pouvez pas être séparé. D’un autre côté, à moins d’être complètement vous-même, vous ne pouvez contribuer à l’ensemble.

Je devrais me sentir une partie d’une communauté, mais la majorité de l’humanité ne le sent pas pour le moment. Il y a une sorte de repli sur soi égoïste et c’est probablement la chose la plus…

Tragique…

… tragique, terrifiante qui arrive. L’Inde a traditionnellement cultivé le coté intérieur de l’homme, l’esprit. Et l’Occident, au contraire, a préféré le coté extérieur de l’homme, bref, la matière. Mais aujourd’hui, beaucoup de gens en Occident voient une solution qui pourrait être appelée la voie du milieu, la rencontre des deux. Comme vous l’avez écrit dans votre livre, Romain Rolland a vu dans Sri Aurobindo la plus complète synthèse de l’est et de l’ouest, de l’esprit et la matière. Voudriez-vous me dire ce que vous pensez de cette


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rencontre, et comment, en tant que dirigeante de l’Inde, vous êtes tentée de donner corps à cette rencontre ?

Je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que l’Inde est le pays de l’esprit, et l’ouest celui de la matière. La plus grande réalisation spirituelle de l’Inde s’est effectuée au moment d’une prospérité matérielle ; elle n’est pas arrivée quand nous étions au creux de la vague, mais sur sa crête. Je ne vois aucune confrontation entre l’esprit et la matière, cela va ensemble, et c’est quand on essaie de diviser l’homme, les sentiments, la vie, en compartiments que l’on devient stressé et dépressif et que l’on a beaucoup de ces problèmes qui se développent dans ces sociétés.

Je n’aime pas non plus le mot « dirigeante » : je ne me considère pas comme une dirigeante et je pense que si je le faisais je serais très malheureuse. C’est parce que je me contrôle que j’ai pu surmonter les difficultés de ma vie pendant toutes ces années. Je n’ai jamais parlé de moi comme d’une dirigeante ou d’un premier ministre : il n’y a aucune différence pour moi que je sois au pouvoir ou non. Je le prends comme une part de la vie. Je pense que la philosophie indienne a un très grand travail d’enseigner le monde, mais pas d’enseigner du dehors, d’enseigner comme venant de vous ; car le meilleur professeur n’est pas quelqu’un qui vous donne des informations, mais quelqu’un qui vous permet de vous développer ainsi que votre esprit, de faire vos propres découvertes, d’avoir votre propre expérience et peut-être d’avoir la sagesse de se servir de cette expérience pour de bons usages. Nous essayons de travailler comme des partenaires avec d’autres pays, pas de montrer la voie même si c’est quelque chose dans laquelle nous avons tracé une voie (bien qu’il y ait encore du travail à faire). Nous pensons que les problèmes ne peuvent être résolus que si les gens travaillent ensemble en tant que partenaires. Nous avons aussi cet esprit de coopération en tant qu’individus. Parfois des gens viennent vous demander ce que vous avez appris de tel grand homme dont vous avez lu les œuvres. Je peux dire honnêtement que je n’ai pas plus appris d’un grand


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homme que d’une simple personne. Chacun a quelque chose à enseigner et je pense que chacun de nous a quelque chose à apprendre. C’est une recherche sans fin ; vous pouvez l’appeler une recherche de la vérité, vous pouvez lui donner le nom que vous voulez, mais c’est essentiellement un développement de soi ; cela peut sembler un peu égoïste mais c’est la vérité car, si vous ne pouvez résoudre votre problème intérieur, comment pouvez-vous aider quelqu’un d’autre ?

Cela m’amène à Auroville. En fait je vais aller visiter Auroville. Il est bien connu que le gouvernement que vous dirigez apprécie le sens et la signification d’Auroville, qui a été, en 1968, reconnue officiellement par les organisations internationales telles que l’UNESCO. En fait, Auroville a créé parmi les chercheurs du monde une espérance, une réponse pleine de sens, et ils considèrent Auroville comme une porte à une possible nouvelle stratégie pour s’échapper des labyrinthes présents rendus énigmatiques par les idées opposées du capitalisme, socialisme, communisme et du reste. Mais, qu’est-ce que le projet d’Auroville veut dire pour vous, Madame, et n’est-ce pas significatif dans le contexte de sens de l’Inde, qu’Auroville ait été conçue et réalisée sur le sol indien ?

Je ne suis jamais allée à Auroville. J’ai seulement vu les croquis de certaines habitations là-bas. Mais je sais quelles espérances la Mère avait pour cette ville et comment elle pensait que le rassemblement de gens de tant de pays différents pouvait montrer une nouvelle direction, pas seulement dans le sens physique d’être ensemble et de vivre en harmonie, mais une nouvelle sorte de réveil spirituel en utilisant l’expérience de l’Inde, ou plutôt en rattachant l’expérience de l’Inde avec leur apport propre et leur propre expérience. Franchement, je ne sais pas ce qui arrive à Auroville maintenant sauf qu’elle est passée à travers un moment très difficile et beaucoup de problèmes, mais je n’ai jamais douté un moment qu’elle surmonterait ces problèmes et continuerait, pour pouvoir construire une vie, une combinaison de science et spiritualité, comme quelqu’un a dit. En fait, des gens de tous les coins du monde


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semblent n’avoir rien à espérer, comme s’ils étaient arrivés au bout du chemin. C’est ce que vous disiez en parlant d’ouvrir une porte : c’est la fin d’un chemin ; mais, dans l’univers, il y a chemin après chemin, et l’on ne sait pas à travers combien de portes l’humanité est passée avant d’arriver à ce que nous sommes : nous ne pouvons pas dire si c’est la fin de la race ou si c’est un moment où commence un nouveau type d’évolution, et où un homme plus évolué ou développé surgira. C’est ce que Mère et Sri Aurobindo pensaient : que nous avions la capacité de nous élever au-dessus de nous-mêmes et de devenir quelque chose de plus grand, et de faire un nouveau type de… race n’est pas le bon mot… vous voyez ce que je veux dire ?...

Espèce ?

…espèce, ou quelque chose comme ça. C’est très difficile pour moi de dire si c’est possible ou non, mais c’est certainement quelque chose qui vaut la peine qu’on y travaille et qu’on l’espère.

Cela doit donner un sens à cette course d’annihilation qui se poursuit dans les pays de l’ouest ; tous ces gens qui se tuent avec de l’héroïne…

Ou tuent les autres.

… ou tuent les autres. Il y a une violence qui, vraiment, fait penser que nous sommes arrivés à une fin ou à un commencement. Vous connaissez ce très beau vers de T.S. Eliot dans : « Ma fin est mon début » ; il y a un espoir !

Parfois on peut penser que l’humanité peut ne plus avoir d’utilité et que cela ne fait rien si elle disparaît.

Espérons qu’il y ait un commencement après cela.

Je suis sûre qu’il y en a un. Cela ne sera sûrement pas comme ce que nous sommes maintenant, mais je ne doute pas que quelque chose de beau puisse émerger si nous ne l’écrasons pas à sa naissance.

Merci.


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Entrevue avec Sir C.P.N. Singh

Lucknow, Uttar Pradesh en octobre 1981

(Propos recueillis par Davide Montemurri)

(Au moment de cette interview, Sir C.P.N. – Chandeshwar Prasad Narayan Singh, alors âgé de 80 ans, était le confident et le conseiller proche du Premier Ministre de l’Inde, Madame Indira Gandhi, ainsi que le Gouverneur d’Uttar Pradesh et le Chancelier de dix-sept universités.)

D.M. Somebody has said : ‘Can anyone be a stranger to Mother India ?’ So I don’t come as a stranger, but as as a son who returns to his very mother, searching for an answer. You are, Sir, the Governor of the largest and most populous state of India, and you know too well the problems of an enormous and all-increasing population. You have seen the end of the British Empire and know very well the problems that harass Western countries: a growing, general despair, violence every where – among individuals and among nations – the menace of a new war, a run towards self-annihilation – especially in youth, through mortal drugs – a voluntary plunge in noth ingness … I’ve come here to ask you, Sir, what Hope do you foresee for the Earth to escape from a general disaster ? Is there any solution ? A solution in Life ?– in Matter ? – for manhood ? …

Mr. Davide, I am very happy to have met you, – and now, as you have broached this subject, which seems to be certainly very uppermost in your mind, let me at the very outset welcome you to India, for which I can see that you have both admiration and, – a very important thing that I noticed is that you have such a deep feeling of Oneness with us. Thank you so much. I greatly appreciate your anxiety, and I also share your fear about the fate of this planet and all that belongs to


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it. We must realize that man, and not institutions, should be our primary concern. Institutions become mere machines if there are not men of wisdom and the skill behind them. And we must go further and say that we cannot change the world without changing the man. You have told me about the violence, about the wars. I have had I shouldn’t say privilege but otherwise occasion to see two wars – the First World War and the Second World War – and to an extent, I have taken part in the Second World War, and I am very conscious of what these wars do. But more than that, I am very very aware, conscious and deeply intrigued about what man is proposing to do if the chains or the unfortunate time comes when there may be a Third World War – God forbid that – … But as I was telling you, in order that we may do something very definitely to save the humanity from annihilation, as you are fearing, then, as I said, we must take every step to change the man and man and man alone.

In the present world situation, I find that there are two great obstacles in arriving at a practical solution: the first is the widespread belief that violence is an effective method of action; and the second, equally widespread belief – that personal ownership of property is a sound guarantee of security. These two beliefs are shared equally by capitalists and communists, by religionists and by artists – and all are building up defences on these assumptions for their survival and success. And yet, in my view, these assumptions constitute what I should call ‘the seal of the night’ – ….. And I wonder when – and how – can humanity be freed from these assumptions and come out of the night of despair (?).

Well, I think your analysis of the situation, as it obtains, is excellent, – and I can only add that a further obstacle is the inadequate preparation of mankind to meet unprecedented demands of today and tomorrow. For men need to develop new faculties of knowledge, new means of communications, and many such other things.


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A global understanding, under those circumstances, and a global action: these are the need of the hour – and above all, a profound transformation of manhood into super-manhood is now very urgently needed. I do not speak of Nietzsche’s concept of ‘Superman’ because his ‘Superman’ is more or less demoniac ego. We do not wish many more demons now. What we require are what the Divine wishes to design – namely, the a super-man, a better man, a different man – because, when I speak about this, I am reminded of the Superman as conceived by Shri Aurobindo – the Supreme, who combines in himself, infinite wisdom and unfailing heroism: that Superman – one who combines in himself the force-of-will with an infinite capacity for Labour of Love, – and one who combines in himself a luminous power with loving care and skill and strives for perfection in the minutest details. … [pause] I speak of the Superman as conceived by Shri Aurobindo – … I would emphasize this word “perfection”: that is very very important. Here, as also yourself, will be reminded of how things are done by Nature itself:

Look at the flower, look at the fruit – look at anything that has or that had been done or made or created by Nature: the effort of reaching perfection is so clear, and that must be the lesson for us. And I am convinced that the leaders of today – or, at the most, of tomorrow – must grow into the image of this Divine Supermanhood. It is the wise leadership of such supra-mental knowledge and action that can liberate mankind from the frenzy of violence of which you spoke and from the pettiness that seeks security in personal and private possessions. …

Sir, the solution that you are suggesting seems to be directly related to education. It is evident that a ‘new world’ can be built only by a ‘new man’ … and … – the advent of a new man can be prepared only by a new education. Now, you are one of the leading educationalists: you were the Vice-Chancellor of one of the biggest universities of India in your early forties, and you are now the Chancellor of 17 universities. I learned


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that you have plans to revolutionize education in this country. Could I have the privilege of sharing, let us say so, the secret of your plans.

Mr. Davide, to tell you the truth, my plans are not secret – and, in fact, there are no secrets about my plans. I had already had several conferences with the Vice-Chancellors of my estate – and, to them, I’ve explained what I think are the maladies of education and what could be possible remedies for those maladies. The great mistake is that the individual has not yet been recognized as a total unit in himself, – and that he is to be looked after and cared for from childhood, adolescence and up to the period when eventually he grows into maturity or, let’s say, into a ‘man.’ The cumulative, consequent evil of our courses of study and methods of teaching (besides many other things) are the formidable reasons for the maladies. But besides that, one of the most formidable maladies is the present system of examination – and when we come to the question of changing the examination or the system of examination, we need expert strategists – who are also expert psychologists – who can provide a practical substitute for examinations. We also need determined and ruthless administrators, who will not yield to any selfish, egoistic pressures. This task, naturally, is no secret – but it is very difficult, and it is for this reason that I need a collaboration, and a willing collaboration, not only of the vice-chancellors but also of teachers and the students, and not in the least, parents and the educational administrators. But I’m clear that unless we carry [effect] a radical change in our educational system, we cannot hope to come out of the present vicious circle of mechanical society, besieged with violence and instability. The transformation of the entire system of education may be – in varying degrees in various countries – is the only remedy that I can visualize that will change the conditions which are so appalling at the present moment.

Your message leads me to conclude that India will be perhaps the first to bring about a major breakthrough. I’m looking, as


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you probably know, for a ‘New Dawn’ for humanity. What you have said just now indicates, from my point of view, a promise for that Dawn. I have seen recently, here in India, some pioneers working on new lines.

I consider you to be an eminent leader of these pioneers. But what do you think should be the priorities of these pioneers …?)

Thank you for this question. I can quite see that you would like to know, from amongst many things that have been spoken, what really could be the priority of action: the first priority, in my opinion, of the pioneers must be to make themselves free from dark clouds of doubts and accumulated beliefs – accumulated for centuries and centuries – suspicions and particularly dogmas innumerable that have never ceased to colour the reason of the man individually or collectively. They should be, in my opinion, active candidates of a new manhood or supermanhood – burning with fire, at the altar of all that is narrow, all that is dogmatic and all that is egoistic – is sacrificed, burned, annihilated with joy. And the most rewarding satisfaction will be that of leading, of lending a hand, to the building of the appropriate Temple of the Divine – namely, the ‘man,’ – and, if I may say so, in fact, the Superman – … For what is needed is not only knowledge but an incessant action, which wells out not from any external possessions but from the profundities of their own being. A clairvoyant perception and heroic action – that is what I expect from the pioneers who will lead the world of today and tomorrow. It is in this that I expect and have irresistible hope that right-thinking leaders of men in all countries of the world will extend their cooperation and active support. …

Sir, some so-called historical materialists say that Beauty is a ‘bourgeois luxury’ –. But one eminent leader of education in her country – I mean Lyudmila Zhivkova, who was the Minister of Culture and Education in Bulgaria, and who


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recently died, leaving a deep regret in all of us, spoke all 1 through her life about Beauty as a necessity for changing man and humanity. What is your feeling, Sir, about that ?

Thank you, Mr Davide. The reference that you have made of Madame Zhivokova makes me a little sad, to begin with, for the simple reason that I am not really revealing any secret but the fact is that both of us were very intimate friends – and we shared our views – views on such questions, one of which you have touched – namely, Beauty. It’s a fact that in most of her speeches (and such other things) she has emphasized ‘Beauty-to-Be’ – one of the most cardinal principals that should guide men – peoples of various countries – in their behaviour and their action. The fact is that Beauty is really the opposite of violence. Ordinarily, people would think ugliness would be the opposite – [but] actually, it’s the violence. And there’s nothing more ugly than violence itself. The world that has been tormented by violence – almost all of the time and briefly from time to time – and when people have talked ‘Peace’ – she realized that behind all this, there is one factor – : namely, that the love of Beauty – which is paramount in the creation of the Divine – has been lost sight of by men, whom the Divine designed in his own image. Madame Zhivkova was very conscious of this, and then she had discovered all those that went into the development of her own country and she saw that when there was Beauty, when there was Love of all that was harmonious, the country progressed. When there was disorder, when there was violence, the country went down. Therefore, in that matter, I shared her views fully, and I am proud that she was so wedded to the concept, to the idea, to all that can come up from a worship of all that is beautiful

1 Lyudmila Todorova Zhivkova (26 juillet 1942 – 21 juillet 1981) était la fille de Todor Zhivkov, alors dirigeant communiste de la Bulgarie et membre du Politburo. Ministre de la Culture de la Bulgarie, elle avait une forte aspiration spirituelle et elle a rencontré Satprem deux fois à Kotagiri – (toujours suivie de près par ses gardes du corps, qui la surveillaient et l’espionnaient en permanence).


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– and an effort to discard all that is ugly, – beginning from one’s mental concepts to physical work in this mundane world.

May I ask you another question – one more ?

Yes, if you so please, I am at your disposal.

Thank you. There is a legend, or a myth, somebody spoke to me about, that concerns the Rishis, the ancient Rishis … This person told me that the Rishis used to shout some mantras against the wall of a mountain, a big wall of a mountain, and their intention was, in that, to change matter – to make matter respond to the Divine – to the Divine Force – to the Force of Transformation. Is that true ? Do you know anything about that ?

Mr Davide, I will not pretend that I know as much as the Rishis knew about this matter1 but let me tell you certain things regarding this subject. Actually, when you talk of mantras and the working of mantras, so as far as Matter is concerned, I must explain and tell you that it relates to – if I, for lack of words, say “science of sound.” What they were trying to find and had actually succeeded in finding was the working of sound on Matter. Actually, there are … – now, I’ll bring you to smaller things – now, it has been demonstrated that, through music, even better types of food-grains, fruit and such other things can be produced. Even the yield can increase. That is just a small example of what sound is capable of working on Matter. By Mantras that they had developed, gradually the Rishis had come to a stage when it was possible to go deeper and ensure the combinations of ultimate atoms, molecules – and for a lack of words – ‘units,’ however minute it may be. Now this, without going through the process of physics or chemistry, whether it was possible to do it with the help of sound – that was the objective which the Rishis

1 En vérité, Sir C.P.N. Singh possédait une très grande connaissance occulte (dont il n’a jamais parlé – sauf un peu, et cela, extrêmement discrètement – à Satprem et à Sujata.)


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had. They did that. That is what, in many ways, has been represented. But this is the real secret of it. The other thing is that this mundane world is composed mainly of five elements, and of these five elements, if one knows and could know how to make these elements change, exchange or to know the permutations and combinations through which varieties of creations are possible – both on the mundane level and even on a spiritual level – one could have what they called ‘Shakti’ more than power itself. The man could match any eventuality and could ensure either destruction or construction. …


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Entrevue de Jean Biès avec Satprem1

Pondichéry – 21 Juillet 1973

Jean Biès : Votre course aux expériences, aux aventures, vous fait ressembler à un Rimbaud qui aurait réussi ce que l’autre n’avait qu’espéré. Mais pourquoi une telle course ?

Satprem : Ma question lancinante, pendant des années, c’était : Qu’est-ce qui reste quand il n’y a plus rien ?

Quand on a perdu tous ses trucs, tout son atavisme, toute son éducation, sa littérature et ses fanfares, qu’est-ce qui reste là-dessous ? Quand il n’y a plus d’amis, plus de famille, plus de pays, qu’est-ce qui reste là-dedans ? Quelle est la chose qui est vraiment moi, sans tout ce qu’on a ajouté dessus d’arrièregrands-pères en pères et d’écoles en écoles, sans livres, sans « je sais », sans recours.

Là où c’est nu, vide, pur. Est-ce qu’il y a quelque chose encore qui n’est plus l’addition de chromosomes et de curriculum vitae ? - Ou rien du tout ? C’était ma question. Et je me suis mis à l’épreuve d’une façon forcenée, si j’ose dire. Quand je suis parti dans la forêt vierge (une merveilleuse expérience), et que j’ai commencé à m’apercevoir que je devenais un bourgeois de la forêt vierge, j’ai plié bagage en huit jours et je suis parti pour le Brésil, laissant derrière moi un monde que j’aimais tant. Quand tout l’argent et les mines de mica me sont venus au Brésil, avec un grand voilier qu’on m’offrait, une île merveilleuse, bref, le piège de la grande « réussite », j’ai tout laissé tomber et j’ai pris un ticket d’entrepont pour l’Afrique, sans un sou. Jamais je n’ai voulu m’arrêter nulle part, à aucune expérience, aucune réussite, aucune « réalisation » ; je voulais trouver l’absolument absolu. Ce qui est plein, et pour toujours.

Cet absolument absolu, était-ce Dieu ?

1 Philosophe et essayiste français (28.8.1933-11.1.2014)


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Je me fichais de « Dieu » ou de quoi que ce soit, j’étais aussi antireligieux que possible, mais je voulais le « ça » de mon être, qui est comme la suprême possibilité et la suprême aventure de l’homme. Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce que ça peut ? Vers quoi ça va ? Quel est le mystère là-dedans, et s’il n’y a pas de mystère, alors, fichons cette vie en l’air ! … J’ai vécu comme en sursis de suicide. Une sorte de pari avec moimême ou avec « quelque chose », dans moi-même, que je ne connaissais pas et qui était comme la clef de l’homme, sa clef matérielle, entendons bien ; parce que le « spirituel », je m’en moquais tout à fait. Si « spirituel » il y avait, je voulais le toucher dans mon corps, dans ma vie de chaque seconde.

Mère vous a donné la clef ?

Oui, c’est elle, quand, au bout de toutes ces galipettes, je me suis trouvé acculé à la dernière et suprême aventure : « L’homme n’est pas encore, c’est une espèce à venir. » Ah ! comme j’ai compris Mère : « Ce n’est pas adorer qu’il faut, c’est devenir. C’est la paresse de devenir qui fait qu’on adore ! … » Je voulais tellement trouver la clef de cette espèce misérable, ridicule, futile, et pourtant, si poignante. Voilà. J’ai promené mon feu jusqu’à ce qu’il m’amène à la porte de l’Autre Chose : l’aventure de l’espèce nouvelle qui est vraiment l’aventure de l’homme-pas-encore. Je me suis battu contre cet ashram pendant des années, parce que je croyais encore que c’était une espèce d’Église exotique, jusqu’au jour où Mère m’a démoli la « spiritualité » avec la « matérialité », pour me faire toucher, découvrir ce que j’ai appelé « le matérialisme divin », lequel n’a rien à voir avec nos deux extrêmes enfantins du pur « Esprit » et de la pure « Matière ». Nous ne connaissons rien de l’un, ni de l’autre surtout.

Nous connaîtrons et vivrons la matière vraiment lorsque nous aurons découvert ce qu’elle est vraiment, dans notre corps, c’est-à-dire quand nous serons vraiment sortis de la prison mentale du faux petit homme que nous sommes, pour émerger dans la matière directe, telle qu’elle est, sans revêtement mental et sans électronique de remplacement …


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Je m’étonnais toujours, quand j’étais petit, que l’on ne puisse pas être immédiatement partout, être dans tous les corps et dans tous les lieux. J’étais perpétuellement en prison, et c’était cette prison que je voulais casser à tout prix par mes « expériences ». Alors, quand Mère m’a parlé « d’espèce nouvelle », et comment on y allait, et le mystère du chemin et de l’impossible cheminement, toutes les forêts vierges du monde et toutes les aventures du monde m’ont paru pâles et vaines devant cette aventure-là ! … Mère, c’est la plus grande aventurière du monde. Je continue avec Elle. Voilà … C’est la seule aventure possible ; sinon, tirons l’échelle ! Notez bien que ça ne m’intéresse pas pour moi : ça m’intéresse pour tous mes frères, parce que cette histoire humaine a assez douloureusement duré. Ils ont trouvé des ondes longues, des ondes courtes, des microscopes, des télescopes … Si l’on trouvait l’homme vraiment ? Et le pouvoir de l’homme ferait qu’il pourrait être sans tout cet attirail artificiel, voler sans avion, communiquer sans téléphone, voir partout sans télescope ni télévision, être partout et avoir la joie de tout ce qui est. La vraie vie, enfin. La vraie raison du pourquoi l’on est dans cette peau ; pas la raison « spirituelle », la raison matérielle. Et, au bout du compte, on s’apercevra peut-être que l’esprit, c’est la matière même. Il faut expérimenter. Il faut voir. Il n’y a rien à croire, il y a tout à voir. Alors, toutes nos histoires spiritualistes et matérialistes s’évanouiront comme les balbutiements d’un âge qui appartenait seulement au singe supérieur … Mère m’a fait sauter du passé de la terre et de l’anthropoïde nostalgique à l’avenir de la terre et à l’homme enfin doué de tous ses sens et d’un certain nombre d’autres, inconnus, qui feront apparaître, un peu plus tard, nos petits hommes mentaux tels des têtards dans leur bocal. Sans Mère, je me serais suicidé, un jour, dans la forêt vierge ; ou bien, je me serais noyé sur quelque côte bretonne, dans une de ces vieilles aventures qui n’inventent rien.

Mère et Sri Aurobindo se sont voulus les pionniers d’un nouveau monde. Qu’est-ce que ce nouveau monde ? Quel travail accomplir pour le réaliser ?


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Il faut partir du B-A-BA. Que faire, avec quoi ? Avec la matière que nous sommes. Mère et Sri Aurobindo ne sont pas venus faire de la philosophie, n’est-ce pas, ils sont venus faire une Œuvre dans la matière ; ils sont venus trouver le passage vers ce qui sera la prochaine espèce … On ne va pas rester éternellement des « petits hommes », ni même des « grands hommes » … Tous nos moyens mentaux font faillite, on le voit bien … Or, l’évolution ne se déroule pas dans le mental, elle se déroule dans la matière.

Mais qu’est-ce que cette matière ?

Les savants eux-mêmes ne le savent pas très bien. Nous sommes une matière revêtue de toutes sortes de couches minérales, végétales, animales, mentales surtout. La matière est quelque chose qui est caché là-dessous. Ce n’est pas ce que nous voyons ni ce que nos instruments peuvent voir, qui sont seulement le prolongement de notre propre intellect. La matière, c’est le grand mystère, c’est le premier et le dernier de tous les mystères … On peut dire, pour simplifier, que le travail de Mère et de Sri Aurobindo consiste, plutôt que de faire un trou dans la coque qui nous enferme, et partir dans la conscience soi-disant cosmique, lumineuse, libérée (qui n’est libérée de rien du tout ; on nage là-haut, et puis notre corps continue d’être ce qu’il était, il vieillit et il meurt, c’est toujours la même vieille bête qui est là), à chercher le chemin inverse : non plus monter mais descendre, descendre vers cette matière, c’est-à-dire, traverser toutes les couches de conscience et d’habitudes, qui revêtent ce quelque chose de primordial qui est la matière vraie.

Ils ont trouvé toutes ces couches, et, tout au fond, une autre conscience, une conscience cellulaire.

Soit, mais qu’est-ce que cette conscience cellulaire ?

C’est une conscience libre comme on est libre dans les libertés d’en-haut, matériellement sans loi, sans maladie, sans mort … Un fantastique mystère ! Toutes les libertés de là-haut, on les retrouve dans la matière, quand elle est dépouillée de tous


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ses revêtements : une matière continue, ayant une communication immédiate avec tout.

La mort, la maladie ne sont que le produit de tous les revêtements empilés sur cette matière. Au-dessous des lois implacables, des lois de notre mental, de notre cage, on découvre tout au fond la liberté de la matière, une conscience infiniment souple, qui peut se recréer à chaque instant, se transformer quand elle veut, comme elle veut.

Cela signifie que si cette conscience était réellement dégagée dans un corps humain, elle pourrait transformer la matière de ce corps, la modeler, la doter de qualités et de pouvoirs insoupçonnés. C’est cela, la matière de l’espèce nouvelle …

Le premier levier a toujours été dans la matière ; c’est elle qui doit opérer sa propre transformation, la matière pure, non recouverte de toutes les couches qui ont servi à l’enfermer, à la limiter, à l’individualiser, à la solidifier.

Le travail consiste donc à retrouver la liberté de la matière dans un corps nouveau qui serait élaboré par la conscience cellulaire ?

Il s’agit de dégager cette conscience cellulaire ; c’est là qu’est le miracle possible … C’est toute l’histoire de Mère et de Sri Aurobindo. Pas seulement un travail sur eux-mêmes, ce qui est encore une apparence ; car on s’imagine qu’on est séparé en individus bien distincts, alors que rien n’est séparé, que tout communique … Ils se sont efforcés d’atteindre expérimentalement l’assise première, la matière première du monde en traversant toute la conscience terrestre.

Ils ont taillé le chemin dans la conscience terrestre, pour arriver à cette conscience fondamentale ; ils ont brisé les couches … C’était un yoga impensable.

Y a-t-il un résultat actuellement visible de leur travail ?

Le résultat est parfaitement visible, n’est-ce pas … Ils ont brisé toutes ces couches … Et ça commence à se briser partout. On le voit bien … Toutes les vieilles structures s’effondrent et, partout, quelque chose d’autre se met à fuser, à jaillir par tous


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les pores de la terre. Il se passe des choses qu’on n’explique pas ; ça prend des allures extravagantes selon les consciences, selon les pays ; mais il y a partout quelque chose qui est en train de traverser la vieille croûte terrestre.

C’est ce que nous sommes en train de vivre : pas seulement la démolition de l’ancien, mais quelque chose de très nouveau qui est en train de naître, une conscience nouvelle traversant les débris des vieilles structures. Cela se traduit par toutes sortes d’aberrations, des drogues, des Églises, des sectes … Mais une perception nouvelle essaie de frayer son chemin.

Tout le monde attend autre chose, sous une forme ou une autre.

Mais quelles sont les méthodes que nous avons à notre disposition pour traverser les couches profondes de notre individu ? … Il doit exister un moyen pratique à utiliser quotidiennement ?

La transparence …

Comment atteindre cette transparence ?

Il faut un feu de besoin, quelque part dans le cœur. Le besoin a toujours été la clé, partout et toujours. On ne devient que selon son besoin. Quand une espèce est en train de mourir, il faut un autre oxygène, quelque chose d’autre qui fera qu’elle survivra … Il s’agit d’un besoin d’être, d’un besoin d’une réalité concrète au milieu de la ruée des choses, d’une permanence légère au milieu de leur épaisseur, d’une lumière douce au milieu de l’obscurité … Ce besoin est un feu qui nettoie, purifie … Plus c’est purifié, plus ça devient limpide …

Quand on est limpide au-dedans, tout est limpide au-dehors ; le chemin se déroule tout seul.

Vous savez bien que l’Amour n’est pas aimé.

On peut l’appeler l’Amour, ou de plusieurs autres façons. C’est quelque chose qui brûle. Dès qu’on met des qualificatifs dessus, ça s’humanise, ça devient mental ou affectif, alors que c’est beaucoup plus essentiel que tout cela.

C’est l’Amour au-delà du moi …


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Ou en plein dedans ; c’est le centre même ! C’est ce qui fait qu’on tient debout sur deux pattes ! …

Vous considérez que les différentes religions sont destinées, à plus ou moins longue échéance, à disparaître de la surface de la terre … Cela entre aussi dans le processus d’évolution ?

Tout ce qui est essentiel est éternel ; c’est ce qui est de l’essence de chaque être, de chaque groupe, de chaque nation, de chaque continent. Cela reste. Ce sont les formes qui meurent. Qu’elles soient chrétiennes, hindoues, marxistes, maoïstes, que sais-je ? Tout ce qui est vrai, essentiel, dans chacune de ces choses, reste. Les formes sont des moyens, des bâtons de route pour permettre aux hommes d’avancer. Ils se servent un temps d’un bâton, puis d’un autre. Ce sont des philosophies, des religions successives, pour avancer. Si l’on commence à faire un dieu du bâton de route, on se trompe. C’est un instrument provisoire pour arriver à ce qui est réel.

Une question importante est celle du gourou …

Le gourou est dans le cœur de l’homme.

Il faut d’abord réussir à l’atteindre.

Il faut le chercher, il faut en avoir besoin. C’est toujours la même chose : s’il n’y a pas de besoin, il n’y aura rien du tout.

Vous pensez qu’on peut cheminer seul dans l’Occident actuel, tel qu’il est ?

Bien entendu ! On peut cheminer seul … Et d’abord, on n’est pas seul !

On vous dira que l’occasion est rare de rencontrer un maître.

Il n’est pas nécessaire de rencontrer un maître, ni qui que ce soit. Il n’y a qu’à promener dans sa vie son besoin d’être, son feu d’être. Ce besoin, c’est le gourou en personne, c’est le Divin au fond de soi, c’est la Lumière même au fond de soi-même.


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Qu’a-t-on besoin d’aller écouter la bonne parole de celui-ci ou de celui-là ? Si l’on a l’occasion de rencontrer des êtres ou des livres qui ont une puissance, une réalité pour nous, qui nous ouvrent une fenêtre un moment, c’est parfait. Mais pourquoi s’arrêter éternellement à une fenêtre particulière, à un homme particulier ?

Ces êtres et ces livres sont simplement des prétextes pour déclencher en nous l’aspiration vers le réel. Mais si ce feu n’est pas allumé dedans, vous pouvez déverser des tonnes de bonne parole, ça ne servira à rien. Vous pouvez amener des kilomètres de Christ, ça ne vous changera pas un homme. Il faut que quelque chose, dedans, ait besoin.

Si la fleur pousse et s’épanouit, c’est qu’elle cherche le soleil ; c’est aussi simple que ça. Si l’on cherche des billets de banque ou de la philosophie, on aura des billets de banque ou de la philosophie, et c’est tout. Mais si l’on a réellement besoin d’Être, au milieu de cette marée gluante de conscience obscurcie, alors, quelque chose s’allume dedans, et ça, c’est le Chemin.

On comprend assez mal pourquoi Sri Aurobindo a considéré qu’il était bon qu’il se « retire » pour accélérer ce qu’il nomme l’« évolution nouvelle ». On pense au Christ disant : « Il est bon que je m’en aille … »

Ce n’est pas exactement cela. Sri Aurobindo s’est retiré parce qu’il était physiquement tellement … envahi … Son travail véritable était constamment entravé par les mille et une choses de la vie quotidienne des disciples. Il a senti qu’il ferait davantage de travail en se retirant. Il ne s’agit pas de faire une nouvelle espèce tout seul dans sa chambre, n’est-ce pas …

À quoi ça sert s’il n’y a personne pour suivre, c’est-à-dire pour accepter le processus de purification et de transformation ? Et il n’y a pas beaucoup de gens prêts à accepter.

Peut-on dire de cette « évolution nouvelle » qu’elle correspond, dans un langage moderne, adapté aux hommes d’aujourd’hui, à ce que l’Inde ancienne disait du Satya -Yuga, de


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l’Âge de Vérité, devant succéder à l’actuel Kali-Yuga, l’Âge des Conflits ?

D’une certaine façon, oui. L’humanité actuelle est manifestement au bout d’un cycle, et le bout signifie le début d’autre chose. Mais dans la tradition hindoue, le Kali-Yuga s’achève sur une catastrophe cosmique, et tout repart de zéro.

Ne croyez-vous pas que le Pralaya peut figurer sous la forme d’une guerre thermonucléaire, par exemple ?

Je ne suis pas prophète, mais je ne le crois pas. La puissance de destruction est toujours là, partout autour de nous ; mais il existe également une formidable puissance de construction. Mère et Sri Aurobindo ne croient pas à la destruction, mais à la transformation. La destruction, c’est simplement la démolition des vieilles structures pour que quelque chose d’autre puisse apparaître. Tout va dans le sens de l’évolution, rien n’est contre.

Mais nous nous tromperions si nous pensions que le but de tout cela est un super-collectivisme meilleur, une super-religion meilleure, un super-humanisme meilleur.

C’est ce que pensait Teilhard de Chardin.

L’évolution, c’est l’évolution de la matière et de la conscience dans la matière. C’est une erreur de croire que l’homme est le suprême échelon de l’évolution …

Pourtant, l’idée d’évolution est controversée par un certain nombre de savants.

Les controverses du têtard n’ont pas empêché la grenouille d’apparaître … Nous pouvons pousser tous les cris d’homme que nous voulons, cela n’empêchera pas la Nature de nous faire devenir autre chose, de donner la réponse. Elle est d’ailleurs en train de la donner d’une façon retentissante … Si un anthropoïde avait pu avoir une discussion avec un pionnier de l’espèce humaine lui disant qu’il pouvait y avoir autre chose que sa façon de faire des galipettes dans les arbres, l’anthropoïde lui aurait ri au nez.


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Tant pis pour lui ! Si les gens ne veulent pas comprendre, tant pis pour eux ! ça n’empêche pas les choses de se faire. On en a fini avec les philosophies. On a besoin de quelque chose de plus simplement réel, de quelque chose qui tienne.

Il y a autre chose que l’homme que nous voyons, autre chose qui n’est pas pour dans des millénaires, qui est en train de se fabriquer, que nous le voulions ou non. Ce serait mieux si nous le comprenions.

Sri Aurobindo parle du danger pour notre humanité d’être supplantée par une autre race, si l’homme actuel ne faisait pas le travail qui lui est demandé.

Il le fera. Malgré tout … Tout ce qui ne va pas dans le sens évolutif se détruit lui-même toujours. Ceux qui n’ont d’autre but que la consommation et la matérialité descendante s’étranglent eux-mêmes, c’est tout ; ils se détruisent. Il n’y a pas besoin de rétribution collective ; la loi est automatique.

Peut-on établir un parallélisme entre ce que Sri Aurobindo appelle le Supramental et ce que la tradition chrétienne appelle le Saint Esprit ?

Mais d’abord, qu’est-ce que ce Saint Esprit ? Tout ça se situe dans des nuages dorés, qui peuvent momentanément aider les hommes à progresser. Le Supramental, c’est la conscience qui est au cœur de la matière.

On ne peut s’empêcher ici de penser à l’Évangile de Jean : « La Lumière était dans les ténèbres », et de rapprocher ce verset du « puits de miel sous le roc », dont parle le Rig-Véda.

On peut certainement dire cela.

Et la Jérusalem céleste survenant à la fin du cycle ? L’Apoca lypse parle à ce propos de « cieux nouveaux », et aussi d’une « terre nouvelle » … On ne peut s’empêcher de mettre en regard ce verset, qui, en l’occurrence, n’a rien d’hétérodoxe, de l’Évangile de Thomas : « Le Royaume est en vous, et il est hors de vous. » De même, le Bhâgavata Purâna déclare : « Le


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Purusha, tel l’éther, réside à l’intérieur et à l’extérieur des êtres. »

De tout temps et partout, des visionnaires ont pressenti et vu là-bas, au loin, des réalités de ce genre. Les rishi védiques aussi … C’est ce qui est en train de se préparer, une « terre nouvelle ». Mais pour qu’une terre nouvelle se fasse, il faut évidemment que la vieille terre change de peau. Nous assistons à cette mue.

Dans quelle mesure peut-on aider les autres à cette transformation, s’ils le veulent ?

Dans la mesure où l’on est soi-même. La seule façon d’aider les autres, c’est d’être soi-même quelque chose.

Je suis assez surpris des hommages qu’on rend en Inde à la France. Ce pays semble tellement à l’opposé de la mentalité métaphysique ! Sri Aurobindo disait, peut-être en plaisantant, qu’il avait été français dans une existence antérieure.

La France a toujours eu un esprit ouvert. Je ne dis pas ce qu’elle est maintenant, je dis ce qu’elle est dans son essence … La France est un pays généreux, un pays qui a semé beaucoup de grandes idées, qui est capable de révolutions essentielles ; très apte, en tout cas mentalement, à saisir le futur. Si la France comprenait ce sens de l’espèce nouvelle, elle pourrait faire beaucoup, au lieu de se perdre et de s’épuiser en de vaines controverses entre droite et gauche, philosophie de ceci et religion de cela ; si elle pouvait attraper le problème dans sa pure simplicité évolutive, voir qu’une prochaine espèce arrive, et commençait à se demander quel est le moyen, l’instrument de transition, qu’est-ce qu’on pourrait développer en l’homme, qui l’aide à faire cette transition.

Aujourd’hui, les hommes politiques sont à peu près les seuls à détenir le pouvoir ; tout passe par eux. Or, ils semblent bien peu intéressés, c’est le moins qu’on puisse dire, par cette question.


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Apparemment, ça a l’air d’être ainsi … Mais « politique », c’est encore un adjectif … Enlevez-leur la politique, ils restent des hommes comme partout ou des absences d’hommes.

Est-ce que, selon vous, la « pensée » d’Aurobindo se répand ailleurs qu’en Europe occidentale, par exemple, dans les pays de l’Est ?

Ce n’est pas une pensée, mais un phénomène. Oui, bien sûr, on a des preuves qu’il se répand dans les pays de l’Est et qu’il a des possibilités d’y voir le jour …, un jour ! Tout est en train de se démolir ! … Vous pouvez aussi bien prendre l’expérience capitaliste que l’expérience marxiste ou post-marxiste, ou n’importe quelle autre, tout ça est en plein chaos et en pleine gestation.

C’est même un extraordinaire spectacle, pour peu qu’on soit assez lucide. Mais en tant qu’acteurs, que faire personnellement, selon vous, pour atteindre le centre même ?

Ça se cultive à chaque instant, n’est-ce pas … Quand on asphyxie, on cherche de l’air. Si la vie que vous menez, telle que vous la menez, vous semble respirable, plus ou moins agréable, il n’y a rien de spécial à faire. Mais si vous la trouvez asphyxiante, alors, vous commencez à chercher le moyen de respirer. Sri Aurobindo a passé quarante ans de sa vie à nous dire ce que nous devons faire, et comment procéder. Il a écrit des milliers de lettres sur la question !

Il est certain qu’un peu partout, on cherche à voir clair dans une obscurité croissante.

Dans un bocal bourbeux, on ne peut rien voir. Il faut clarifier le milieu. Comprendre le sens, telle est la première opération. Tant qu’on est embrouillé dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses conceptions, dans ses idéaux, dans tout l’embrouillement collectif, on ne peut pas voir clair.

Le rôle de la psychologie, celle de Jung en particulier, qui s’est intéressé simultanément à l’alchimie et au taoïsme, se


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développe en Occident. Jung aussi parle de cette descente dans la matière.

Ce sont des approches … Je ne les connais pas. Généralement, la psychanalyse est assez obscure. Plus on descend dans les abîmes, plus il faut une puissante lumière … Le feu du besoin est la seule force, le seul phare qui transperce les ténèbres. Ce qui est là à chaque minute, en dessous de ces philosophies, de ces politiques, de ces psychologies, ce qui vit en vous, quand vous montez un escalier, quand vous écrivez un poème, quand vous parlez ou ne parlez pas … C’est ça, le Chemin, c’est d’ÊTRE. Pas seulement être en méditation, les jambes croisées dans sa chambre, mais ÊTRE à chaque minute : une intensité de besoin, quelque chose qui ne se formule pas, mais qui est comme une base, un roc secret sur lequel on repose.

Disons une pierre philosophale … Vous pensez qu’il ne fait aucun doute que Mère sera toujours vivante ?

Certainement … Que savons-nous de la matière ? Presque rien. Nos organes des sens sont faux, nous vivons dans une formidable illusion … Que voyons-nous ? C’est à peine si une petite gamme de visibilité nous est ouverte, une petite gamme de sons accessible. Nous sommes des sortes de chenilles en train de devenir papillons. La vision de la chenille n’est pas une vision totale et définitive. Dans telle autre vision, il est possible de voir mieux et autrement.

Que faut-il entendre par cette usure de l’énergie, de la shakti intercellulaire, cause finale des maladies et de la mort ?

Parce que nous sommes encroûtés, le courant ne passe pas. Tout notre corps est enfermé dans une espèce de prison faite de lois, d’habitudes implacables qui se sont emparées de nous dès notre naissance. Le courant circule un peu dans les premières années de notre jeunesse ; puis, très vite, toutes sortes de lois médicales, physiques, philosophiques, mentales, produisent l’encroûtement : on se sclérose de plus en plus et l’on meurt. Si l’on nous laissait immortellement dans notre peau tels que nous sommes, nous continuerions à faire davantage


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de bébés, à avoir davantage de voitures, davantage de maisons secondaires, à développer encore notre consommation, et c’est tout. La Mère Nature est suffisamment sage pour casser cette petite forme ridicule, afin de nous diriger vers une autre forme, plus souple. Quand le courant circule librement, il n’y a plus de mort. Mais, pour cela, il faut parvenir à cette conscience cellulaire dégagée de toutes ces croûtes … En fait, il n’y a pas de mort, il y a un formidable courant qui circule partout, à travers tout. Quand il ne peut plus circuler à travers une forme, il se détourne, la forme meurt.

Le fait que Mère et Sri Aurobindo se soient « retirés » ne prouve pas qu’ils soient morts. Prouve-t-il qu’eux-mêmes ne sont pas arrivés à la solution du problème ? …

L’évolution n’est pas une chose individuelle, c’est une chose totale. Ce qu’ils voulaient, ce qu’ils veulent, c’est que toute l’espèce découvre sa vraie nature, qui est immortelle. Pas de miracle, qui nous esbroufe une heure ou deux, pas les feux d’artifice du surnaturel ! … Le Réel doit se produire par la totalité de l’espèce, et non par quelques individus éblouissants qui laissent les autres tels qu’ils sont.

Que l’expérience ait été interrompue ne prouve pas que ce soit un échec ?

Où est l’échec ? Il n’y a jamais eu d’échec. L’évolution avance toujours, par le bien, par le mal, par le oui, par le non, de toutes les façons possibles. L’échec, il est dans notre esprit.

Je sais qu’en 1944 Sri Aurobindo souhaitait avoir deux cent cinquante lecteurs français pour sa revue, L’Arya ; aujourd’hui, il en a beaucoup plus ; mais cela ne veut pas dire que ces lecteurs soient des « êtres gnostiques » ! …

L’être gnostique, nous le fabriquerons doucement, douloureusement, à travers l’aberration de notre conscience mentale. Mais tant qu’on n’est pas arrivé au bout des vieux moyens, le nouveau moyen ne peut pas sortir, il est bloqué. Jusqu’à ce que nous ayons cessé de croire en nos équations, en nos machines,


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en nos brillantes intelligences ; ou jusqu’à ce que la Nature en ait assez, et donne un petit coup pour arrêter cette prétentieuse mécanique. Eh bien ! on peut collaborer, agir avec compréhension. On est en train d’étouffer les hommes justement pour les décider à ouvrir une lucarne dans la forteresse.

Mère et Sri Aurobindo prévoyaient au moins trois siècles avant l’avènement de la nouvelle conscience ?

L’espèce nouvelle n’apparaîtra pas tout d’un coup … Il s’agit d’une perception nouvelle, d’une conscience qui transformera sa matière. Il faut faire le premier pas … On ne va pas faire un autre homme avec la conscience d’un métaphysicien mental de notre vieille espèce.

Ne croyez-vous pas que les premiers êtres gnostiques risqueraient fort d’être purement et simplement supprimés par la masse des individus, par les puissances en place qui craindraient d’être dépassées ?

Il y a toujours cet antagonisme entre une certaine lumière et une certaine obscurité. Mais c’est toute l’espèce qui deviendra la nouvelle espèce. Ceux qui ne veulent pas suivre le courant se détruisent eux-mêmes. Tout ce qui aspire, tout ce qui tend vers, tout ce qui est en mouvement va vers cela … « Toutes les difficultés sont des grâces », disait Mère. Il faut prendre les obstacles d’une façon positive. Si on les prend d’une façon négative en disant : « Oh ! comme c’est difficile … Oh ! comme ils sont méchants », etc., on pousse beaucoup de « oh ! » et l’on n’arrive à rien. Mais si l’on dit : « Tiens ! ça, c’est un défi pour que j’aie la force suffisante de faire un pas de plus », alors, l’obstacle se défonce. En ce moment, nous avons l’obstacle d’une civilisation folle qui nous étrangle. On peut passer son temps à le déplorer, mais on peut dire aussi : « Il faut puiser dans cette aberration même le pouvoir d’aller plus loin … ». Tous les obstacles sont des leviers.

N’en arrive-t-on pas à dire : « Bienheureuse souffrance » ?


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La souffrance est un état de mensonge. Quand on est vraiment, il n’y a pas de souffrance. La souffrance est un moyen pour nous obliger à devenir autre chose. Sinon, nous resterions irrémédiablement encroûtés dans notre petit bonheur d’hominien.

Et la réduction de l’ego, en attendant sa suppression ?

Je ne comprends jamais les problèmes d’une façon négative. Ce n’est pas en luttant contre l’ego, en luttant contre ceci ou cela, qu’on résout les problèmes ; c’est en développant le côté positif en soi-même. Cela dissout l’ego, dissout les obstacles ; ça fait le travail tout seul. Avec quoi voulez-vous empoigner l’ego, sinon avec l’ego ? …

La réduction de l’ego n’est donc qu’une conséquence ?

Plus vous développez ce qui est vraiment vous-même, plus la lumière se fera et le chemin s’ouvrira … Tout est bien simple, au fond. Il faut toujours aller à la simplicité des choses. La vérité est simple.

Et Auroville, dans tout cela ? On n’en voit guère le développement ?

Auroville est un essai, un laboratoire où l’on tente consciemment de trouver le passage pour une nouvelle espèce.

Il y a là un noyau d’êtres qui, autant que je sache, essaient sincèrement de comprendre et de vivre le chemin de Mère et de Sri Aurobindo. Ils ont beaucoup de difficultés, bien sûr, de ces difficultés qui les aident à croître. Il ne s’agit pas de bâtir une ville, il s’agit de bâtir des hommes, ce quelque chose qui fera de nous des êtres réellement pleins.

Une dernière question. Vous êtes arrivé à Pondichéry en 1946. Quelle impression vous a fait alors Sri Aurobindo ?

Il y a des regards qui vous changent pour toujours … Il y a des regards qui ouvrent les portes …


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Gringo

Le 16 février 1980

Madame Huguette Rémont
Secrétaire Générale des
Éditions Robert Laffont
6, place Saint-Sulpice
75006 PARIS
France

Chère Huguette,

Un bref petit mot.

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’autorise mon amie, Madame Anne Denieul (historienne et écrivain), à s’occuper de GRINGO à la télévision. Elle a un projet à ce sujet. Si vous le jugez utile, elle vous en entretiendra, ou vous pourrez la diriger sur le service compétent.

Avec beaucoup d’amitié

Satprem



(Synopsis écrit par Anne Denieul et ayant reçu l’approbation de Satprem)

Gringo « l’étranger » c’est l’histoire d’un petit d’homme d’une tribu amazonienne à la recherche d’un secret. Il a quinze ans, mille questions et dans le cœur, déjà, une lassitude.
« J’en ai marre d’être un homme » dit-il à Ma, l’Ancienne de la Tribu, vieille comme la forêt, comme toutes les tribus. « Ma, dis-moi ce qui est après, ou est-ce que ça brûlera toujours ? »


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– « Mais tu n’es pas encore un homme », lui répond Ma, « tu es seulement un ouistiti savant : car sache-le, il y a 1’homme après 1’homme. »

Et depuis Gringo s’interroge : l’homme après l’homme ? Qu’est-ce que c’est ? Une nouvelle espèce ? Comment y parvient-on ? Où est le passage ? Sous quels cieux ? Ici ? Ailleurs ? Où est le Pays d’Après ? Quand est le Pays d’Après ?
– « Un jour, quand la Terre étouffera de sa science d’homme et de ses myriades barbares », lui avait dit Ma.

Vieille, jeune, cette Ma ?... On entrait en elle comme dans une clairière de lumière, et puis on était pris là, saisi, comme si l’on enfonçait dans des siècles immobiles : il n’y avait plus ni toi, ni moi, ni ici, ni ailleurs, ni j’étais, ni je serai : on était parti, disparu dans une douceur blanche, sans borne, comme si l’on remontait le temps, les âges, les peines... et tout était reconnu, compris, aimé, dans un oui total.

Et Gringo part en quête, main dans la main avec Rani, sa petite fiancée qui ne le quitte pas.

Un jour, se promenant dans la forêt qui entoure le campement, il parvient à la source enchantée : il y avait une petite cascade, surmontée de deux énormes troncs de bacaba qui filaient là-haut avec leur cargaison de palmes et d’oiseaux. Il se pencha, but à la source et, soudain, se trouva devant un immense portail de lumière blanche. Il se sentit différent de ce qu’il était d’habitude ; c’était lui, mais lui autrement, comme s’il était plus léger. Il tendit les bras en avant pour traverser le porche. Ses doigts touchèrent la flamme. Alors, il se sentit soulevé, envahi de lumière comme par une myriade de petites bulles légères qui se mettaient à éclore dans ses mains, ses jambes, ses bras. Et il passa le porche de flammes. Il remonta un long couloir dallé de lumière douce, un corridor fait de silence, comme à travers des âges doux et sans mémoire qui coulaient lisses et frais sur les dalles effacées de tout signe. C’était le couloir du Temps qui le conduisait à ses vies antérieures. Par des Portes. Autant de Portes que de vies. Porte de braise pour


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l’Égypte et ses dieux. Porte bleue, comme un saphir, pour 1’Atlantide, où quelques hommes avaient maîtrisé les forces de la Nature par les pouvoirs occultes, comme d’autres, plus tard, ont cru y parvenir par les pouvoirs de la Science. Autres temps, autres lieux, mêmes gens. Gringo retrouve Ma, Rani, mais ceux de sa tribu aussi, Vrittru, Psilla, Brujos, épris de pouvoir et de domination, garants de la Loi, qui le haïssent et l’ont toujours combattu.

Ainsi, d’une vie à l’autre, rien ne change, semble-t-il. Pas d’amour entre les êtres, seulement un rapport de forces, même douleur d’être, aussi.

Mais, toujours là, dans toutes ces vies recommencées, par delà tous les cris, quand on est allé au bout de sa douleur, au fond de soi, une seconde intense, un battement chaud comme un cœur d’oiseau, une douceur d’amour sans cause qui enveloppe tout de ses plis nacrés, la nuit, le jour, le mal, les peines, et les petites joies… Une respiration légère, la respiration même du monde… une mousse de lumière douce comme du pollen… un moment éternel qui comble tout. On dirait une autre vie, ou la même ? Mais si différente ! « Qu’est-ce qui n’est pas trouvé pour qu’on recommence toujours avec d’autres peines, et ce même regard au fond ? » s’interroge Gringo.

À nouveau, il part en quête, reprend le couloir du Temps, arrive à la Porte de Neige, presse la Porte. Elle s’emplit d’une flamme douce comme la corolle du pêcher, s’ouvre dans un souffle. Par une aurore éblouissante, il se retrouve au bord d’un lac gelé. Des marches descendent au lac. Plus loin, une allée d’épicéas, un château. Tout y est tranquille, comme pour l’Éternité. Rani surgit en haut des marches, puis Ma dans sa cape blanche.

« Tu veux savoir ? » questionne-t-elle. Elle lui montre d’autres de ses vies qui, à nouveau, ne sont que drame, douleur ; on 1’a tué et re-tué. Et Gringo crie : – « Pourquoi toutes ces vies de mort, de nuit, de rien, ces vies et ces vies pour rien ? POUR-QUOI ? »« Tu sauras », répond Ma, « cette fois-ci. »


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« Ma, dis-moi, je vais retourner là-bas ? » s’effraie-t-il.
« Mais tu es là-bas aussi, petit ! »
« C’est affreux. »
– « Oui, c’est affreux, si seulement tu es là-bas. Et si tu étais seulement ici, il n’y aurait pas de monde. »

Et Ma explique : « C’est toujours comme ça, seulement on ne s’en aperçoit pas. Mon grand pays blanc, il est toujours là, derrière tous les instants et toutes les vies… il est dedans le monde à chaque minute… il faut vivre l’un dans l’autre… il n’y a pas deux mondes… il y en a un seul, mon couloir blanc communique avec tous les temps et tous les espaces.

C’est là, instantanément… Il faut faire pousser le pays blanc dans la vieille nuit… Il faut faire pousser la terre nouvelle. Il faut faire entrer mon grand pays blanc qui ne meurt pas, non seulement dans ta tête et dans ton cœur, mais dans ton corps qui va et vient, à chaque seconde… ». Et Gringo repartit dans la vieille nuit pour cette joie-là…

À nouveau Gringo affronte sa tribu. La révolte y gronde. Ma n’a pas voulu guérir le fils de Vrittru. On fait croire à Gringo que Ma va mourir. On l’empêche de la voir. Mais, la nuit venue, Gringo vient la retrouver, lui apporte un cœur de palmier, s’assoit près d’elle. Là il perd conscience. Il se sent précipité au fond d’un trou. Il est devant la Porte noire. Dans le monde d’aujourd’hui.

Un monde complètement fou, le vacarme et la confusion. Une marée d’hommes-pantalons s’agitaient devant lui : « Pas un oiseau, des pantalons et des pantalons à la seconde, qui allaient là-bas, vers quoi ?... Et soudain Gringo eut envie de pleurer. C’était déchirant. Un trou de douleur… Cette douleur, il fallait bien qu’elle eût un sens, sinon c’était effrayant… »

Gringo, comme chaque fois qu’il se sent en très grand danger, appelle Ma et, comme chaque fois, Ma arrive.

Elle était debout près de lui, très grande. Elle semblait dominer la foule, mais personne ne la voyait. Elle était vêtue de lumière blanche. Ils regardèrent ensemble le spectacle de ce


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monde de la fin du XXe siècle. Alors Gringo eut un cri : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible !
»– « J’avais besoin d’un cri, petit, d’un seul cri vrai pour défaire la Magie qu’ils ont inventée », répond Ma.

Alors Ma attrapa la terre comme une mappemonde, avec ses îles, ses continents, quelques nuages, la cala entre ses genoux, et s’employa à la débarrasser de quelques-uns de ses filets qui la privaient de sa réalité, par exemple, le méridien de Greenwich, l’Équateur. Gringo se sentit parcouru d’une sensation curieuse, une ébullition bizarre dans son corps… ça s’allégeait subitement, se dé-coagulait… c’était un corps désamarré, parcouru de sel et de grand vent. Une respiration sans fin, cristalline… c’était la grande respiration du monde, comme un souffle de joie par les mers et les collines…

De l’autre côté, la grande panique, une fantastique école buissonnière. Les pendules étaient arrêtées. On ne pouvait pas parler sans que la chose soit immédiatement là. Il ne restait plus que ce chacun avait dans le cœur. Les hommes regardaient quel rêve ils allaient vivre. Puis soudain, une ménagerie fabuleuse se constitue, chacun rentre dans sa peau vraie, celle d’un porc épic, d’un rat, d’un lapin, d’un bouledogue, d’un singe ou d’un perroquet, d’une poule, des milliers de pantalons gisaient par terre, un coiffeur reste le peigne en l’air devant une coiffure blonde qui se regarde dans la glace et voit, stupéfait, un petit chien sortir de son fauteuil… C’est le commencement des Temps de vérité, où nul ne peut être ce qu’il n’est pas.

Le spectacle prend fin. Gringo se retrouve une fois encore dans son carbet d’Amazonie : « Quelle est l’histoire de toutes ces histoires, se demandait-il, quel est le fil ?... Une terre, à quoi ça sert, si ça ne va pas à la Joie ? »

Mais Ma est morte. La tribu chasse Gringo. Fou de douleur, il s’enfonce dans la forêt, avec Rani. Ils retrouvent la cascade... et l’eau fraîche, cristalline, pour la vieille blessure d’être un homme au milieu du monde, ni bête, ni oiseau, ni lézard, ni petite feuille, et quoi donc ?... S’il était « ça » qu’il


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est, peut-être l’homme serait-il trouvé, par tous les temps, tous les lieux, tous les petits maintenants qui vont et viennent et passent et reviennent sans jamais s’arrêter à nulle seconde dorée comme le soleil dans une petite goutte pleine ?
– « Petite Reine », dit Gringo à Rani, « il y a un endroit où ça doit être plein. »

Ils marchèrent des jours et des mois. Gringo est allé jusqu’au bout de sa douleur, jusqu’au bout de ses forces, il va mourir, il revoit d’une seule portée ses vies passées et, dans un dernier souffle, il appelle Ma.

Ma arrive.

Les voici tous les trois en chemin dans la grande forêt. Ils entrent dans une gorge violette bordée de grandes fougères. Un aigle s’envole sur leurs pas. Ils parviennent à une cataracte. L’eau coulait blanche et lisse… c’était très doux… ils traversent le miroir liquide.

Ma va leur faire accomplir le Passage, passer à travers la trame, se débarrasser du vieux filet des chromosomes qui ne sont pas autre chose que des habitudes coagulées.

Une lumière pâle éclairait l’immense faille de basalte… Ma allait devant, presque lumineuse dans la pénombre… La faille se resserrait. Ma s’est arrêtée. Maintenant c’était comme un voile opaque, on devinait à peine des lueurs pâles sur les arêtes de basalte. Gringo sentit quelque chose de froid et de collant qui enveloppait son corps, comme un filet…
– « Maintenant, tu es aux confins de ton corps », dit Ma d’une voix neutre.

Gringo essaya de se dépêtrer de cette trame collante.– « N’essaie pas », dit Ma, « ce n’est pas comme cela qu’on fait… Tu vois, tu es bien ficelé… Simplement tu pousses et tu avances… »

Une dernière épreuve, l’Epreuve : Vrittru, le gardien du seuil, celui dont Ma avait dit à Gringo : « Je l’ai mis pour secouer ton sommeil… L’ennemi, c’est celui qui t’aide à


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marcher sur le chemin ». Il surgit soudain devant lui. Gringo et Rani se sont retrouvés seuls. Ma a disparu.
« Hein ! ricane Vrittru, tu veux quitter la tribu… »
« C’est toi qui m’as chassé. »
« Tu veux sortir de la Loi, tu en as marre d’être un homme. »
« Oui. »
« ... Et quel est le chemin pour en sortir ? Tu connais le chemin ? Est-ce qu’il y a seulement un chemin ?... Vous êtes tout seuls dans l’illusion. »
« J’aime mieux mourir dans cette illusion que vivre dans ta certitude », dit Gringo.
« Vraiment ? Alors faites selon votre folie. » Et il disparut.–
« Le chemin, quel est le chemin ? », répétait Gringo… « Ma », appela-t-il. Mais Ma ne répond plus. « Elle est morte, il n’y a que la mort au bout », entendait-il.

Alors Gringo arrêta de pousser contre cette chose qui était comme les mailles de son propre corps. Il s’est serré tout contre ce battement qui battait encore dedans, ce creux de chaleur au fond. C’était comme de 1’or chaud dans une gangue noire et froide... Gringo a coulé là... Et c’était comme un soleil, un tout petit soleil au fond. C’était chaud et plein. Et puis il n’y avait plus que cette beauté-là... ça ne demandait rien, ça ne prenait rien... c’était comme de l’amour. Pur... ça n’avait pas de taille, pas de mesure, pas de grandeur. C’était un battement simple, un battement d’or, mais si léger que c’était partout... une myriade de petits battements d’or qui se déliaient pour être infiniment une infinitude de petites joies pures... parce que c’est beau d’être... Et Gringo est passé à travers la trame. Ma était là, Rani était là.
– « Eh bien, tu n’es pas mort », dit Ma à Gringo. « Je vais te montrer le monde nouveau – oh, pas si nouveau ! C’est très


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vieux, mais on ne s’en apercevait pas. » Et dans un rire, elle a ouvert la Porte d’Or.

Cette Porte-là, elle mène à un très vieux pays qui n’est pas autre chose que le paradis de notre enfance. On y a toujours un corps, son corps, mais il n’est plus le même, il est changé en corps de joie, qui fait penser aux corps glorieux qu’on nous a, depuis toujours, fait espérer, dans une éternité inaccessible. Maintenant, ce n’est plus inaccessible, c’est là, même si cela semble impensable. Et dans ce monde-là, dans ce très vieux pays, plus de distances, plus de temps, plus la même vision de ce qui vous entoure :

Gringo ramassa une poignée de terre. C’était parfaitement terrestre… Il regarda autour de lui, les arbres, le bois violet, le rosé du Ciel qui s’éteint, et c’était tellement vivant, vibrant… Gringo regardait la terre comme pour la première fois, jamais elle n’avait été si intense. L’autre côté lui apparaissait comme à travers un voile. Vrittru, la tribu, que Gringo voyait allant, venant, tous étaient gris, blafards, sans vie dedans ; on aurait cru des fantômes.
« Pourquoi ne nous voient-ils pas » ? questionna Gringo.
– « Mais avec quels yeux, petit ? » expliqua Ma. « S’ils pouvaient nous voir, c’est qu’ils seraient déjà sortis de leur filet. Avec quels yeux un poisson peut-il voir un homme, sauf en rêve... de poisson ? D’ailleurs, ce n’est pas un autre pays, c’est le même, conclut-elle, mais avec d’autres yeux, et une autre vitesse. »

Et soudain Gringo, de ce lieu où il se trouve, aperçoit Paris, les boulevards, la foule, avec sa douleur, des milliers d’ombres, à travers des vies et des vies d’ombres, pour rien. La pitié, la révolte l’envahissent. Et il crie. Du fond des morts sans fin, des nuits sans rémission, des cœurs troués. La foule a cherché d’où venait ce cri. Elle a regardé dans son cœur, elle a regardé sa nuit... Alors un cri formidable a saisi la terre, et du fond de la mort, elle a crié NON.


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Et le miracle se produit, la minute nulle, l’entrée pour les hommes, pour les foules de la terre, dans ce rien brûlant qui est le lieu de la mutation. Ils sont entrés dans l’homme de flamme, ils sont devenus l’homme après l’homme.

Ma avait tenu sa promesse.

Mais l’homme après l’homme, qu’est-ce que c’est ? Et si c’était tout autre chose, mais quoi ? Quelque chose qui bat, un silence qui bat, sans peine, sans fin, sans but, la musique des mondes qui bat dans un cœur d’homme, tandis qu’un œil sans nom s’ouvre sans fin sur une terre jamais vue.


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Note de Pascal

Satprem était pour moi un être d’une intensité extraordinaire, à la vie singulière, qui apportait des réponses à mes questions existentielles et les éclairait avec une clarté que je n’avais jamais connue auparavant. Ses livres que j’avais dévorés m’avaient poussé vers l’Inde, à Auroville, où j’ai vécu dix ans.

J’aurais tant désiré le rencontrer pour lui parler, l’interroger… Mais il vivait dans un lieu inconnu, exil volontaire à l’abri de tout disciple. Il refusait d’être un gourou, afin de se consacrer totalement à l’Expérience. J’acceptai donc de ne jamais pouvoir le rencontrer.

En 1997, alors que je vivais encore en Inde, je fis un rêve qui me laissa perplexe, une expérience intérieure d’une intensité toujours présente :

Je suis sur un chemin, je marche, et apparaît à mes cotés une femme que je ne connais pas et pourtant qui m’est connue. On arrive à « La croisée des chemins », un carrefour dont une voie part vers la droite, et l’autre vers la gauche. La femme me parle et me dit :

« Tu es à la croisée des chemins. Tu dois choisir : si tu prends le chemin de gauche, tu auras la vie « ordinaire » des hommes et tu seras toujours protégé, tu ne manqueras jamais de rien. Si tu prends le chemin de droite, c’est la voie spirituelle, et tu iras jusqu’au bout. Choisis !

» Je choisis sans hésiter de partir sur la voie de droite en courant, et je me retrouvai rapidement à monter des marches dis posées sur le flanc d’une colline d’une façon très spéciale, selon une disposition que je n’avais jamais vue. J’arrive en haut de cette colline et j’entre dans une maison très familière, où j’ai l’impression d’être allé des centaines de fois. Je rentre par une petite porte après avoir monté quelques marches, sur la gauche il y a une sorte de verrière, des grandes fenêtres avec des petits carreaux, et des pièces sur la droite. Certaines sont vides, dans les autres il y a du monde. Je comprends que je viens là pour


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passer un examen, sans savoir de quoi il s’agit. J’entre dans une salle où il y a des gens, sans que je sache qui est qui, ni qui est l’examinateur. À un moment donné, je sens que c’est à mon tour, et je vois l’image d’un Ganesh devant lequel brûlent une bougie et un bâton d’encens. Je me déshabille et me prosterne nu, à terre, devant cette image. Je me relève ensuite, et apparaît alors l’examinateur qui se présente et me dit :

« C’est bien, tu as tout donné au Divin. Mais tu as oublié d’enlever tes chaussettes. Or les chaussettes, ce sont les senti ments. »

Cette phrase me réveilla…

Bien des années plus tard, en janvier 2006, à Paris, un soir au coucher, je m’interrogeais, certainement avec une certaine intensité, en me disant :

« Dans mon rêve de 1997, je suis parti sur le chemin de droite – la voie spirituelle –, or dans ma vie « extérieure », je suis parti d’Inde, et j’ai l’impression d’avoir pris le chemin de gauche. Qu’en est-il ? Où en suis-je ? »

La nuit suivante je vécus en rêve une scène qui me bouleversa :

« J’étais dans ma chambre, et je vis entrer un éléphant indien, très grand. J’étais blessé aux jambes et ne pouvais bou ger. Il vint et se posa sur moi, me plaquant au sol (comme ils savent le faire avec leurs cornacs, sans les blesser) et je sentis tout son poids sur moi, sans aucunement en souffrir, sans une once d’inquiétude. Puis il me prit dans sa trompe et me berça comme une mère, et partit doucement… »

Au réveil, je sus que c’était Ganesh.

Deux heures plus tard, je recevais un appel téléphonique d’une personne qui m’était inconnue, Yolande, à qui j’avais été recommandé par un ami commun, et qui me demandait si j’étais prêt à aller en Inde, aider Satprem.

J’acceptai bien sûr, immédiatement, sans conditions.

Tout s’organisa en quelques jours d’une façon merveilleusement précise et simple dans les moindres détails, afin que je puisse partir.


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Le séjour que je fis chez lui, où je rencontrai Yolande, fut d’une telle intensité qu’il m’est impossible de la retranscrire ici.

Je voudrais juste en partager certains aspects.

Tout d’abord, citer un détail qui me marqua profondément : sa maison était exactement celle du rêve de 1997, neuf ans plus tôt, et un jour où j’allais me promener à Kotagiri, le village le plus proche à pied, au détour d’un virage, je vis face à moi, une énorme colline sur laquelle on pouvait monter par cet escalier aux marches si caractéristiques, comme dans mon rêve. J’en restai sidéré, car je n’avais vu ce lieu.jamais

Puis dire ce que j’ai vu : un être totalement transparent et traversé par tout ce qui venait à son contact, d’une sensibilité extrême, donnant des apparences de fragilité, et à la fois baigné de façon permanente par une Puissance formidable qui se déversait à torrents sans relâche dans son corps. Une « tempête de plomb », pour reprendre ses mots…

J’ai vu et senti dans son regard bleu cette Puissance de Feu et d’Amour à la fois…

J’ai vu cet être subir sans répit l’assaut d’une Force colossale, comme dans une agonie ou une convulsion, à la mesure de l’intensité de cette Puissance se frayant un chemin dans le Corps, dans le corps du monde.

Je l’ai aidé du mieux que j’ai pu, mais j’avoue m’être senti totalement impuissant devant ce Processus si extraordinaire et en dehors de la physiologie humaine ordinaire.

Je connaissais l’expérience de Sri Aurobindo et de Mère. Je savais l’Évolution en marche. Mais j’ai VU. Je sais que cela EST. Et je voulais en témoigner.

Pascal


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Yolande : Pourquoi l’Inde ?…

« On ne se met en route que lorsque l’on est appelé. »

Après la libération de l’Inde lors de la partition, en vol vers le Vietnam, une panne de moteur oblige l’atterrissage à Calcutta. L’horreur, les millions de réfugiés sur les routes, un paquet journal sous mes pieds devant l’hôtel, un enfant mort. J’insiste auprès de mon mari :

- Promets moi, jamais plus l’Inde.

Il ne faut pas négliger les signes, les rencontres, les ne-pas, les pas-possible. Il me faudra 75 voyages en Inde avant d’avouer :

- Je ne sais rien.

Et pourtant, la trame existait depuis la toute petite enfance. Un lieu de naissance :

« Homécourt ». On pourrait dire « om » « et » « cours ». À 3 ans, une poupée gagnée dans une fête foraine en carton bouilli et revêtue d’une robe de pilou mauve. Je l’appelais Tata, l’homme de la légende de l’Inde sur mon chemin pendant 50 ans.

Et un mari exceptionnel.

« Une conscience » disait Satprem qui ne l’a jamais rencontré.

Il enseignait le droit aérien à l’Institut des Hautes Études Internationales. À son premier cours il lit un texte ancien de l’Inde. 5 000 ans avant notre ère il est mentionné la présence d’aéronefs porteurs de bombes congelantes, donnant la fièvre et dotées de toutes armes de destruction massive.

Il s’absente 6 semaines poursuivant les premiers accords Air France-Aeroflot en 1948. Personne ne veut manquer son retour de Russie. J’ai ce jour là un cours obligatoire de doctorat de droit. Sur des socques de bois je saute d’un amphi à l’autre et interromps le cours à la mi-temps, le temps de m’asseoir au premier rang. Silence du prof. Il m’interpelle :


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- La jeune fille en retard vient-elle suivre un cours ou lire un roman policier ?

Étonnée je lève la tête.

- Monsieur, pour ne pas louper le vôtre j’en suis 2 en même temps.

Rires et silence. Reprise. Il me faut faire des excuses à la sortie du cours. Je bafouille, le professeur sourit.

- D’où sortez-vous, que voulez-vous faire ?

- Je veux voyager, être hôtesse de l’air ou entrer à l’ONU. Je viens de la campagne (trop fardée et sophistiquée). Mon père a une propriété « le Haut Bois » à Étain dans la Meuse.

- Ma mère, enchaîne le prof, a une propriété « le Haut Bois » et mon village Morteau a reconstruit le votre après la guerre de 14-18.

Comme des trains qui se croisent, j’étais programmée pour les routes du monde après une thèse au sujet du procès de Nuremberg. J’épousais le secrétaire général d’Air France chargé de cours à l’Institut des Hautes Études Internationales. Et la même année entrait en piste le deuxième homme.

Une conférence iata à Amsterdam (tous les transporteurs aériens de la planète). Dîner officiel grand tralalla. Assise a coté de J.R.D. Tata, premier pilote de l’Inde et président d’Air India, celui que l’on surnomme le Rockefeller de l’Inde. J’ai promis de me taire. Pourtant une question impérative me bouscule.

- Où irai-je en Inde si un jour je suis en difficulté ?

Amusé, narquois il répond :

- Allez voir la Mère.

J’avais compris la mer Caspienne, la mer d’Oman, la mer de Marmara. Je ne connaissais pas la géographie. Cette phrase, occultée pendant 20 ans malgré les rencontres chaque année


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avec les mêmes personnages, sera retrouvée après une entrevue avec la Mère de Pondichéry et une escale à Bombay dans des circonstances étranges. J’étais prévenue, préparée, il fallait passer par l’épreuve. 5 mois dans un centre de réanimation à l’hôpital Laennec auprès de mon mari, jour et nuit, qui m’obligeait à consentir. Au moment ultime j’ai offert mon poumon pour le sauver, la transplantation prévue 2 ans plus tard.

- Nous prendrons un poumon de décérébré affirmait le professeur P.

J’ai reçu en échange cette nuit là un rêve.

Transportée dans un jardin tropical autour d’un Samadhi (tombeau couvert de fleurs odorantes, de santal et de jas min) et aussitôt à coté d’une ville maquette en spirale à bâtir,« Auroville », dont je n’avais jamais entendu parler.

- Vous avez eu un an de survie, a assuré le professeur P.

- Vous aurez la survie de votre mari, a rapporté le prêtre d’un petit temple hindou, après mon offrande d’œillets d’Inde au sortir de la réception officielle chez le premier ministre Neru.

- C’est en Inde que j’irais si mon mari quitte son corps.

La nuit de son départ seule avec le même rêve, l’odeur d’encens et de santal dans notre appartement toutes fenêtres ouvertes, toutes lampes allumées je répétais : « la fête en profondeur ». Et j’ai trouvé cette phrase sur mon journal « Bach a chanté toute la nuit ta lumière ».

Ignorante et sans problèmes, assise à coté du ministre des transports, Maharadja du Cachemire. On m’a donné à Morteau lors de l’enterrement de mon mari cette phrase :

- Mon neveu est à l’ashram de Pondichéry. Il s’appelle de son nom sanscrit «Sat quelque chose».

C’est avec Satprem que je vais travailler 35 ans sur le pouvoir de la conscience.


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- Ne faites plus rien, m’a-t-il dit lors de notre première rencontre. Il faut apprendre à se brancher au dedans et tout s’arrange spontanément au dehors. Les vraies choses s’organisent derrière le vide. Alors vous aurez une action utile et spontanée, toutes les rencontres sur votre chemin. Ne plus rien faire alors que je voulais tant faire. Et j’ai essayé d’attraper le fil du labyrinthe sans Minotaure et de me laisser conduire. Et ça marche à la perfection dans le moindre détail. Tout est hyper lié. Pas de distances, ni espace, ni temps. On communique avec tout, avec une efficacité redoutable.

- Être est le seul pouvoir. Un pouvoir insensé.

Après 6 semaines de refus de voir la Mère, alors qu’Indira Gandhi premier ministre en voyage officiel à Pondichéry s’y précipitait, j’ai envoyé ce mot : « On ne peut comprendre mon chemin que par la réanimation de mon mari ». La réponse a été : « Après Indira Gandhi ». Dans la nuit j’étais devenue joyeuse, j’avais résolu des équations d’énergie.

Retour sur Paris par New Delhi. Non, il me faut aller à Bombay relier J.R.D Tata à notre projet d’Auroville, affirme un sbire gardien et trésorier de l’ashram.

- Non ai-je affirmé, on ne se servira pas de moi.

Je ne savais pas que le Divin se sert de chacun de nous à sa manière.

Avion dérouté. Bombay. Message transmis. Appel. Il m’attend pour dîner et je retrouve la phrase occultée pendant 20 ans. « Allez voir la Mère ». Il s’émeut.

- On s’est emparé de vous. Soyez prudente en Inde.

- Non ai-je affirmé, vous m’avez mise sur le chemin, je vais

vous y conduire.

Et il a tout cautionné. Il s’est emparé de tout. Il a engagé un procès en cour suprême pour déclarer Auroville centre de recherche sur l’Homme. Un rendez-vous de la commission


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atomique dans le sud de l’Inde. Il me rejoint et s’échappe pour regarder Auroville et les aurovilliens.

Tous les aller et retour Paris-Pondy pendant 35 ans sans problèmes. Un seul avion manquait à Bombay à 2 heures du matin. Il brûle en bout de piste.

En 1978 Indira Gandhi perd le pouvoir, elle qui protégeait Satprem et notre projet.

- Auroville, projet à défendre coûte que coûte, avait-elle dit lors de sa rencontre avec Malraux au moment de la guerre du Bengla-Desh.

Ce soir là sur l’écran l’Inde à la une, J.R.D. Tata aux prises avec les énergies multiples. Au même moment le téléphone sonne. Il appelle de Bombay sur un ton impératif que je ne connais pas.

- Je vous attends demain.

À mon arrivée :

- Est ce que par hasard vous déménagez la Banque de l’Inde ? J’ai tellement confiance en vous. Hier en sortant de chez Mme Gandhi, un homme a appelé de votre part. Il demandait d’urgence le transfert d’un coffre de 80 kilos à Paris, sans pouvoir dire son contenu.

On ouvre le coffre. Des chiffons rangés odorants enveloppent les 6.000 pages de grands parchemins, « l’agenda de Mère », et les 150 bandes magnétiques témoins des entretiens de la Mère et de Satprem sur le pouvoir des cellules ceci de 1958 a 1973. Les documents ont étés gardés secret dans la chambre de la Mère jusqu’à son départ, puis cachés, dispersés, décryptés. L’ashram essaiera par tous les moyens de les récupérer pour son business spirituel.

Il a fallu la chute d’Indira Gandhi et l’assistance de J.R.D. Tata dans les aéroport et toute une chaîne de Pondy à Delhi jusqu’à Bombay pour arriver en douane avec ma « bombe » à Paris.

- Que rapportez vous, me demande le douanier.


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- Rien.

- Passez.

Et il ramasse une valise tombé du chariot avec un sourire.

« L’occident exprime plus qu’il ne sait vraiment. L’Inde sait plus vraiment qu’elle ne peut exprimer. »

Satprem arrive en France le jour de l’ascension en direct de l’Inde, où depuis 20 ans il assumait auprès de la Mère le rôle de scribe accroupi, témoin de la fabuleuse expérience.

Création de l’Institut de Recherches Évolutives. Sa base, la publication de l’agenda de Mère

Satprem sent l’urgence. Le 4 août, chez moi, après sa radioscopie de Jacques Chancel, il veut rentrer immédiatement en Inde, il ne sait pourquoi. Pas de place dans les avions. J.R.D. Tata appelle et le fait embarquer le soir même pour Delhi, où Indira Gandhi l’attend. Au milieu des avocats elle s’isole avec lui, Satprem lui remet une enveloppe retrouvée pour elle à Londres, imprimée « do not bend ». Il prend le doigt d’Indira et appuie sur le « not bend ». On ouvre. Une photo dédicacée de la Mère à Indira. Satprem me téléphone ce détail. J’appelle mes amis de la télévision. C’est le moment de filer en Inde pour des entretiens avec Indira Gandhi.

Elle reprendra le pouvoir. Elle accorde des entretiens pendant 14 jours. Elle dira comment on déstabilise un pays. Les bandes ne peuvent quitter l’Inde. C’est J.R.D. Tata, receleur, qui les gardera jusqu’à ce qu’elle les réclame 2 ans plus tard au même journaliste avant sa venue en France invitée par Mitterrand. Je les lui remettrai en direct au pied de son avion Air Force One à Bombay. Elle me fait signe de monter. On décolle à la verticale. On déjeune toutes les deux.

- Comment avez vous fait, me demande-t-elle, pour en arriver là ? C’est ce que je cherche.

Je donne les jalons d’une vie. On pourrait dire aussi : grâce à la présence française à Pondichéry nous avons été terre d’asile pour Sri Aurobindo, qui a pu après ses prisons anglaises


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commencer la grande expérience spirituelle décryptée par une française, la Mère, transcrite par un français, Satprem. Aujourd’hui les 6 000 pages de l’agenda transportées avec l’aide de J.R.D. Tata sont en librairie pour votre arrivée en France, et je lui dit mon rêve d’une prochaine attaque sur elle. J’ai vu l’endroit, je sais qui cautionne l’attentat mais je dois le taire.

31 octobre 1984, assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps Sikh en sortant de chez elle, elle qui avait donné l’ordre à l’armée indienne d’envahir le temple d’Or, le haut lieu des Sikhs.

- Je serai la Jeanne d’Arc de l’Inde, m’a-t-elle confié.

Il faut continuer. Comment parler du supra mental tiré par Sri Aurobindo. Une action globale, unitive, d’immédiateté, le pouvoir sur la matière.

Pourquoi Auroville ? J.R.D. Tata répond au journaliste :

- Auroville est admise, en somme, comme une étrange institution, l’équivalent de quelque chose à ma connaissance qui n’a jamais existé dans le monde à ce jour. Inspiré par Sri Aurobindo et la Mère, elle apporte le prestige de l’Inde et doit être préservée et encouragée pour son influence spirituelle dans le monde.

Pour les 25 ans d’Auroville j’accompagne J.R.D. Tata dans un jet privé avant de fêter le centenaire des aciéries dans le Bihar. Il s’adresse dans la douceur du soir aux aurovilliens :

- N’ayez pas peur. L’aventure, cela existe. Ne perdez pas vos rêves. Mère protège vos actions.

L’homme le plus décoré de l’Inde a reçu le Bharat Ratna de son vivant comme mère Térésa.

Il me propose un stop à Calcutta avant de relier Jamshedpur. 1948 – 1993. J’avais dit dans cette ville jamais plus l’Inde. Toute une vie pour désapprendre.


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