A selection of Satprem's letters to Yolande Lemoine along with some relevant notes
troisième édition : janvier 2015
Peinture de couverture : Mayaura
I
Émergé des morts à Buchenwald. Il a vingt ans et une question brûlante : « Que reste-t-il dans un homme quand il n’y a plus rien ? » La famille, l’éducation, la culture, l’amour : table rase, mise à nu. C’est le temps de l’Apocalypse. Pourtant il a senti dans ses cellules, un nœud de forces que rien ne peut détruire.
Suicidaire et en survie, il prend la route : Egypte, Inde, Guyane, Afrique et Inde pour toujours.
Il rencontre un regard : celui de Sri Aurobindo et cette phrase de « La Vie Divine » : « L’homme est un être de transition ».
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Pendant 20 ans, auprès de celle que l’on appelle La Mère, à Pondichéry, il sera le témoin de la fabuleuse expérience d’un cheminement dans la conscience des cellules.
6000 pages sur un parchemin 150 bandes magnétiques
Questions, réponses : « L’Agenda de Mère ». Les documents tenus secrets quittent l’Inde avec l’aide inestimable de J.R.D. Tata, pionnier de l’aviation, président de tout au moment où Indira Gandhi, premier ministre, perd le pouvoir, et de Yolande, qui fût depuis longtemps l’amie proche de Tata.
Indira Gandhi, J.R.D. Tata et Sir C.P.N. Singh, tous les trois avaient protégé la vie de Satprem en Inde.
Il peut se retirer, au silence, dans les Nilgiris, les « Montagnes Bleues » dans le sud de l’Inde, jusqu’à son départ, le 9 avril 2007.
Sa recherche : comment expérimenter le passage du Supramental dans le corps.
D’où les dont 11 tomes déjà Carnets d’une Apocalypse publiés (= chroniques des années 1978-1991); un total de 24 tomes prévus.
Sa compagne, Sujata, « celle qui porte les rêves de l’homme », le suit immédiatement.
II
À notre dernière rencontre, il laisse ces mots : « Le Vrai, le Beau, l’Éternel, seulement le fait Divin. » On ne se met en route que lorsque l’on est appelé.
Comment ai-je rencontré Satprem ?
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Dans un petit village du Jura, en 1969. Après les obsèques de mon mari, une femme s’approche de moi. Elle veut me revoir. Son fils, jésuite et aumônier des médecins de Laennec, lui a dit notre combat en réanimation. « Non je ne rencontre personne. Je pars pour l’Inde, je ne sais où ». Elle ajoute : « Mon neveu et filleul s’appelle Sat… quelque chose, à Pondichéry. »
J’ai rendez-vous avec Satprem, au bord du Golfe du Bengale, ce jour d’octobre 1969. Assis sur un haut mur, de dos, l’impression : maigre. Il me fait signe de grimper. J’ai peur de le faire rouler dans les rochers. En silence, il descend, s’assied dans le sable et me regarde : « Alors ? »
Je dis mon chemin : Air France, le départ de mon mari, sa famille du Jura. Il s’emporte :
« Que faites-vous ici ? Il suffit d’appeler. » « Appeler quoi ? Sri Aurobindo ? La Mère ? Le Samadhi ? » (tombeau où côte à côte ils reposeront tous deux)
Regard bleu, cristallin, un laser. Je suis à découvert.
« Ne faites plus rien, ajouta-t-il.
Il suffit de se brancher au-dedans et tout s’arrange spontanément au-dehors. Vous aurez toutes les rencontres sur le chemin. Alors, vous aurez une action utile et spontanée. Les vraies choses s’organisent derrière le voile. »
Et j’ai filé comme une fusée de 1969 à 2007…
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« Au service du Divin »
III
Il faudra 75 voyages en Inde pour suivre Satprem, décoder les faits capter les signes.
Être agi. Ne rien vouloir. Offrir cette correspondance et ce travail à la Joie d’être.
Octobre 2007
Yolande
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« Je souhaite dire combien Yolande et J.R.D. Tata m’ont puissamment aidé de leur amitié et pratiquement après le départ de Mère lorsque j’étais seul à me débattre avec ce fabuleux document, l’Agenda de Mère, et ces innombrables enregistrements qu’il fallait sauver pour la Terre. Je vois encore la stupéfaction de notre ami J.R.D. Tata et de Yolande devant l’énorme valise de zinc qui contenait ces centaines de bobines magnétiques, plus de quinze années de conversations avec Mère.1
Tous ceux qui aiment Mère et Sri Aurobindo peuvent avoir de la gratitude pour ce qu’ils ont fait.
Quant à moi, en ce monde ou en d’autres, j’emporterai dans une petite valise d’âme bien jolie le souvenir de leur noblesse de cœur. »
1 Aujourd’hui toutes ces conversions peuvent être écoutées par internet sur le site www.aurobindo.ru
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La Rencontre
(Le 7 octobre 1969, première entrevue de Yolande avec Satprem)
Samedi 7 octobre 69
Yolande, voulez-vous ce soir vers 6h à la plage ? Car demain je ne serai pas libre. À bientôt.
Satprem
Le 11/10/69
Chère Yolande,
Puis-je ajouter cette réflexion à notre conversation d’hier. Je crois que l’esprit de propagande est toujours nuisible parce qu’il est artificiel. Par contre je crois que toutes les circonstances et les rencontres nécessaires seront mises sur votre chemin et qu’alors, , vous pourrez avoir une action naturellementutile et spontanée. Il faut comprendre de plus en plus que les choses vraies s’organisent « derrière le voile » et que la plus grande difficulté consiste à « laisser passer » en étant aussi clair que possible – en fait, le monde est merveilleusement organisé dans le moindre détail et notre arbitraire mental trouble plus qu’il n’aide. Il faut apprendre à « se brancher » au-dedans, alors tout s’arrange spontanément au-dehors.
Pardonnez-moi ce long discours. Mes pensées vous accompagnent et ma fraternelle affection.
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30.1.70
(Lettre à J.R.D. Tata)1
Cher Monsieur et ami,
Je crois que le moment de l’action est venu.
Yolande a dû vous dire que nous avons traversé des jours dangereux – quelquefois on est très seul au milieu de forces énormes. C’est grâce à Sir C.P.N. Singh que je puis vous 2écrire aujourd’hui. C’est lui qui a protégé l’Œuvre, et notre vie en même temps parce que cette vie dans un corps n’a de raison d’être que pour cette Œuvre. Je suis heureux que vous l’ayez rencontré à Delhi, grâce à Yolande. Incidemment, je ne vous ai pas dit dans ma dernière lettre que je n’ai pas de secrets pour Yolande, parce que cela me semblait évident : elle est « une » avec vous, comme Sujata, près de moi, est « une » avec moi. Nous travaillons tous ensemble, chacun selon ses capacités.
J’ai donc reçu l’assurance de Delhi que la protection officielle de Madame Gandhi était avec notre travail. Par ailleurs, l’une des imprimeries ici (« All India Press » appartenant à
1 Jehangir Ratanji Dadaboy Tata (J.R.D.) (29.7.1904-29.11.1993). J.R.D. signifie « conquérant du monde ». Il fut pendant 60 ans le président du groupe Tata, le plus important et le plus ancien des conglomérats indiens. Premier pilote de l’Inde, premier vol en 1932 : Bombay – Karachi avec sa compagnie privée. Président d’Air India durant 53 ans. Nombreuses fondations : The Family Planning, the Higher Education of Indians.
2 Chandeshwar Prasad Narayan Singh – Sir C.P.N. Singh (18.4.1901-29.11.1994) , « Freedom Fighter », ami proche de Jawaharlal Nehru ; le premier Ambassadeur de l’Inde au Népal, a sauvé la vie du roi de Népal ; puis Ambassadeur de l’Inde au Japon ; Gouverneur du Penjab, a aidé Le Corbusier pour la ville de Chandigarh. Puis Gouverneur d’Uttar Pradesh, proche d’Indira Gandhi et ami de Satprem. Il avait envoyé un gurkha népalais à « Deer House » Nandanam pour protéger la vie de Satprem et Sujata ; par la suite, il a acheté une propriété secrète, isolée dans un « shola » (forêt) des Nilgiris, comme un abri loin des menaces et des assauts que subissaient Satprem et Sujata sans arrêt à l’époque. C’est dans ce lieu de refuge dans les montagnes de l’Inde du sud que Satprem a pu, enfin, commencer son longue travail, assidu et concentré, pour publier les Agendas de Mère sans la censure – intégralement.
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Madanlal Himatsinga) serait encline à vendre peut-être… Je dis peut-être parce que Madanlal n’est pas décidé vraiment et ne se laisserait tenter que s’il recevait une grosse somme d’argent « cash ». Sa première évaluation a été 15 lakhs. Madanlal est en fait très dévoué à Auroville et à la construction du « Matrimandir ». L’argent qu’il recevrait irait donc directement à Auroville – ce qui aurait le double avantage de servir l’Œuvre de Mère ici, sous forme d’une Imprimerie de Mère, et à Auroville, sous forme de participation à la Ville que Mère voulait bâtir.
L’Imprimerie de Madanlal est l’une des plus modernes avec toutes les machines pour impression et tirage en « offset » – les locaux sont là, tout est en marche. Ce serait donc une bénédiction si nous n’avions pas à courir de tous les côtés pour trouver des machines et à monter de toutes pièces une nouvelle Imprimerie. Je crois (autant que je sache) que Madanlal se laisserait tenter par un gros versement immédiat… Voilà. Alors simplement je mets cela devant vous et aux pieds du Divin, avec une prière dans le cœur pour que l’Œuvre de Mère et de Sri Aurobindo s’établisse sur la terre.
En vérité, c’est une œuvre terrestre.
Nous jouons une grande bataille sous des aspects très humbles et très ordinaires. C’est un Moment de choix pour tout le monde.
Et si cette Œuvre s’établit – et Elle s’établira – vous verrez le commencement du grand Mouvement mondial que je vous ai promis, et que je vous re-promets très solennellement en prenant Mère et Sri Aurobindo à témoin.
Que la Grâce soit avec nous. Quoi qu’il arrive mon affection et mon estime pour vous ne varient pas.
P.S. : Ce n’est pas sous ma direction que sera cette Imprimerie, mais sous celle de Sir C.P.N. Singh et c’est à lui de
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recevoir toutes les donations. Mon seul travail est de fournir les 16 premiers volumes de l’Œuvre, et nous verrons ce qui suivra. Satprem vous aime en dehors de toutes les contingences humaines.
Le 2 octobre 1971
Votre travail porte ses fruits. Ce matin j’ai reçu un petit mot de Malraux que j’ai lu aussitôt à Mère. Ci-joint, je vous envoie une copie du mot et de ma réponse, pour votre information. Je crois que nous approchons très vite de l’Heure où les gens VERRONT. Quelle Grâce merveilleuse de savoir et de regarder. Et c’est parce que vous avez senti cette Grâce et avez su vous laisser conduire par Elle, qu’elle vous aide et vous aidera encore dans le grand Travail qui va changer merveilleusement ce monde sans que les gens s’en doutent.
Allez de l’avant, Yolande, gardez bien droite votre antenne vers la Chose et appelez Mère en toutes circonstances.
Avec mon affection fraternelle.
(Mot d’André Malraux)
« Je vous remercie, Monsieur, de cette « Genèse du Surhomme »1 dont quelques unes de nos amies m’avaient et m’ont parlé – et vous remercie aussi d’avoir eu l’attention de me l’envoyer. »
1 Satprem avait dédicacé son livre avec cette phrase : « Entre deux mondes, ce cri, ce déchirement qui a besoin de vous ».
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(Lettre de Satprem à André Malraux)
Monsieur André Malraux 19 bis Avenue Victor-Hugo BOULOGNE SUR SEINE France
Monsieur,
Je suis très touché que vous ayez eu la bonté de me remercier de la « Genèse du Surhomme ». Il y a quelque quinze ans, en cet Ashram, je faisais quelques classes de français aux jeunes disciples Indiens, et j’essayais de leur dire qui était Malraux, dont j’admirais l’action – aujourd’hui, ils se rappellent et, comme moi, sont émus de votre intervention en faveur du Bangladesh.
Le problème est plus profond, bien sûr, comme vous le savez. Il s’agit de créer un nouvel Homme en cette fin du Cycle mental – c’est ce que nous tentons de faire ici avec la Mère et Sri Aurobindo. De grandes Forces sont à l’œuvre ici, humblement. Et je suis touché que cette « Genèse » ne vous ait pas laissé insensible. Son cri d’appel1 a bien besoin de vous et de votre capacité de saisir le Sens profond de notre crise humaine.
Que la Force de Sri Aurobindo et de Mère vous accompagne. En toute fraternité dans la grande Œuvre à accomplir.
Sri Aurobindo Ashram PONDICHERY – 2 INDIA
1 « Volontaire pour le Bengale » a lancé André Malraux et il me demande l’aide de La Mère, traducteur et imprimerie, pour ses discours, sans passer par la langue anglaise. (Y.L.)
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29 décembre 71
Vos amies Klara et Dominique m’ont apporté votre lettre, le livre et les articles de Malraux. Il est évident, dans le Destin supérieur des individus que le Bangladesh était seulement un prétexte pour que Malraux rencontre son Heure de Vérité aux pieds de Mère – s’il saisissait l’occasion. Et je comprends bien qu’il fallait que ses espoirs extérieurs d’action dramatique et spectaculaire s’écroulent pour qu’il se trouve en face du vrai Motif. Dans ces conditions, il est bien possible que votre lettre ait une action utile. Par ailleurs, par une sorte de « hasard » qui révèle toujours la Main conductrice, il se trouve que ma propre lettre à Malraux (adressée à la mauvaise adresse, boulevard Victor Hugo) m’est revenue il y a quelques jours. Je l’ai renvoyée à la bonne adresse, je l’espère. Mais je vois que si cette lettre était arrivée quand il était encore en plein rêve combatif, elle n’aurait pas eu d’effet – tandis que maintenant, il se peut que nos deux lettres conjuguées aient quelque utilité. Nous verrons. Les choses, et les êtres, sont conduits – et tout est toujours bien. Malraux avait rêvé de mourir, comme ses héros, en beauté, selon sa propre tradition, sur les champs de bataille du Bangladesh. Mais cette sorte d’évasion théâtrale ne lui était pas réservée – peut-être parce qu’il y a mieux à faire qu’un beau héros – s’il pouvait devenir le Héraut (excusez le jeu de mot) du Nouveau Monde…
Tout est bien, chère Yolande, restez attentive, à l’écoute de Mère – et dans tous les cas une Paix parfaite. Dans les remous on ne voit plus rien et ne comprend plus rien. Tous les détours mènent exactement et directement au But.
Affectueusement.
Je vous envoie le dernier message de Mère… et bonne année.
S.
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Le 13 mars 1972
Madame,
Monsieur André Malraux est en voyage à l’étranger et ne sera sans doute pas de retour avant le 15 avril, mais il m’a chargé de vous demander de dire à la Mère, que pour tout ce qui est du domaine du Comité, elle peut disposer de lui, et qu’il le tient pour un honneur.
Recevez, Madame, l’assurance de mes sentiments distingués.
Sophie Reincke1
18 mars 72
II semble que vous ayez entrepris le yoga de Malraux ! Mais les intellectuels sont… coriaces. Enfin la grâce de Mère est avec vous, je le sens, suivez votre inspiration – et prenez le temps de vous intérioriser de temps en temps pour vous rebrancher sur la Lumière pure, sans mobile, sans action, simplement parce que ÇA EST, et laissez-vous baigner. C’est la Source silencieuse de tout. Et l’heure de la Réalisation est proche.
Très bien pour votre journal de voyage, c’est du bon travail. Voyez, il suffit d’être clair, et tout s’éclaire autour de soi.
Mais n’oubliez pas la Source pure. Je pense à vous affectueusement.
1 Secrétaire de Malraux.
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29.3.72
J’ai donc lu à Mère le mot de la secrétaire de Malraux et j’ai aussitôt transmis à André Morisset l’original afin qu’il 1voie la suite à donner, car c’est lui qui s’occupe de toutes ces questions. Peut-être serait-il souhaitable que vous vous rencontriez – si vous connaissez les plans officiels, vous verrez mieux comment aider, et s’il connaît vos possibilités, il organisera mieux le travail.
Merci aussi pour la coupure de presse, et surtout voulezvous avoir la gentillesse de remercier vivement Klara de ma part pour m’avoir trouvé cette pièce de rechange du Grundig. Elle est bien dévouée – voilà un an que cet appareil est en panne !
Je vous souhaite bon travail. Les bénédictions de Mère sont avec vous, et mon affectueuse pensée.
P.S. : J’allais clore cette lettre quand je suis tombé sur le passage suivant de Mère :
« Dans le silence est la plus grande réceptivité. Et c’est aussi dans un immobile silence que se fait la plus vaste action. Apprenons à être silencieux pour que le Seigneur puisse se servir de nous. »
Plusieurs fois Mère a répété : « C’est bien, c’est bien » lorsqu’elle a entendu la lecture de la réponse de Malraux.
1 André Morisset, fils de La Mère, polytechnicien, secrétaire général de la Sri Aurobindo Society.
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Le 19 oct. 72
Votre télégramme a été lu à Mère aussitôt. Elle est restée 1longtemps concentrée et elle a donné un « paquet de bénédictions » pour vous (le bleu) et un autre pour A. M. « s’il est encore en vie » quand vous recevrez cette lettre, a dit Mère.
Pour A. M., c’est le paquet doré avec la photo de Sri Aurobindo.
Oui, bien sûr, il y avait un pas à franchir et il est plus facile de passer de l’autre côté… Mais ce n’est pas de l’autre côté qu’on franchit le pas, c’est ici, et il faut revenir et revenir encore jusqu’à ce que ce soit FAIT. C’est là qu’est le vrai courage.
Avec ma fraternelle pensée.
Tenez-moi au courant.
28 juillet 1973
Yolande,
Voici ce qu’il me vient à propos de Tata. Il disait, m’avezvous rapporté, que sa vie était un échec, que les quelques millions d’hommes qu’il aidait ou avait aidés étaient simplement engloutis par la marée des millions d’autres.
S’il fabrique de l’huile ou de l’acier – ou que sais-je – il sera nationalisé ou dérobé d’une façon ou d’une autre. S’il fait la charité à quelques millions d’hommes, il sera également volé de ses bienfaits parce que l’on n’aide pas les hommes avec de l’argent ni de la charité mais en élargissant leur conscience.
1 Malraux en urgence à l’hôpital. Le contenu du télégramme : « Si dans deux jours je ne suis pas debout, je me tire une balle dans la g… ».
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Qu’est-ce qu’il peut donc « fabriquer » qui ne lui sera pas volé, quel est ce produit-là ?… Nul ne vole la Beauté et elle chauffe le cœur de millions d’hommes et les aide à grandir vers ce qui est plus grand qu’eux-mêmes. Tous les grands Moyens sont entre les mains du Mensonge – le cinéma, les disques, les éditions. Pourquoi ne serait-il pas « fabricant » de Beauté, pourquoi ne laisserait-il pas derrière lui une œuvre qui ait un sens pour l’Avenir et non pour l’estomac immédiat des hommes – quelque chose qui aide la Beauté de l’Avenir à se concrétiser. Alors il s’éveillerait à une nouvelle jeunesse, il entrerait dans un nouveau courant. Peut-être pourriez-vous l’aider ? On marche ensemble vers un monde plus vrai, plus beau et on aide ce monde à naître à quelque chose qui le délivrera radicalement de toutes ses pauvretés et ses pauvres richesses.
J’étais très content de vous voir.
14 août 73
Reçu votre mot. Je crois, en effet, qu’il y a quelque chose à faire avec Tata – tout dépend de vous. C’est la femme qui est la véritable force créatrice, c’est elle qui donne l’impulsion, soutient, fait monter – ou qui détruit tout aussi bien. Quand deux êtres sont accordés, ils peuvent faire ensemble un chemin très fécond. Je vous souhaite ce chemin avec Tata, l’Inde a le plus grand besoin d’être délivrée d’un cinéma ignoble, de disques d’une « musique » qui n’est ni indienne ni occidentale et d’une dégradation générale des consciences qui sont avilies par tous ces grands requins du « goût public ». Avec ses moyens, Tata peut faire une œuvre salutaire pour des millions
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d’hommes qui ont besoin d’être mis en contact avec un peu de beauté et de vérité – ce sera infiniment plus salutaire que des charités inutiles qui ne guérissent rien car elles ne guérissent pas les consciences.
Si vous écoutez deux minutes tous les disques qui hurlent au coin des rues de l’Inde et jusque dans les villages de l’Himalaya, et si vous regardez quelques affiches de cinéma, vous comprendrez tout de suite l’œuvre formidable à laquelle je vous convie – quelque chose qui va jusqu’au bout des villages et qui touche tous les yeux, toutes les oreilles… et les cœurs. Voilà.
Très bien pour le Figaro Littéraire – nous verrons les réactions. Ce qu’il faut, en effet, c’est un peu de publicité ici et là. Voilà des gens (Auropress) qui ont imprimé ce livre1 à la main, sous le soleil de l’Inde, avec quatre sous dans leur poche et plein de cœur, et je souhaite pour eux au moins que « leur » livre se répande et justifie leur effort et leur espoir.
Je pense à vous avec une grande affection.
17 novembre 1973 : Départ de Mère
1 Satprem, , Robert Laffont, 1974, Par le corps de la terre ou le Sannyasinédité d’abord par Auropress, l’imprimerie d’Auroville.
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20.2.74
Dans la simplicité de la Vérité.
Avec affection
16 mars 74
Chère Yolande, active Yolande,
oui, vous travaillez bien et la Force circule bien à travers vous. Ça bouge partout, les livres sortent ou vont sortir (« L’Orpailleur » relancé par le Seuil mi-avril, « Le Sannyasin » peut-être en juin, « La Genèse du Surhomme » en septembre), le travail de Mère se fait partout, on sent que la Force est si formidable et que dès qu’elle rencontre la moindre petite faille, un petit trou de sincérité, elle est prête à faire des merveilles – partout, à tous les niveaux, avec une extrême précision de détails qui fait vraiment dire : enfin le Supramental est là dans la Matière, Sri Aurobindo et Mère l’ont bel et bien tiré chez nous.
Moi, je me cache, ou voudrais beaucoup me cacher (mais ce n’est pas toujours possible) pour faire mon vrai travail : ce livre sur Mère. J’aimerais bien me cacher derrière mes livres et que l’on ne parle pas de la « personne » – en fait, c’est quand il n’y a plus personne que ça marche très bien et que le travail se fait miraculeusement.
À la Grâce de Mère et très affectueusement Simple, toujours simple Yolande, c’est la grande clef, la porte ouverte à tous les Possibles.
Quelle gentille pensée ces journaux pour ma mère !
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27.5.74
Yolande ! Bonjour !
Je suis là mais oui !
Et pense à vous affectueusement.
22.6.74
J’ai tardé à vous répondre mais pensé à vous. Je suis accablé de travail. L’article que vous suggérez serait certainement utile, mais il est plus important que j’arrive à trouver le temps d’écrire ce livre sur Mère. En fait la Puissance qui est à l’œuvre avance comme un bulldozer et rien ne résistera, avec ou sans article, avec ou sans notre bonne volonté – les écluses sont ouvertes. Le « constat d’échec » est en fait la première porte qui s’ouvre sur le Nouveau Monde. Avec vous très fraternellement dans votre action.
9.9.74
Vous m’étourdissez ! Mais vous êtes un témoignage vivant de ce que peut faire la force de Mère quand elle trouve un bon relais limpide. J’allais vous écrire quand votre lettre est arrivée. Oui, j’avais reçu la dactylographie du texte d’André Brincourt1 qu’il m’a envoyée avec un mot si touchant – les
1 Rédacteur en chef des pages littéraires du quotidien .Le Figaro
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âmes sont généreuses. J’ai beaucoup prié Mère et Sri Aurobindo pour lui – qu’il sente d’une façon vivante, par une expérience, la lumière nouvelle. Et je lui ai aussitôt envoyé un mot au Figaro. Mais Yolande, j’aurais tellement voulu me cacher derrière l’œuvre – déjà, signer un livre me semble si outrecuidant, autrefois les peintres ne signaient pas leur prière. Et cette photographie de moi que vous annoncez… J’ai reçu un véritable déferlement que je ne m’expliquais pas et qui complique beaucoup le travail. Mère et Sri Aurobindo peuvent tout avaler et laisser impunément leur photo aller partout, mais des pensées centrées sur une photo c’est comme si j’étais criblé de flèches. J’avale tout, Yolande, je suis à des milliers de kilomètres et c’est très fatiguant. Voilà – dit simplement. Si l’on peut éviter d’autres publications avec photo, ce serait mieux. L’élargissement de la conscience a ses inconvénients !
Mais que leur volonté soit faite ! En tout cas, ils savent que vous faites du bon travail, ils vous aident, et plus vous serez limpidement SIMPLE, plus vous verrez la Merveille.
P.S. : Je suis avec vous très affectueusement. Sujata vous envoie son sourire. Elle me disait hier, je sens Yolande très fort. Et gratitude.
23.9.74
Merci pour la photo, vous êtes vraiment très gentille. Oui, chacun a sa tonalité particulière dans cette Grâce de les servir et si on se laisse modeler, chacun arrive à sa note pure. Le « cirque ambulant », c’est la cocasserie extérieure – derrière il y a quelque chose de très frais et joyeux comme la petite source
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au milieu des prairies de montagne. Yolande, c’est quelqu’un de très « accordé ».
Que cette joie reste avec vous toujours.
Je vous aime bien.
Votre Tata, j’y pense. Si un jour nous nous rencontrons, je le ferai avec cœur, c’est-à-dire avec Mère.
18.11.74
Content de vous savoir ici. Vous avez bien des égards pour mon temps, et c’est vrai, il est lourdement chargé.
Malgré ma réclusion, je serais heureux de voir J. Tata, d’abord parce qu’il est votre ami, et puis j’estime ce qu’il fait. Il n’est pas besoin d’intermédiaires – oh ! surtout, ni de fixer des jours – mais il faut que je sois prévenu le matin parce que je sors tous les soirs me promener à l’air entre 5h et 6h15, et c’est le seul moment de la journée où je pourrais recevoir votre ami, disons 5h30 n’importe quel jour. J’espère qu’il n’a pas peur du silence parce que je n’ai rien à dire.
Malraux… Comme je crois vous l’avoir déjà dit, il faut se taire, ne pas intervenir, cela ne sert qu’à soulever des réactions contraires. Et autant que je comprenne, depuis deux ou trois ans déjà, il a tourné le dos à l’avenir, il fait du trapèze volant dans les vieilleries mentales. Il est très utile là où il est – laissons-le.
Mais si vous voulez que nous nous rencontrions deux minutes silencieusement, venez demain avec la voiture de Sujata, je serais content.
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Très affectueusement.
La voiture partira à 11h15 de chez Sujata.
18.12.74
Nous communiquons bien. Votre ami T. m’intéresse infi-1niment plus que Malraux et je crois qu’il a quelque chose à faire pour l’Inde. Mais le problème est infiniment plus grave et plus profond que de remplacer un premier ministre par un autre meilleur. C’est toute la structure mensongère qui doit s’écrouler. C’est l’Inde qui doit renaître. C’est un état nouveau (je ne dis pas « État ») sans partis, sans fausse démocratie inepte, sans faux « ismes » périmés. L’Inde doit cesser d’être une fausse copie de l’Occident, elle doit renaître des pieds à la tête – il faut que ça s’écroule, cette énorme façade toutde Mensonge. Et ça vient. Et je crois que, , votre ami T. alorspourra quelque chose. Il faut qu’émerge un homme de large conscience qui guidera par sa vision, et, avec lui, à côté de lui, T. pourra organiser, créer, inventer – non plus des machines ou quelque super-mécanique pour un monde dont la Mécanique et l’Argent sont en train de crouler, mais une mise en ordre de la matière en partant de la plus simple base.
Bientôt l’heure viendra. T. aura son heure. À lui de s’ouvrir à Sri Aurobindo et à Mère qui ont un amour si grand pour l’Inde et qui continuent de veiller sur sa destinée. S’il s’ouvre à eux dans le silence de son cœur, alors de grandes choses sont possibles – il suffit d’être sincère, simplement sincère, et confiant.
1 J.R.D. Tata.
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Votre briquet est une merveille. Je pense à vous très affectueusement.
Bonne année ! Toute fraîche, toute nouvelle, et large, large… comme Mère.
5 février 75
En hâte quelques lignes. Non, Dieu n’a pas « décroché son 1téléphone » pour la bonne raison qu’il n’a pas besoin de téléphone et qu’il est parfaitement ici conduisant les opérations imperturbablement vers le chaos qu’il veut pour le nouveau monde qu’il veut. Nous crions après nos jouets cassés, mais nous sommes très enfantins, à la vérité. Ils voudraient probablement faire un nouveau monde avec des machines améliorées – mais ce n’est pas comme cela… heureusement ! Que les hommes appellent ou n’appellent pas, le nouveau monde sera, aussi inévitablement que les mammifères ont été avec ou sans cris de mammifères. La seule différence, c’est que ceux qui ont le privilège d’appeler comprendront mieux et verront plus clair au lieu d’aller comme des aveugles là où ils n’ont pas envie d’aller – mais tout le monde y va !
Bon. J’accueillerai votre ami T., mais vraiment je n’ai pas grand-chose à dire, sauf si Mère s’empare d’une langue.
Je suis fatigué, Yolande, ce nouveau livre [Le Matérialisme Divin] est une épreuve assez radicale – ma foi, comme pour nous tous, comme pour le monde.
1 Satprem répond à la question posée par Arthur Koestler dans Le zéro et l’infini (Paris, 1947) : « Dieu a-t-il décroché son téléphone ? »
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Très déçu par le briquet merveilleux ! Moi qui croyais en avoir pour toute la vie, une sorte de Brahman électronique, il faut le recharger ! Les machines sont décidément trompeuses.
Le 26 juillet 1975
Je ne suis pas un devin, je ne suis pas un « voyant ». J’ai une certaine perception globale du mouvement du monde et, parfois, des êtres au centre de ce Mouvement ; votre ami est l’un de ceux-là, il me semble qu’il y a une Lumière ou une Force avec lui, d’une qualité particulière, qui appartient à ce Mouvement tout naturellement – tandis que d’autres êtres, comme Malraux, par exemple, s’effacent, sont comme enveloppés dans la grisaille et ne semblent pas faire partie du Mouvement. J’ai perçu aussi en votre ami un autre homme, le vrai qui attend l’heure. Vous, Yolande, vous êtes très bien accordée au Mouvement, il y a une Harmonie naturelle qui vous fait tout naturellement faire ce qu’il faut pour travailler dans ou au Mouvement. Par vous, les choses ou les êtres ou les circonstances se joignent bien.
Maintenant, où va-t-il, ce Mouvement ? Là aussi, j’ai une perception globale de ce que l’on pourrait appeler le grand Plan du monde, parce que Sri Aurobindo et Mère me l’ont appris. Je où ça va, et dans une certaine mesure je perçois saisles évènements qui vont dans le sens ou non, qui sont symptomatiques ou épisodiques. Et je que tout – dans le moindre saisdétail – va vers ce BUT. Un nouveau monde infiniment plus radical que tout ce que nous pouvons imaginer, et plus beau, et vrai. L’Inde a son rôle très particulier à jouer dans ce grand Plan, un rôle symptomatique du tout et de tout le reste du monde. « L’Inde, disait Mère, est devenue la représentation symbolique de toutes les difficultés de l’humanité moderne. L’Inde sera le lieu de la résurrection à une vie plus haute et plus vraie – c’est dans l’Inde que sera la guérison. » C’est-à-dire
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que le mouvement de transformation de l’Inde est le signe et le symbole du Mouvement de transformation du monde. Mais c’est aussi le symbole de toutes les difficultés à résoudre. L’Inde est devenue une énorme façade mensongère avec des millions et des millions de fonctionnaires comme une pieuvre qui paralysent le pays. Ces millions-là sont des « électeurs ». Ils ne produisent rien, ils ruinent le pays. Et personne ne veut se priver des « électeurs ». Cet énorme mensonge doit s’écrouler. Et l’écroulement de ce mensonge sera le signe précurseur du changement du reste du monde. Quand on demandait à Sri Aurobindo : « Où va l’Inde ? », Il répondait : « India is going towards European Socialism, which is dangerous for her, whereas we were trying to evolve the genius of the race along Indian lines ». Et quand on lui demandait si l’Inde serait libre et indépendante, Il répondait : « That is all settled. It is a question of working out only. The question is what is India going to do with her Independence ?... Bolshevism ? Goonda-raj (banditisme) ?… Things look ominous. » C’était en 1935.
Il voyait loin.
I. G.1 poursuit simplement et achève « l’œuvre » de son père. Probablement fallait-il qu’elle amène l’Inde à ce point d’impuissance et de stérilité si totale que le pays sera de obligébasculer dans Autre Chose – cette Autre Chose, justement, que Sri Aurobindo et Mère ont travaillé à implanter dans la conscience de la terre.
Il donc un écroulement, pas seulement dans l’Inde, y auramais partout, pour que la Nouvelle Chose, le Nouvel Ordre de Vérité puisse s’installer sur la Terre. Le monde entier est conduit vers ce point de rupture ou de bascule. C’est à cette charnière-là, à ce moment de changement, que j’ai perçu un rôle, une place, pour votre ami, parce qu’il a les qualités que
1 Indira Gandhi, premier ministre de la République d’Inde de 1966 à 1977, puis de 1980 à sa mort en 1984, et seconde femme au monde élue démocratiquement à la tête d’un gouvernement, fille unique de Jawaharlal Nehru.
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Mère cherchait – il peut. Il aime l’Inde, il comprend. Et s’il s’ouvre à la Force de Mère et de Sri Aurobindo, il recevra tout ce qui est nécessaire, les circonstances s’organiseront pour lui. Il faut seulement qu’il prie, qu’il appelle, qu’il reste avec son aspiration pour la grandeur de l’Inde, la vérité de l’Inde, la beauté de l’Inde, le grand rôle mondial de l’Inde.
Comment se produira cet écroulement ? Quand ? Je ne sais pas, je ne suis pas devin. Quand votre ami est venu me voir sur la petite terrasse, j’ai dit spontanément : deux ans.
Par quelle voie le Divin arrivera-t-il à ses fins ? Je n’en sais rien, mais je sais que tout y conduit inéluctablement – c’est un formidable Pouvoir qui est là, c’est celui-là même qui est en train de secouer tous les pays, toutes les consciences, toutes les structures. C’est un irrésistible Pouvoir qui monte du fond de la Matière et qui organise ou réorganise toute la Matière… en catimini (et pas trop, parce que ça commence à devenir très visible, et ce le sera de plus en plus). Donc je ne peux pas dire si ce sera l’écroulement de tel ou tel chef politique – en fait ce sera l’écroulement de tout ce qui résiste au Mouvement. Et la politique est le plus vilain des mensonges.
Ma seule crainte pour l’Inde, c’est sa torpeur, ce qu’on appelle ici le « tamas » [inertie] – il lui faut des coups pour l’obliger à bouger. Dieu veuille lui épargner le sinistre coup des Chinois.
Si votre ami veut garder devant lui, sous les yeux, la Grande Perspective, le Grand Plan de Sri Aurobindo et de Mère, il comprendra le sens absolu de tout ce qui arrive et il recevra les forces et les indications nécessaires. L’Heure est grande – elle est formidable. Et je crois que votre ami a honnêtement travaillé pour l’Inde et a aimé l’Inde, et qu’il avoir son doitœuvre, sa part dans la résurrection de l’Inde – s’il ne perd pas de vue la Grande Perspective et s’il sait se brancher sur la Grande Force, le Mouvement de transformation du monde.
Qu’arrivera-t-il à I. G. ? Je n’en sais rien. Mais je sais qu’il arrivera tout ce qu’il faut pour que l’Œuvre soit accomplie, et par des détours que nous n’avons peut-être pas prévus. Il faut
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rester en éveil, et attendre l’Heure avec foi, confiance, et cet appel dans le cœur pour que la Vérité de l’Inde se réalise.
Voilà tout ce que je sais.
Avec affection à vous deux.
Au fond, si j’ai un rôle à jouer auprès de votre ami, c’est surtout de l’aider à établir le contact avec la Force qui est là – et cette Force se débrouillera très bien pour lui faire faire ou lui donner tout ce qu’il faut. C’est ce que j’ai essayé de faire le jour où il est venu. Je ne suis qu’un switch-board.
29 oct. 75
J’ai tardé à répondre, mais j’ai terminé il y a 48 heures seulement mon livre sur Mère – deux volumes, plus de mille 1pages. Un tour de force (ou de Grâce). Je vous ai vue plusieurs fois « en rêve », dans des zones claires et toujours souriantes – vous êtes d’un joli monde limpide. J’ai vu aussi votre ami il y a quelques jours, et c’était un contact très agréable, là où on se préoccupe de choses un peu larges. Vous voyez que le contact intérieur est là et meilleur que toutes les postes. Rien à dire vraiment, sinon mon affection. Ma mère reste à Paris ces jours-ci, je pense – je ne sais pourquoi, vous devriez la rencontrer !
C’est le roc breton et une eau limpide et forte aussi. Pas grand-chose de commun avec la famille que vous connaissez.
Bon. Et je me débats avec mes problèmes d’édition – pas à Paris où, je pense, Robert Laffont prendra mon livre, mais ici… tous les problèmes sont ici. Le problème reste celui que je vous ai dit un jour sur la petite terrasse. Pas d’aide autour, des
1 Satprem, et Mère ouLe matérialisme divin Mère ou l’Espèce Nouvelle(publiés plus tard chez Robert Laffont, Paris).
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obstructions plutôt. Il va peut-être falloir que je fasse éditer mon livre chez un éditeur de Madras, alors que nous avons une superbe imprimerie avec toutes les machines payées par Mère ! Barun a toujours ses compositeursà main – pour 1000 pages, c’est trop. Et il reste le même point d’interrogation. Alors je crois que si Mère a fait le tour de Grâce de me tenir la plume pendant 10 mois, Elle fera peut-être bien un autre tour pour arranger mon édition aussi. Il n’y a rien de plus récalcitrant que les disciples intimes. Et puis je m’inquiète de cet « Agenda » de Mère : 13 volumes, plus de 6000 pages, que je voudrais commencer maintenant à éditer puisque mon livre ouvrira le chemin. Si j’avais une imprimerie, ce serait bien commode. C’est comme partout, il ne manque de rien au monde, sauf des bonnes volontés et des sincérités. Il faudrait que toute la vieille poussière ashramite soit secouée – dieu qu’il y a de poussière dans le monde, sans parler de radioactivité. Mais ça va craquer un jour. Je crois que mon livre sur Mère prépare les voies du grand craquage.
En attendant, on besogne et on regarde le tableau.
À bientôt, j’espère, encore sur ma petite terrasse. Dites mon affection à votre ami. Je « pense » à lui.
Avec vous.
5 décembre 1975
Cher Monsieur1 et ami,
Voici la situation comme je la vois.
Une situation du monde avec des petits êtres, dont nous sommes, qui se trouvent à une certaine intersection des forces.
1 Lettre à J.R.D. Tata.
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Toujours, la situation nous échappe parce que nous n’avons pas la perception juste du Mouvement des forces, alors notre « intersection » ne sert à rien et nos moyens sont gaspillés ou nous sommes emportés comme des aveugles par le Courant. Si nous avons la perception juste, alors nos moyens peuvent devenir de vrais moyens. C’est cette compréhension du Mouvement qui est d’une suprême importance – tout le reste découle de là. Et une fois qu’on voit clair, on peut se mettre consciemment au service de la Force, et alors nos moyens sont comme multipliés par la poussée même de la Force.
Il y a d’abord le Fait d’un monde nouveau, radicalement nouveau, qui s’élabore de plus en plus visiblement par la Force queSri Aurobindo et Mère ont plantée dans cette Matière depuis le début du siècle. Ça, c’est le phénomène numéro 1 à comprendre. C’est cette Force-là le vrai levier. C’est ça qui tire tous les fils du monde. C’est ça qui est en train de démolir et de réorganiser le monde sur de nouvelles bases. Je vous l’ai déjà écrit.
Alors, qu’est-ce que, nous, Tata, Satprem, et peut-être Indira Gandhi, pouvons faire dans cette conjonction ? – Beaucoup de choses, ou rien, selon que nous adhérons à cette Force et acceptons de nous laisser mouvoir par Elle sans préjugés, ou continuons la vieille routine.
J’ai l’impression qu’il y a un nœud de forces qui relie ou peut relier ces 3 éléments et les faire concourir ou collaborer au Grand Dessein du Monde nouveau. Seulement, pour cela, il faut vraiment être pur, sincère – c’est-à-dire sans ambition personnelle, sans goût de gloire ni du pouvoir, seulement le Goût de faire un monde nouveau plus vrai, plus vivant, plus vivable, plus beau. Et l’Inde d’abord qui est le pays de notre cœur – qui est le pays d’où devrait partir la nouvelle Vague. Parce que c’est le pays de Mère et de Sri Aurobindo.
Prenons les éléments un par un, et nous verrons comment les 3 peuvent se joindre.
L’élément Satprem.
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Il est le dépositaire de l’œuvre de Mère. Plus de 6000 pages, 13 volumes qui sont l’Action de Mère. Ce n’est pas un « message », ce n’est pas « enseignement », ce ne sont pas des (un)« livres à publier », c’est une formidable Force. Chaque mot de ces 6000 pages contient la Force de l’expérience ou plutôt de l’Action de Mère. Publier cela, c’est déverser dans l’atmosphère terrestre un formidable ferment qui précipitera le Mouvement. C’est accélérer d’un seul coup le processus évolutif que nous voyons, en montrant son vrai Sens, sa vraie Direction. C’est ouvrir la conscience mentale humaine à l’ampleur de l’Action qui est en train de se produire. Cette publication, c’est vraiment une révolution évolutive comme il n’y en a pas eu depuis la dernière révolution qui a fait apparaître le monde mental parmi les singes. Ce n’est pas une « publication » : c’est une Action.
L’Inde devra être la première touchée par cette Action. Et c’est là où je vois, ou sens, que l’élément Tata et l’élément Indira Gandhi pourraient peut-être se rejoindre et s’entendre, chacun apportant la qualité qu’il ou elle représente. Avec un talent d’organisation comme le vôtre, et un rayonnement humain comme celui d’Indira, de grandes choses pourraient être faites pour l’Inde. Le tout est de savoir si Indira Gandhi accepterait de se laisser modeler par cette Force et de comprendre l’extraordinaire Nouveauté de cette conjoncture où tout est possible, si l’on se laisse emmener dans la vraie direction sans continuer à tisser les vieux principes et les vieux préjugés et les vielles idées. Une Force infiniment plus grande que celle de tous les pays et tous les gouvernants réunis est à l’œuvre – c’est la Force même du Monde nouveau qui se fera envers et contre tout – mais pourquoi pas ceux qui sont là…?avec
J’ai une sorte d’impression que Mère pousse les forces dans ce sens-là, d’une réunion et d’une coopération de Tata et d’Indira Gandhi. En tout cas, un essai va dans ce senslà. Pratiquement, je ne sais pas comment les circonstances s’organiseront, mais si l’on comprend la situa tion, si on est ouvert, les circonstances s’arrangeront automatiquement. Et
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les choses se feront sans même que l’on sache comment : tout d’un coup, une porte s’ouvrira. Le principal, c’est que la porte s’ouvre d’abord dans la conscience de Tata, qu’il regarde par là. Yolande vous dira ce que, de mon côté, je peux faire ou essayer de faire avec Sir C.P.N. Singh qui vient souvent ici.
Mais le vrai rôle de Satprem, ce n’est d’aucune façon de se mêler des choses, sauf, si possible, pour établir des contacts, mettre les gens en contact avec la Force – et la Force fera d’ellemême tout ce qu’il faut.
Le rôle de Satprem, c’est un rôle silencieux, c’est de jeter dans l’atmosphère terrestre le ferment évolutif de Mère et de Sri Aurobindo – ces 13 volumes, et les deux volumes que je viens d’écrire pour ouvrir le chemin, préparer les esprits à l’Action de Mère et de Sri Aurobindo.
Ma préoccupation, c’est que cette œuvre ne soit pas aussitôt dévorée par des requins de toutes sortes, c’est d’avoir les mains libres pour pouvoir imprimer et diffuser cette œuvre. C’est donc d’avoir une impri merie de Mère et à Mère et pour Mère, ici, sous ma direction. Il faut donc, d’abord, que je sois protégé – et c’est là oùSir C.P.N. Singh est tombé assez miraculeusement chez moi. Il peut, s’il le veut, lancer un « projet gouvernemental » qui mettrait mon travail sous la protection du gouvernement de l’Inde, avec peut-être quelques fonds. Une sorte de Trust au sein de l’Ashram, dont je indépendantserais responsable, avec pour tâche de publier l’œuvre de Mère pour son centenaire en 1978.
Tel est l’aspect « légal » du problème. Car j’ai besoin d’être protégé des nombreuses mauvaises volontés qui m’entourent et qui n’ont cessé d’entourer Mère tant qu’Elle vivait.
Reste l’aspect technique. C’est là oùTata pourrait aider, peut-être. Comment ? Je ne le sais pas encore. Il faudrait monter de toutes pièces une Imprimerie ? C’est-à-dire des machines à trouver dans l’Inde (même des machines d’occasion, parce que nous n’avons pas le temps de suivre tout le processus des importations). Il faut que mon livre (ou plutôt mes deux livres) sur Mère sortent dans les mois qui viennent. Ils sont prêts.
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Puis les 13 volumes de l’Action de Mère suivront. Tout sera traduit en anglais au fur et à mesure. Tous ces livres se vendront, ce n’est donc pas une opération à fonds perdus. Mais ces machines, il faut les trouver, et cela représente des sommes importantes. Cela veut dire aussi une action rapide – vous seul pourriez trouver le matériel qu’il faut. Est-ce possible ? Est-ce trop ?
Ainsi, à 1’occasion de cette publication de 1’œuvre de Mère, qui a ce sens et cette puissance que je vous ai dits, il semble que les trois forces puissent se joindre ; dans LA Grande Force, s’ouvrir à la Grande Force, et chacun pourrait mettre au service du Monde nouveau ses qualités et capacités. Et finalement c’est l’Inde et le monde que nous servirons. N’est-ce pas, les années passent vite et nous avons passé le temps des ambitions personnelles – nous voulons mettre les années qui nous restent au service d’un Dessein plus grand que nous. Dans ce don de soi et cette compréhension du grand Dessein la vraie force nous viendra, la vraie action nous viendra, la vraie efficacité nous viendra. Je prie pour que Indira Gandhi ouvre son cœur à la merveilleuse Possibilité qui est là. C’est un Monde Nouveau à incarner. La Force est là, si nous voulons nous mettre de tout cœur et de toute âme à son service.
Avec l’affection
et la grande estime de Satprem
(Réponse de J.R.D. Tata)
Bombay House
Fort, BOMBAY 400 023
Le 5 janvier 1976
Cher Ami,
Pardonnez ce long silence depuis la réception de votre lettre du 5 décembre. En partie il a été dû au fait que j’ai été beaucoup en voyage mais surtout parce que j’attendais, cherchais,
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la juste réponse qu’il fallait à votre demande du conseil ou de l’action au sujet du projet d’imprimerie pour publier vos deux livres sur l’œuvre de Mère.
Je me rends compte que je ne peux vous offrir une solution simple du problème car, vraiment, je n’en connais pas suffisamment les données précises.
Une chose qui cependant me parait claire est que la solution de créer une imprimerie « de Mère, à Mère et pour Mère » à Pondy sous votre Direction n’en est pas une qui est pratiquement faisable en dehors de l’Ashram et de sa Direction.
Vous ne m’avez pas expliqué la raison pour laquelle « Auropress » qui a déjà imprimé « Le Sannyasin » ne pourrait aussi imprimer vos deux livres. De même en ce qui concerne l’imprimerie de l’Ashram. Mais ayant récemment discuté avec Roger Anger1 certaines difficultés et problèmes que les Auroviliens ont avec la Shri Aurobindo Society et son président, et lisant entre les lignes de votre lettre, je crois comprendre votre désir que l’œuvre que vous voulez entreprendre, commençant par la publication de ces deux livres, suivie par celle des 13 volumes représentant « l’Action de Mère » soit indépendante des autorités légales de l’Ashram aussi bien que de la Société propriétaire et gérante d’Auroville.
Si je comprends bien votre pensée vous craignez, sans doute avec bonne raison, que cette œuvre ne soit « dévorée » comme vous le dites, aux bénéfices de personnalités ou entreprises dont les buts et les ambitions seraient contraires à ceux et celles totalement désintéressées et dévouées à Mère que sont les vôtres.
Comme ces livres sont entièrement les vôtres, je veux dire, leurs droits de publication, ne pourrait-on pas faire en sorte qu’ils soient imprimés par une imprimerie existante comme Leida dont le désintéressement et la probité professionnels seraient hors de doute ? Les Tatas ont eux-mêmes une belle imprimerie à Bombay et sont d’autre part associés dans la
1 Architecte d’Auroville ; dans les années soixante, il a collaboré dans la construction de l’Île Verte à Grenoble
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publication de livres, principalement éducatifs, avec une grande maison éditrice internationale, McGraw-Hill.
Je ne sais pas du tout pour le moment si McGraw-Hill serait intéressée dans cette proposition et sous quelles conditions mais je pourrais, si vous le désiriez, me renseigner discrètement. Un important problème technique sera posé par le fait que la première édition devra être en français. Je ne sais pas, d’emblée, comment il sera résolu. Ayant publié plus d’un livre en français vous-même à Pondy vous en savez beaucoup plus que moi sur cette question secondaire mais difficile s’il faut aller ailleurs.
En ce qui concerne le problème principal, évidemment si Madame Gandhi (et son gouvernement) était prête à donner son appui à cette œuvre sous des conditions qui vous paraissent acceptables, toutes les difficultés s’évanouiraient. Mais je dois vous avouer quelque scepticisme à son sujet étant donné les circonstances créées par elle-même en Inde depuis juin dernier. Je suis cependant, comme vous, d’accord que rien ne pourrait mieux servir la cause sublime à laquelle vous vous êtes totalement dévoué, que l’apport de son immense prestige et influence. Je prie que votre espoir à ce sujet soit comblé par le Divin.
En ce qui concerne la question plus simple de la publication de vos livres, voudriez-vous que je lui en parle personnellement ? Peut-être Sir C.P.N. Singh l’a-t-il déjà fait ?
En ce qui me concerne, sachez, cher Satprem, que, quoi que j’aie une opinion bien différente de la vôtre sur le rôle que je serais capable de jouer dans cette vision de l’avenir que vous avez, étant donnés mon âge et le terrain fort restreint sur lequel j’opère, sans parler de mes capacités intellectuelles et spirituelles, je suis prêt à ouvrir ma fenêtre ou ma porte à cette immense force dont vous et Yolande m’avez parlé et écrit si éloquemment, mais qui ne s’est pas encore révélée en moi…
Pour terminer cette longue et quelque peu incohérente lettre, puis-je vous suggérer, si vous avez de Roger Anger la même haute opinion que la mienne et la même confiance en
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lui et en son cœur plein de dévouement à Mère, que vous discutiez le problème de la publication de vos livres avec lui pour qu’il la discute à son tour avec moi à son prochain passage à Bombay ? C’est tellement plus facile de parler que d’écrire !
Avec toute mon amitié affectueuse.
Jeh1
31.1.76
Je continue de voir, avec une gratitude infinie pour la Grâce divine, comme vous êtes un instrument clair et comme tout s’organise merveilleusement à travers vous. Vous ne savez pas à quel point l’Action est grave et formidable sous des apparences très simples. Pendant des années et des années on a parlé du « Monde nouveau » et de « l’Heure de Dieu » et maintenant c’est là, ça se fait, nous sommes dedans – j’ai seulement un regard ouvert quelques mois d’avance. Maintenant il est évident pour moi que toutes les lignes de force sont en train de se rejoindre lentement, se raccorder, et que nous arrivons à l’Évènement mondial, terrestre. Et je vous dis, ou plutôt je vous répète que ce livre – ces 3 volumes2 – sont la concrétisation matérielle de cette formidable Action. Dès que la première ligne s’imprimera, nous verrons tout bouger – ça bouge déjà depuis la fin du livre. La bataille est autour de cette Imprimerie, ça n’a l’air de rien, mais c’est comme cela. Les grands Actes terrestres ont toujours eu pour Moment de départ, un acte insignifiant. Après on voit et on comprend. La Grâce infinie qui nous est donnée est de savoir un peu et d’avoir le regard ouvert d’avance.
2 La trilogie : Satprem, , essai, 1977.Mère
1 : Le matérialisme divin. 2 : L’Espèce nouvelle. 3 : La mutation de la Mort.
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Alors j’ai écrit à notre ami. Le moment est venu. C’est une heure grave pour nous parce que toutes les forces qui ont déjà essayé une fois de m’éliminer essaieront encore une fois. Mais la Victoire est sûre. Les gens et les choses se démasquent. Lorsque je me suis trouvé devant la première vague d’assaut, Mère m’a dit simplement : « Laisse-les se démasquer ». C’est l’Heure où tous les masques tombent.
Il faut joindre votre prière à la nôtre. C’est l’Heure où il faut prier. Il faut prier dans votre cœur pour que votre ami comprenne et agisse – de toutes façons l’œuvre se fera, c’est seulement une Grâce qui nous est donnée de choisir et d’être sur les rangs du combat. Je ne voudrais pas que notre ami manque cette heure, parce que je l’aime. Mais il ne faut rien dire, il faut prier.
À vous, toute ma gratitude fraternelle de rencontrer une sœur au cœur clair qui travaille et laisse couler la Force purement à travers elle – nous œuvrons ensemble.
Votre frère
12.2.76
André Brincourt,
J’ai trois livres pour vous. Je dis pour vous parce que vous êtes (pour moi) un symbole de l’esprit vivant en Occident avec du cœur (l’essentiel caché).
C’est une grande révolution, mais d’abord une bataille. Je suis dans la bataille pour les faire imprimer – un jour vous comprendrez ce que je veux dire et ce que tout cela signifie. Ce ne sont pas des « livres », c’est la Puissance même du Nouveau Monde qui se heurte, comme il se doit, aux représentants de la vieille espèce. Symboliquement, je veux que mes livres soient d’abord imprimés en Inde ; c’est le plus près de la Lumière qu’est l’obscurité la plus profonde.
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Parce que finalement, il ne s’agit pas de la nouvelle espèce – il faut la faire. On est en train de la faire. Je voulais vous porter ces quelques lignes comme un signal fraternel. Et puis j’ai de l’affection pour André. C’est tout. Il est autour de moi. J’espère que tout sera fini vers la fin de cette année.
Vous pouvez prier parce que c’est dur.
Avec vous
(Lettre de J.R.D. Tata à Satprem)
Bombay House, Fort, Bombay 400029
16 February 1976
PERSONAL
My dear Friend,
I am sorry for the delay in replying to your letter of the 30th January, and also for replying in English. Ido so because Ido not have facilities for French dictation, and also in the knowledge that you are as fluent in English as in French, and because Iwanted to be able to consult one or two of my close colleagues and to show this reply.
2. You may have heard from Sir C.P.N. Singh that I went to see him in Delhi and read to him (in translation) a part of your letter. He may, therefore, have told you how difficult Ifind it to respond to your request. While I do not give up hope of being able to find a solution, I think I must put the difficulties frankly and fully before you.
3. Thirdly, although it may seem strange to you, I have myself no personal wealth. My father was in financial difficulties when he died fifty years ago, and I have never since made
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any attempt to accumulate money. In fact, I have given away a large part of the little I had. What I have today, mostly as a provision for my wife after my death, is not much more than the total amount you have referred to as being expected by Madanlal Himatsingka for his Press.
4. So far as the Tata philanthropic Trusts are concerned, a grant for the purchase of the Press would not be legally permissible under their Trust deed, quite apart from the fact that the Trustees, other than myself, would feel that the publication of the words and teachings of the Mother could not be given priority over the enormous requirements for the relief of poverty, distress, and other urgent needs of the suffering people of India today.
5. It would be even more difficult to justify the purchase of the Press to the Boards of Directors of any of the major Tata Companies, all of which include a number of representatives of Government or Government financial Institutions.
6. For these reasons, ever since I received your letter, I have been seeking some inspiration which would enable me to find some way of making it possible to achieve your purpose. I got none, and was on the point of writing to you to tell you that I found it impossible to respond. However, after a talk with a colleague of mine, who, incidentally, is responsible for the collaboration with Dr Chamanlal Gupta in energy research in Pondicherry, I have a glimmer of hope that some solution may ultimately be found, provided the problem is not considered of immediate urgency, provided the expenditure can be spread over a few years, and provided that the All India Press can be examined and valued by experts. This would necessitate my sending one or two men to Pondicherry, who would naturally need to have the approval of Madanlal before they could visit and inspect the Press.
7. Have you, or anyone else on your behalf, had any further discussion with Madanlal ?Inyour letter to me you have expressed hope, but no certainty, that he would be willing to sell. Have you now made sure of this ?Ifyou can let me know
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that he is willing for an expert examination and evaluation of his Press to be made, and also willing to consider payment by installments of the ultimate price that might be negotiated, I will pursue the matter further, but I would beg you not to assume that this would automatically lead to success, for the reasons I have mentioned earlier.
8. Finally, I am sorry to say that I have to leave for Europe on an extended business trip next week, and will not be back until about the middle of March. Now that your earlier and immediate fears about possible hostile developments have been set at rest by Sir C.P.N. Singh, at least for the time being, I presume that the matter is no longer of desperate urgency.
9. I am sorry, dear friend, if I disappoint you, but I know you will not, because of it, doubt my sincere desire to be helpful to you in your great task.
With deep regard and friendship,
Yours very sincerely
J.R.D. Tata
20 février 76
Voici donc la réponse de notre ami. Il ne faut pas que vous ayez de la peine Yolande, vous avez fait tout ce que vous avez pu et vous avez très bien fait – votre aide me reste un baume dans le Cœur au milieu des désertions générales. Et notre ami a certainement fait ce qu’il pouvait aussi – tout est toujours très bien selon le Plan Divin. L’Œuvre se fera de toutes façons.
Nous sommes tous mis à l’épreuve. Un monde nouveau, ce n’est pas facile, n’est-ce pas ? On en parle, on le brandit, on l’approche – mais qui a le courage de le faire ?
Mais je continue de vous associer très étroitement à l’œuvre, j’ai confiance en vous, et puis je vous aime bien, voilà.
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Alors pas de regrets, mais une prière dans le cœur, un appel pour que le nouveau monde puisse s’incarner en dépit de tous les obstacles.
Très affectueusement
Si vous voyez notre ami, dites-lui ma pensée invariable et que je lui écrirai bientôt. Et puis je voulais que vous sachiez que j’ai toute confiance en Carmen, c’est un cœur pur que 1j’aime beaucoup. À deux, on se soutient mieux.
Avec confiance.
P.S.2 : Le dilemme se résume ainsi : bien sûr je peux publier en France directement mes 3 volumes. Mais les 6000 pages de l’Agenda de Mère sont la propriété légale de l’Ashram Trust (comme toutes les autres paroles de Mère). Si je donne ces 6000 pages à l’Imprimerie de l’Ashram, ils en supprimeront tout ce qui les gêne ; et si je ne leur donne pas, ils essaieront de me les prendre de force. Alors il faut que je les imprime moimême, et quand ce sera une fois noir sur blanc, ils ne pourront plus en retrancher une ligne. Ce sera établi. Voilà.
26.2.76
Chère Yolande, bonjour !
Voulez-vous lire mon mot à Tata et lui faire parvenir si possible ?
1 Carmen Baron (Loizaga Corcuera y de Mier) – 19.3.1911 – 9.10.1983
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Maintenant ils essaient de détruire Auroville. C’est la bataille de plus en plus. Les épaules sont lourdes, mais le cœur est confiant.
Nous vaincrons.
Il faut prier pour la Victoire.
(Lettre de Satprem à J.R.D. Tata)
Satprem Sri Aurobindo Ashram Pondicherry
Je désirais beaucoup que vous soyez associé à cette Œuvre, par affection pour vous et puis je sentais que vos dons créateurs devaient avoir leur place dans le Monde Nouveau que 1nous essayons de bâtir, qu’ils devaient se raccorder au Courant nouveau – et voilà que notre panne de papier m’a donné cette occasion. Je suis très heureux de votre aide, j’aime que vous soyez avec nous. C’est aussi simple que cela. Hier, nous n’avons pas pu joindre Bombay téléphoniquement, mais demain la commande sera confirmée à votre Presse. Bientôt j’aurai donc le plaisir de vous envoyer mon premier volume.
Par les uns et les autres, et notre chère amie Yolande, je savais l’aide que vous essayez d’apporter à Auroville. Après une longue bataille assez éprouvante, je crois que nous approchons d’une solution indépendante qui nous mettra à l’abri de ces gangsters. Alors nous pourrons peut-être publier l’œuvre à Auroville même – et vous commencerez à saisir plus concrètement ce que j’essayais de vous dire un certain jour sur ma petite terrasse. Vous assisterez bientôt à la naissance manifeste
1 Tata venait d’offrir trois tonnes de papier spécial qui manquaient pour l’impression clandestine des « livres de Mère » à Madras.
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de ce qui se préparait invisiblement je crois. Je souhaite que nous nous retrouvions encore, mais cette fois non plus pour vous parler d’un avenir lointain, mais pour organiser cet avenir et le mettre dans la Matière.
Soyez assuré que je n’oublie pas ce cœur si chaud que j’ai rencontré et que je lui garde mon affection. Ce que vous appeliez un « échec » était la préparation d’une réalisation plus grande, dont l’heure approche.
Voilà, très sympathiquement et avec gratitude.
4.3.76
Vous dites : « Nous avons tous voulu quelque chose en même temps » au lieu de laisser faire le Divin.
Ce n’est pas exactement comme cela.
J’ai toujours vu et senti que Tata était fait pour l’Inde et non pour Auroville, l’Ashram, ni même les papiers de Mère. Seulement Mère m’a dit : « Il faut voir le gouverneur1 et le trésorier ». J’ai obéi. 2
Mon interprétation est la suivante : la publication des œuvres de Mère n’est pas vraiment une question d’argent et, je crois, tout finira par se résoudre avec l’aide du « gouverneur » qui ne vacille pas et n’a pas vacillé une seconde depuis qu’il est venu me voir.
Mais je crois que Mère voulait donner une chance à Tata de participer à l’œuvre nouvelle. C’est tout.
Je ne fais rien pour moi-même, car je ne peux rien faire et je ne bouge pas, mais je donne l’impulsion à ceux que Mère m’envoie. Le reste ne me regarde pas.
1 Sir C.P.N. Singh, alors Gouverneur de l’état indien d’Uttar Pradesh.
2 J.R.D. Tata.
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Je pense qu’Elle doit bien savoir si je pourrai résister plus longtemps à l’assaut de mauvaise volonté qui rage autour. C’est son affaire. J’attends. Et comme il n’y a rien à dire, je me tais.
Je pense seulement que les bonnes volontés autour peuvent prier. C’est peut-être le seul moyen de hâter l’issue de cette obscure et épouvantable bataille.
(Lettre de Satprem à André Brincourt)
18 mars 76
Cher André,
Votre pensée me touche. On se sent un grand besoin de compréhension – ou peut-être de participation. Et votre intelligence va droit au problème. Il n’est pas possible de tout dire.
Un Ashram sans gourou ?… C’est une Église ! C’est l’éternelle histoire depuis (et avant) le Christ, sans oublier Mahomet et les prophètes et Ramakrishna – ni Karl Marx ! Quoique celui-ci ait trouvé son Mao Tsétoung. Sa révolution perpétuelle est tout simplement géniale, mais c’est une autre histoire.
Sri Aurobindo et Mère connaissaient bien le piège, et ils ont assez proclamé : pas d’Église, finies les religions. Ils sont venus pour faire de l’évolution concentrée, trouver le processus de la nouvelle espèce – comment elle se fabrique. Elle ne va pas tomber du ciel, n’est-ce pas. L’« ashram », c’était leur laboratoire avec un certain nombre d’échantillons humains – si possible un représentant de chaque type humain. C’est avec des hommes tels qu’ils sont qu’on fait le prochain pas de l’évolution, c’est avec leurs difficultés, leur sottise, leur négation justement, qu’on fabrique ce qui sur-montera la négation. La chenille est une sorte de négation du papillon, et pourtant
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c’est avec ce NON-là qu’on fabrique le produit suivant. Ainsi leur laboratoire terrestre symbolique était une collection de petits nons sur tous les tons et à tous les niveaux, avec quelques étincelles de demain. Mais en fait l’étincelle est là, dans partouttous les échantillons, sous tous les revêtements : bons-mauvais, « supérieurs », « inférieurs »… et que veut dire « supérieur » ou « bons » ? – c’est encore de la meilleure chenille, pas du papillon.
Ils ont travaillé là-dedans, pris cette somme humaine dans leur propre corps, et à travers ces mille et quelque difficultés, ils ont trouvé le passage dans leur propre substance. Sri Aurobindo et Mère n’ont aucun « enseignement » : ils sont venus pour faire.
Ce processus de fabrication de la prochaine espèce, il était à peu près impossible de le dire : allez donc expliquer à une collection de chenilles irréfutables et triomphantes et vertueuses par-dessus le marché, ce qui dépasse et piétine peut-être toutes leurs vertus de chenille, et dérange énormément leurs petites habitudes. Et plus les habitudes sont « saintes », plus elles sont collantes !
Sri Aurobindo est parti sans rien dire – sauf ce qui pouvait s’« enseigner » mentalement. Mère en a dit davantage, mais même le peu qu’Elle a dit était à peu près incompris – et peutêtre probablement parce qu’Elle était Elle-même en plein dans le processus et qu’on ne peut vraiment rien dire avant d’être arrivé au bout de l’opération. C’est le bout qui compte. Et tant qu’on n’est pas au bout – disons papillon – on ne peut pas comprendre si telle ou telle opération fait ou ne fait pas partie du procédé. Il y a ces pattes qui tombent et cette vision qui change et la peau qui se racornit… mais tout cela, qu’est-ce que c’est ? Est-ce la désintégration, ou est-ce le commencement de l’autre espèce ?
Pendant 19 ans j’ai été près de Mère et j’ai eu – je ne sais par quelle grâce – le privilège qu’Elle me fasse le témoin silencieux des milliers et dizaines de milliers de petites « opérations » qui font ou feront peut-être le prochain être. J’ai assisté pas
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à pas à l’incroyable processus. J’ai le redoutable legs, maintenant, de dire, ou tenter de dire l’opération évolutive. Ça, c’est la grande Histoire. C’est la vraie Histoire.
Maintenant il y a toute la petite histoire, la misérable histoire. Les échantillons regardent d’un œil très inquiet ce qui risque de bouleverser leur quiétude qui n’est pas toujours sainte. Il y a des petits potentats, il y a de grands potentats – ils ont tout bouclé déjà, y compris Mère et Sri Aurobindo, dans leur affaire. C’est leur « affaire », en effet. Les livres, ce n’est pas un enseignement, c’est une source de revenus… Bref, c’est leur Ashram et ils ont déjà répertorié et catalogué la Vérité – l’éternelle histoire. Et là-dedans, derrière, ou dessous, des petites étincelles sincères qui travaillent, graissent les voitures, lavent la vaisselle, coulent les plombs de l’Imprimerie : l’Ashram vrai, qui n’a pas voix au chapitre et ne comprend pas très bien tout ce qui se passe. Et Satprem là-dedans : une sorte d’hérétique dangereux. Il n’y a plus de bûcher, mais il existe des myriades de petits bûchers sordides. Voilà, c’est tout, je me bats. Et je me bats d’abord pour protéger ce legs qu’ils voudraient bien expurger, tronquer ou censurer et mettre dans un cadre pas trop dérangeant. Je ne peux pas tout vous dire, mais c’est plus féroce que vous ne soupçonnez et si Mère n’avait pas mis sur mon chemin l’homme de confiance d’Indira Gandhi1, qui a compris la situation, je serais déjà de l’autre côté. La chenille n’a pas du tout envie de devenir papillon, c’est un risque à la sécurité publique des chenilles. C’est évident. Etlorsque mon livre sortira en Europe, je m’attends bien aussi à être mis en pièces – mais cela n’a pas d’importance : l’Œuvre sera établie. Il faut beaucoup de courage pour être de la prochaine espèce au milieu de la vieille. Il faut se battre d’abord avec la vieille espèce en soi-même. Tout se noue ensemble : le sort de l’échantillon, et celui de l’ashram et celui de la terre. Il n’y a qu’UN sort.
Et il y a ceux qui comprennent. Les frères. Ceux qui regardent l’avenir, qui ont besoin de l’avenir.
1 Sir C.P.N. Singh.
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Non seulement je sais votre amitié, mais je sais votre cœur.
Avec toute mon affection,
P.S. : Faut-il dire que tout ceci doit rester secret.
Je n’ai parlé, un peu, que par amitié pour vous.
J’ai l’impression qu’un jour, André aura un grand rôle à jouer dans la bataille du nouveau monde.
Le 15 avril 76
Le père de Sujata est parti hier.
Nous venons de passer quinze jours de bataille avec Sir C.P.N. Singh, venu ici, pour tenter une dernière fois d’obtenir qu’on me laisse les mains libres pour publier l’Œuvre de Mère. Pour cela nous avons demandé aux « Trustees » qu’All India Press (qui ne fonctionne pas) soit confié, sous leur direction à Abhay Singh qui veillerait à la sécurité et à l’intégralité des 1manuscrits. C’était vraiment leur offrir les meilleures conditions possibles. Ils ont refusé. Ils préfèrent avoir leur homme sur place (qui surveille les machines vides) que les papiers de Mère. Ainsi leurs intentions sont parfaitement démasquées. Ce ne sont pas les papiers de Mère pour publication qui les intéressent mais s’en emparer pour les dépecer, censurer et pour mettre à l’abri leur Mensonge qu’ils craignent de voir dévoilé par Mère.
Nous avons donc échoué. On ne peut rien faire avec ces gens-là. Hélas l’Ashram entier semble pris par ce Mensonge, soit parce que les gens ont peur d’être renvoyés ou privés de visa, soit parce qu’ils ne veulent pas perdre leur « place »
1 Abhay Singh Nahar (30.4.1924-14.8.2001), frère de Sujata.
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– soit tout simplement parce qu’ils haïssent Satprem et qu’ils ont transféré sur moi toute l’obscurité qu’ils jetaient sur Mère. C’est une abominable atmosphère et il faut vraiment tout l’amour que j’ai pour Mère pour continuer à m’accrocher. Mais Elle nous a laissés pour faire la bataille. On se bat, c’est tout. C’est sordide, c’est nauséeux. C’est triste comme la misère du monde.
C.P.N. Singh leur a fait entrer dans le crâne que s’ils touchaient physiquement à Satprem et à ses papiers, les conséquences seraient graves. On a mis un gardien népalais pour me protéger. J’ai dispersé la plupart des papiers de Mère. J’ai changé d’adresse parce que mes lettres à l’Ashram risquent d’être interceptées – ci-joint ma nouvelle adresse. C’est pitoyable.
Et j’ai écrit une lettre à Indira Gandhi pour lui demander son aide : un acte d’autorité. Je doute qu’elle choisisse de briser ce gang de « trustees » à moins qu’ils ne commettent quelque acte trop visiblement illégal, mais j’espère (c’est seulement un espoir) qu’elle décidera avec C.P.N. Singh de me procurer les éléments d’une Imprimerie que nous installerons à Nandanam, où les papiers seront publiés intégralement et sans censure, sous notre direction personnelle et le patronage d’Indira Gandhi.
Nous sommes au milieu de gangsters sans scrupules. C’est avec cela que Mère s’est battue toute sa vie. Ce sont les mêmes éléments qui l’ont poussée dans la tombe et qui voudraient bien en faire autant pour Satprem. Mais tout cela sera démasqué dans mon livre. Alors on comprendra dans quel « laboratoire » Mère a travaillé sur la misère du monde, et avec quels misérables éléments son corps s’est battu et débattu jusqu’à ce qu’Elle suffoque complètement. Il n’y a que l’Amour divin qui pouvait supporter tout ce qu’elle a supporté.
Et le dernier Acte n’est pas joué.
Reste donc mon livre ou plutôt mes 3 volumes à imprimer. Cela devient urgent. Sir C.P.N. Singh va voir si l’on peut faire l’opération à Delhi. Heureusement j’ai gardé une somme assez
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importante, prévoyant cette ultime ressource. Je veux, je vais mettre toutes mes forces pour que ces trois volumes sortent cet hiver, qu’ils soient en octobre entre les mains de Laffont (il m’a écrit une lettre très gentille).
Maintenant nous ne connaissons pas tous les imprévus et aléas de la situation. C’est une difficile bataille, jour et nuit, dans une atmosphère d’hostilité qui pèse lourdement sur le corps (de Sujata au moins autant que sur le mien). Mais Mère est là, Elle nous conduit, Elle nous protège et nous aime, et je suis sûr que tout ce qui arrivera fera partie de Son Plan.
Je pense à notre ami Tata, je garde mon affection pour lui. Je me bats aussi pour Auroville. C’est de tous les côtés. Vous pouvez montrer cette lettre à Carmen, je suis trop débordé et fatigué pour écrire.
Avec mon affection.
P.S. : Je crois que le temps de la « discrétion » est passé et que vous pouvez mettre au courant nos vrais amis. Qu’ils joignent leur prière à notre travail.
7.7.76
Mâ
Mon affection pour vous n’a pas varié.
Nous sommes à un Moment de l’histoire de la terre (je ne parle pas de l’Ashram ni même d’Auroville), de la Terre entière où la partie se dispute entre les forces du passé et celles qui veulent faire l’avenir, le Monde nouveau, le vrai monde. À ce Moment-là, chacun choisit : chaque conscience choisit comme chaque groupement ou chaque peuple. Nous ne sommes plus à la Renaissance italienne ni même aux merveilleux temps de Voltaire où chacun pouvait jouer avec des humanismes
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divers et plus ou moins chatoyants et tolérants. Ce n’est plus le moment de l’humanisme, c’est celui où l’Homme tout simplement est en jeu, son avenir ou sa mort dans la grande Suffocation qui est en train d’étrangler le monde. Alors… Alors il faut savoir où on est. Il faut savoir ce que l’on veut. Et avoir le courage de le vouloir. La toute première qualité du Nouveau monde, c’est le Courage, Mère l’a assez dit. Pour faire et créer cet Avenir, il faut avoir une âme de Héros, c’est encore Mère qui l’a dit. Donc on se bat. Et si, dans notre cœur profond, nous savons que l’Ennemi lui-même est le Divin qui se cache, si nous savons que les bourreaux et les traîtres et les Menteurs innombrables sont là pour forger notre propre force et notre propre unité et notre propre pureté – et que même la Mort est là pour nous contraindre à découvrir ce que cache son masque – ce n’est pas une raison pour embrasser la mort et le mensonge et les gangrènes diverses qui s’attaquent au Corps de la Terre. Un jour Sri Krishna est venu sur le champ de bataille avec Arjuna et il a mis en pièces les Kauravas. On ne joue pas avec les Kauravas : on les tue. Seulement nos armes ne sont plus le glaive extérieur : elles sont le glaive intérieur, le courage, la pureté, la transparence – et sans compromis. Tout ce que l’on donne à l’Ennemi, en pensée, en paroles ou en actes, est une trahison de la Vérité de notre âme. Nous sommes au temps de la Bataille, Yolande. Voilà, c’est tout ce que je voulais vous dire sur cette petite terrasse, et les guerriers de Mère, les rares petites étincelles qui croient en Elle sont trop peu nombreuses pour que l’on puisse fléchir, sophistiquer et perdre notre sang.
Si vous comprenez cela vraiment, si vous avez ce courage-là et cette compréhension-là qui vient du cœur et non de la tête, alors votre voyage aura été salutaire et nous nous reverrons pour le travail.
En hâte je vous quitte car le travail m’attend.
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Le 21/8/76
Êtes-vous de retour de vos vacances ?
Ici les choses commencent à se dénouer.
Le livre avance. Mais depuis 3 mois le marchand de papier nous roule. Toujours pas de papier. Donc hier Luc a télé-1phoné à Bombay à notre ami. Il est si gentil, cet ami. Il a tout de suite pris des mesures, fait des enquêtes, informé Luc. Alors ce matin nous allons passer une commande ferme.
Expédié de Bombay aujourd’hui par camion, le papier arrivera demain à l’Imprimerie. Donc lundi pourra commencer l’impression vraie. Ouf ! Depuis le temps que ça dure !
Le reste du travail avance plus ou moins rapidement. Mais de la Victoire de Mère nous n’avons aucun doute. On approche.
Savez-vous que ce 24 novembre c’est le « Golden Jubilee » de la descente de « Overmind » ? Le jour où Sri Aurobindo s’est retiré en 1926 en mettant Mère devant, avec la lourde tâche de l’Ashram.
Ici il pleut depuis quelques nuits assez régulièrement. La température a baissé mais c’est encore assez étouffant.
Rajiv Gandhi2, avec sa femme italienne, est attendu le mardi 24, ils vont visiter Auroville.
Mon frère Noren va mieux. La famille vous envoie sa pensée amicale.
Satprem vous embrasse.
Sujata
1 Luc Venet, Agrégé de Mathématiques à Paris, Professeur de Mathématiques en France et en Inde ; il a été pendant longtemps l’ami et le fidèle collaborateur de Satprem, avec qui il a écrit , Éditions La Vie sans MortRobert Laffont, 1985.
2 Fils d’Indira Gandhi et petit-fils de Jawaharlal Nehru, fut Premier ministre de l’Inde de la mort de sa mère le 31 octobre 1984 jusqu’à sa démission suite à son échec aux élections législatives du 2 décembre 1989.
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8.10.76
André, Jane, 1
Votre petit mot m’émeut, votre affection, votre compréhension. On a tellement besoin de savoir qu’il y a quelqu’un à l’écoute – que la Terre répond. « Admiration » non, c’est si poignant ce qui a essayé de se dire par cette phrase, ce n’est pas « moi », c’est vraiment un cœur, un représentant de la Terre, qui était près d’Elle, à écouter, essayer de déchiffrer ces balbutiements du prochain monde – j’ai écrit ces 3 volumes comme un somnambule, c’était presque une torture pendant 20 mois, jour et nuit. Je ne savais pas ce que j’écrivais, comme si j’avais la TÊTE dans un sac à charbon et mes mains écrivaient écrivaient tandis que tout mon corps était comme un peu immobile. J’ai lu après et puis on ne sait pas très bien ce que ça signifie pour d’autres, et pourtant c’était toute la Terre qui battait dans cette découverte de son lendemain, qui ne savait même pas très bien nommer ses objets. Ce n’est pas fini, vous n’avez pas encore commencé la Forêt, la grande Forêt de Mère, l’extraordinairement nouveau qui est presque comme un catalyseur de toute notre habitude de comprendre, voir, sentir. C’était ça ma folle angoisse devant ce néant sans nom qu’il fallait nommer, faire exister par un verbe. Oh ! Comme j’attends de savoir si cette plume aura bien accompli sa tâche, c’est si formidablement nouveau, vous verrez. Dans le troisième volume, j’allais comme demi-mort.
Ai-je réussi, je ne sais pas ? C’est la Terre, c’est la Terre, André, Jane, qui doit entendre son propre prodige, qui doit, oh !, qui doit accepter l’autre manière d’être, comprendre, seulement comprendre un peu.
Enfin vous verrez. D’ici huit jours le deuxième volume sortira. Je ne l’envoie qu’à vous et R. Laffont. Puis le 3ème avant la fin d’octobre. Peut-être faudrait-il que tout cela paraisse simultanément ? Je ne sais. Je n’ai pas besoin de succès, je n’ai pas besoin de « moi » – j’ai besoin que la terre comprenne –,
1 André Brincourt et son épouse Jane.
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j’espère que Laffont comprendra – qu’il aimera. Il faut aimer absolument pour jeter ce livre sur la terre – il faut y verser tout son cœur. J’ai tant d’ennemis ici, je ne sais pas si la communication avec Laffont ne sera pas obscurcie par des voix malignes, c’est une bataille, on continue cela jour après jour, et puis je suis en vie, c’est vrai. Mon cœur est rafraîchi par votre affection. Je me bats tout seul depuis 3 ans. On arrive au bout. J’aimerais vous revoir, connaître Jane.
Avec affection, profondément.
12.10.76
Votre dernier mot m’a plu. Une vibration claire. Non, il ne faut pas accourir ici – et j’apprécie beaucoup votre réponse, votre présence toujours prête – mais il faut attendre que tout soit réglé, établi, non seulement les livres sortis de la Presse et en dehors de toute atteinte physique, mais que tout soit mis en route chez Laffont. Alors seulement nous pourrons commencer la distribution aux amis. Nul d’entre vous ne peut réaliser à quel point ces livres sont une révolution et comme ils vont tous nous tomber dessus lorsqu’ils sortiront – un peu comme Soljenitsyne ! Le K.G.B. fonctionne ici. Savez-vous (par exemple, parmi des dizaines d’autres) que le marchand de papier de Madras a été soudoyé par eux pour nous berner pendant trois mois, et lorsque finalement nous étions prêts à imprimer, que les plombs s’oxydaient déjà, nous avons compris – et c’est grâce absolument à Monsieur Tata que l’impossible papier a été immédiatement obtenu. Je pourrais vous en raconter beaucoup d’autres, mais finalement c’est trop lamentable.
Leurs histoires ne m’intéressent pas ni leur Ashram, c’est l’Histoire du monde qui m’importe et la Transformation du monde et l’œuvre dans le monde. Donc, je ne veux pas qu’ils
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bloquent le travail encore une fois, par je ne sais quel détour « légal » ou autre. Quand tout sera compris et bien compris par Laffont, alors nous pourrons aller, il ne restera plus que ma peau personnelle à laquelle je ne suis pas attaché.
Aussi, je crois qu’il ne faut pas bouger avant la mi-novembre – je vous ferai signe.
Evidemment, il y a encore une bataille à livrer avec Laffont – nous sommes noyautés de tous les côtés. Comme disait Mère : « le mélange est partout » – eh oui ! il est même dans nos consciences.
Brincourt… un soulagement de savoir qu’il a compris et saisi. Je manie le glaive de tous les côtés. C’est une tâche harassante. Sujata et moi, nous sommes usés. Encore quelques mois à tenir. Auroville sera sauvé. Reste encore l’Agenda de Mère avec un grand point d’angoisse – mais j’ai tort, Elle arrange tout.
L’amitié des amis fait du bien.
Avec affection.
P.S. : Je n’oublierai pas Edgar Faure parmi les tous premiers amis. Nous avons eu une vraie rencontre sur cette petite terrasse. Je ne l’oublie pas. Et puis à Dieu vat !
Et Yolande toujours là, à l’heure juste. Cela est bien aussi.
27.10.76
L’idée de Jane me semble très bonne. Seulement j’ai un peu de doute que Malraux accepte – j’ai plusieurs fois essayé d’attirer son attention, il y a 20 ans même, quand je parlais
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de la « Condition humaine » à mes élèves indiens de l’école 1de l’Ashram ! J’avais toujours senti que , aurait dû com-luiprendre, mais… Peut-être le moment n’était-il pas venu, je ne sais. Dans ces 3 volumes il trouverait beaucoup de réponses à ses questions et verrait peut-être un grand pan de mur s’ouvrir – mais comment lirait-il tout cela ? Enfin, que Jane suive son inspiration. Ce serait bon que, pour une fois, une grande voix française ait quelques mots pour Mère qui a tant fait…
Dans quelques jours, le 3 vol. va sortir. Le fardeau est èmelourd, Yolande. S’il n’y avait pas cette tendresse au fond, je quitterais. Il arrivera ce que Mère voudra. L’important est que l’Œuvre sorte. Vous aidez beaucoup. Je pense aussi à J. dont j’ai bien mesuré le cœur et la fidélité. Ce sont ces petites lumières-là qui aident à continuer.
J’ai le sentiment que Jane et André entrent dans une nouvelle vie et qu’une grande Grâce est avec eux.
Je serai content de vous revoir. Je retarde la sortie du livre ici parce que ce sera le déferlement. Il faut que tout soit assuré avant. Laffont... Mère m’a tant donné que je me dois bien d’essayer un peu… Voilà, on essaye.
Avec tendresse.
Je ne sais pas, l’idée m’a pris d’écrire 3 lignes moi-même à Malraux, si André et Jane sont d’accord.
1 André Malraux, , Gallimard, Paris, 1933.La condition humaine
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26 novembre 1976
C’est pour vous dire combien j’étais avec vous quand j’ai ouvert le journal du 24. Quand je l’ai dit à Satprem, l’après-1midi, devant Luc … et maman, il est resté longtemps à regar-2der… puis il a dit : c’est la fin d’une ère.
Le lendemain de votre départ, j’avais trouvé la copie de la lettre que vous cherchiez. L’original a été donné à André Morisset.
Satprem a rajouté un exemplaire de sa lettre à Malraux d’il y a 20 ans. Satprem pense que cela pourra vous intéresser.
Immédiatement après votre départ, mon frère a trouvé un télégramme pour vous. Carmen lui a conseillé de regarder. Le voilà donc tout ouvert.
Vu J. S. la rencontrera demain.
8.12.76
Reçu votre lettre de Paris et les journaux. Oui, je sentais bien que les Brincourt ne réagissaient pas. Ils sont en bois. Ils ne comprennent que les exercices de trapèze mental comme les adorait Malraux, et si on veut leur donner la solution, le vrai remède, celui qui guérira la mort et tous leurs cancers, ils poussent des cris médicaux, ou bien ce n’est pas assez esthétique et littéraire. Tant pis, laissons les cancériser dans leur littérature poussiéreuse – ils ne laisseront même pas une jolie ruine comme à Thèbes. Malraux est aussi périmé qu’André Gide il y a vingt ans. Mais après Karl Marx et Mao Tsé Toung, il y a Mère.
1 23 novembre 1976 : décès d’André Malraux.
2 Lisette Enginger, la mère de Satprem.
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Aujourd’hui donc, vous rencontrez E. Faure. J’ai espoir en lui. C’est un homme d’action. Savez-vous la dédicace que je lui ai écrite, c’est venu très clair : « Quand l’heure vient… de saisir le levier… le pouvoir profond… du prochain monde ». Je penserai à vous à l’heure de votre rencontre.
R. L. = pas de réponse. Attendons encore avant d’entre-1prendre de nouvelles voies. Vous ne savez pas comme je suis usé, Yolande et comme les attaques sont féroces, jour et nuit. Attendre encore des mois… ? Enfin, il est rafraîchissant, il est réconfortant de sentir l’amitié et la compréhension de quelques uns. Cela aide à continuer. Carmen va écrire un mot à R. L. pour tirer sa sonnette. Nous verrons.
Le 6, indépendance d’Auroville. Enfin c’est fait, grâce à Sir C.P.N. Singh, quelle bataille ! Vous n’imaginez pas tous les obstacles et l’immense corruption qu’il a rencontrée jusque chez les plus hauts dignitaires – il s’est battu comme un lion. Enfin c’est fait. Reste la bataille de l’Ashram et des papiers de Mère. Le centre de la bataille. C.P.N. Singh a parlé à Indira Gandhi de Satprem et de ces papiers. Nous verrons… C’est long, c’est interminable, c’est usant.
Je vais vous envoyer quelque chose par ma mère qui part le 9. Reçu une lettre affectueuse de notre ami. Je l’aime beaucoup et profondément – il m’intéresse dix milles fois plus que tous les Malraux. J’ai l’impression que nous approchons du grand tournant. Les livres, c’est la clef.
Avec toute ma fraternelle tendresse.
Oui, il y a une réponse de Malraux à une lettre de 1955. Sujata est si débordée de travail qu’il est difficile de vous envoyer cela tout de suite. Elle est bien martelée, elle aussi.
1 Robert Laffont.
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13.12.76
Voici donc enfin la grande nouvelle, juste arrivée pour l’anniversaire de Sujata, à la minute près, avec cette merveilleuse Exactitude : lisez la lettre de Laffont, c’est tout simplement miraculeux comme cet homme a compris et . Notre Car-sentimen danse de joie tout en pétrissant son pain à la « boulange » d’Aspiration. Elle a bien travaillé. J’avertis Carole. 1
Maintenant nous avons jusqu’au mois d’avril pour préparer le grand lancement de Mère – l’Amérique suivra, Harper à New York suivra, et des traductions allemande, italienne, hollandaise sont en cours – mais il faut d’abord ouvrir tout grand le chemin en France, il faut mobiliser tous nos amis, ou en tous les cas les quelques voix qui pourront nous aider dans la Presse et la diffusion du livre. Mais il y en a d’autres, je ne sais qui puisque je n’ai plus du tout de relations en France, mais peut-être votre transmetteur limpide va-t-il encore une fois faire des miracles… naturels. Si vous voyez des amis à qui nous pourrions envoyer le livre, dites-le-moi. Cette fois, c’est l’heure de la bataille à Paris, il ne faut pas la manquer. Certes, je pourrais venir moi-même comme le demande Laffont, mais ce corps est si fatigué et il est devenu comme une passoire à travers laquelle tout passe, tout rentre, sans murs, alors c’est un peu « déchirant », et à Paris cela risque d’être déchiquetant. Enfin si je vois que je peux et si Mère me donne clairement l’ordre, je viendrai. J’ai des doutes… Il y a tout de même ici un travail à finir et je ne peux pas tout à fait me permettre le risque de craquer en route.
Nous allons donc probablement envoyer 50 ex. à Paris, chez les Étevenon2, mais la distribution « officielle » ne peut pas se faire maintenant, je le vois, il faut que tout soit préparé et « protégé » ici même d’abord, afin qu’il ne puisse pas y avoir de choc en retour. C’est une meute vous savez. Mais l’indépendance d’Auroville est un premier trou dans leur mur et
1 Carole Weisweiller.
2 Micheline Étevenon (29.7.1930-17.5.2001) et son mari Pierre.
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tout va s’écrouler bientôt. Je veux que tout le terrain soit prêt, ici et à Paris, avant que les gens ne puissent nuire et risquer de déranger le travail.
Voilà, chère Yolande, on dirait que ce Oui de Laffont, c’est comme un premier Oui de la terre et que maintenant Mère va couler à flots sur le monde. L’essentiel de la bataille est gagné avec Laffont. C’est un immense soulagement, mais je suis encore trop fatigué pour en jouir.
Nous sommes ensemble, très affectueusement.
(Réponse de Robert Laffont)
Paris, le 3 décembre 1976
Cher Satprem,
J’ai mis très longtemps avant de vous répondre, mais j’espère que Carmen Baron aura su être mon interprète fidèle auprès de vous en vous expliquant les raisons de mon long silence.
Je ne voulais pas vous écrire avant d’avoir pris connaissance par moi-même de vos ouvrages, ce qui était une entreprise assez longue puisque je dois faire face chaque mois à la lecture d’une trentaine de manuscrits.
Carmen Baron vous aura dit combien j’avais été touché, profondément ému par votre œuvre. Je craignais, étant donné mon manque de culture en ce domaine, de me trouver un peu dépassé. Avec joie, j’ai pénétré facilement dans votre œuvre.
Dans son premier tome, j’ai été conquis par le personnage extraordinaire de la Mère, tel que vous savez le rendre, en termes simples et pleins de foi. Dès le premier chapitre, j’ai été surpris par cette volonté de nier la mort, d’aller au-delà plutôt que de l’épouser sur le mode mystique habituel. Je ne crois pas que cela puisse laisser le lecteur indifférent et vous avez su merveilleusement alterner le récit par des citations qui l’illuminent sans le couper.
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Le second volume aurait pu être plus difficile, par volonté d’approfondissement de la conscience, du mental, de tout ce que Sri Aurobindo – et après lui la Mère – ont tenté d’explorer. Il était très difficile – presque impossible – de décrire le monde supramental, dans cet effort d’une perception nouvelle mais, là encore, grâce à vous, on retrouve une relation très concrète aux vivants. On a l’impression de vivre à côté de la Mère, de l’entendre dans sa lutte pour la vie, contre la loi, cette vraie vie qu’elle privilégie constamment contre l’ordre fossilisant et la loi sclérosante.
Ces textes sont très beaux. Ils parlent directement à l’esprit avec simplicité. Ils méritent d’être diffusés et je n’ai pas hésité une seconde quant à la réponse à vous apporter. Combien entendront le message ? C’est mon seul point d’interrogation. C’est mon souci de ne pas vous décevoir. Je me battrai de mon mieux, mais je ne sais pas si la longueur même de l’œuvre ne représentera pas un certain handicap. J’hésite à en informer le lecteur au début car il me semble que ceux qui auront été conquis par le seul premier tome seront des lecteurs fidèles par la suite, alors que si on annonce dès le départ trois volumes, beaucoup renonceront.
Nous pourrons publier ainsi un volume tous les trois mois mais peut-être est-ce contraire à ce que vous sentez ! J’aimerais que vous me l’exprimiez directement. Si vous êtes d’accord, je mettrai tout de suite le premier volume dans notre programme. J’aurais aimé le publier en mars, mais avec les élections municipales françaises ce mois risque d’être assez perturbé. Je crois qu’il serait préférable de reporter au premier avril. D’ici là, trois de nos collaborateurs se mettront en contact avec vous pour régler tous les détails de la parution : Jacques Peuchmaurd, qui est le directeur des services littéraires ; Huguette Rémont, qui s’occupe des contrats français et étrangers et qui vous adressera un projet de contrat dans le même esprit que celui du « Sannyasin », mais auquel vous pouvez apporter des suggestions. Enfin, Claude Anceau, notre chef de fabrication. (En réponse à une de vos questions, ce dernier préfèrerait
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recevoir, si c’est possible, la réduction photographique en 11 points pour la couverture). Je ne sais pas me rapprocher de la couverture de vos ouvrages. Je ferai tout mon possible et vous enverrai un projet.
J’espère de tout cœur que le climat qui semblait si tendu autour de vous se sera dissipé et je suis sûr que cette œuvre ne peut qu’être un objet de communion fervente.
Je sais combien il est difficile de vous arracher à votre retraite. Mais si par exception vous envisagez un voyage en France, je crois que votre venue serait très utile au moment de la sortie du livre. Elle nous permettrait de nous battre avec plus de force.
Voilà une longue lettre, mais je l’espère positive. Par la suite je répondrai immédiatement à chacune de vos interrogations.
Avec toute ma très profonde sympathie.
Robert Laffont
P.S. : Isabelle m’a fait part de votre réponse au sujet des réclamations américaines. Nous allons faire tout notre possible auprès de Barun pour que les contrats soient respectés.
Premier février 77
Mois de Mère
Je sentais beaucoup votre pensée depuis quelque temps ou me tournais vers vous comme si vous étiez, je ne sais pas, dans une question. Au reçu de votre lettre, mon cœur a volé vers votre ami, je lui ai même télégraphié – et je prie Mère. J’ai prié, prierai pour qu’Elle lui fasse la Chose. Je l’aime bien, je toucherveux beaucoup qu’il entre dans le nouveau monde.
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Aujourd’hui, j’ai lâché le premier oiseau à Auroville (je veux dire « Le Matérialisme Divin »). Il y a là réellement un noyau qui se forme très activement et de jour en jour – c’est un grand espoir. J’attends l’autorisation de Laffont pour les 50 ex. à Paris et je téléphonerai aussitôt à Étevenon. Je ne sais comment doit s’organiser cette distribution, moi, je compte sur vous, sur Carole, sur Carmen, pour ouvrir un monde que je ne connais plus (extérieurement). Il faut que Mère rentre activement dans l’atmosphère de France. Ils voudraient que je vienne à Paris, mais la fatigue est grande. Ce n’est pas terminé ici.
À notre ami, dites que les plantes « sentent » très bien leurs cellules, ou les vivent. C’est notre cerveau qui masque la perception naturelle du corps. S’il pouvait « faire le lotus », chaque jour, quelques minutes : oui, comme un lotus ouvert dans le soleil – le merveilleux soleil de la Conscience qui est partout. Baigner là-dedans, tremper là-dedans dans un abandon total, confiant, sans question, comme la plante qui boit le soleil, alors il sentira peu à peu comme des millions de minuscules décrispations, comme d’innombrables petites bulles de lumière – pas chercher à comprendre, boire, boire , se laisser çapénétrer par . Pas chercher à saisir : se donner, se donner. Et çaquand on fait vraiment ça, alors c’est tout plein d’amour partout, dans le corps dedans, dehors, comme une seule chose qui aime. C’est l’Amour du monde sans barrières. C’est seulement dans le corps qu’on peut comprendre le monde. Qu’il essaie, juste quelques minutes tous les jours, Mère l’aidera, Mère veut beaucoup l’aider, car il est aimable, notre ami.
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8 mars 77
Je suis content de vous savoir dans cette « bataille de Paris », je bénis la Grâce qui m’a donné ces quelques amis fidèles. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, je sens toutes sortes de choses qui s’apprêtent sous la surface, comme si j’étais un volcan. Et puis je sens Mère qui m’enveloppe si tendrement. Alors tout va ensemble dans un mélange indicible : la férocité sentie et la douceur si douce, la boue effarante et la lumière si pure, la fatigue écrasante parfois et le sentiment que ça peut durer indéfiniment, la paix complète et à des milliers de kilomètres de toute cette sordidité, et puis la bataille sans répit. Je vis là-dedans un peu comme un somnambule les yeux ouverts qui se demande quand le cauchemar cessera.
Ce mot surtout parce que vous m’aviez demandé quelle réponse Malraux m’avait faite à cette lettre du 2 Août 55 que je vous avais communiquée, il y a longtemps déjà. J’ai fouillé les vieux dossiers pour vous, et voilà. Du même coup je vous envoie l’autre mot de Malraux en 71, pour la « Genèse du Surhomme »1. Comme cela vous aurez tout ! C’est peu.
Et puis je voulais vous dire toute ma très fraternelle affection avec Sujata.
9.3.77
Chère Yolande, je suis très content pour la revue trèsféminine de votre amie de Saint-Phalle. C’est très important 2que les femmes soient touchées, plus que les ministres – ce
1 Éditions Buchet-Chastel, Paris (1974).
2 Thérèse de Saint Phalle avait fait un commentaire du « matérialisme divinVotre Beauté » de Satprem dans la revue féminine .
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sont elles qui comprennent vraiment et (même des bébés fontministres à l’occasion !).
Oui, je verrai vos amis Aigueperse.1
26 mars 77
Je ne sais encore quelle décision vous prendrez pour notre trésor. Je me demandais si notre ami de Bombay n’aurait tout 2de même pas quelques réticences, mais J. semble avoir tout emporté par sa foi – elle est merveilleuse cette J., avec cette sorte de confiance évidente qui dissout d’avance les obstacles. Tout cela pesait beaucoup sur moi. Maintenant, c’est à vous. Je dois faire face à beaucoup de graves décisions et je ne peux pas me permettre de jouer les optimistes imperturbables quand des choses si précieuses pour le monde sont en jeu. C’est une véritable diaspora. Il est bien probable que « leurs » hommes ne seront pas immédiatement mis en place ni notre « ceinture de sécurité » à Auroville démolie instantanément, mais c’est une question de jours je crois. En fait, je ne sais rien, j’agis dans le noir. Je sais seulement qu’un grave tournant pour le monde vient de s’opérer. Je sais que beaucoup de poison et de saletés vont sortir.
La Chine semble ravie du nouveau changement de gouvernement, ce qui n’est pas rassurant. Les Américains ont littéralement déversé des tonnes de roupies, ils sont ravis aussi. Le « business » est également ravi. Tout cela fait tant
1 Drs. en médecine, Marion et Jacques Aigueperse. J. Aigueperse était un chirurgien cardiaque à Paris, qui plus tard, irait avec Yolande en urgence à Kotagiri, quand Satprem souffrait de douleurs cardiaques.
2 , 6000 pages manuscrites.L’Agenda de Mère
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de ravissement, que l’on se demande, finalement, est ravi quiquand l’instrument de Mère a été démoli ? Le centre invisible de toute cette bataille, c’est l’Agenda, c’est le chemin du Nouveau Monde. Micheline Étevenon dit admirablement bien quand elle m’écrit : « C’est une bénédiction que les livres existent… heureusement que vous avez fait vite car s’il y avait eu seulement 6 mois de retard de plus… ». C’était en effet une bataille avec le temps, à chaque pas, avec les imprévus de Madras – vous ne savez pas quelle bataille c’était, nous sentions que chaque jour comptait. Au moins cela est assuré, semble-t-il, en dépit de leurs chantages au procès. Maintenant reste notre Trésor (et quelques autres qui se sont envolés ici et là). C’est entre vos mains. Il est évident que cela doit rester notre secret, entre J., vous et les Étevenon (et Luc). Il y a trop de rapaces qui guettent. Le jour où, dans mon innocence, après le départ de Mère, j’ai annoncé que j’allais publier l’Agenda dans le « Bulletin » de l’Ashram (mon dieu ! Quelle innocence !), Mère m’a tout de suite donné la vision – qui reste infiniment valable : je me trouvais près d’un arbre immense, immense et couvert de fruits ; j’étais tout petit et vêtu de blanc comme lorsque j’allais voir Mère, et j’étais près de cet arbre, comme le gardien de cet arbre (je me voyais d’en haut), et puis tout d’un coup j’ai vu des centaines et des centaines de corbeaux qui arrivaient de partout, une nuée, pour dévaliser cet arbre. C’était au début de 74.
C’est clair. C’est devenu clair très vite !
Maintenant l’Inde ? Ils annoncent tous la « victoire de la démocratie ». Mais là aussi, dans cet Agenda, Mère m’a souvent parlé de cette « démocratie » qui est en train de révéler son énorme visage d’espionnage par derrière et ses trafics d’armes, sans parler du reste, mais un jour Mère m’a dit, j’entends encore Sa voix : « Déjà, toute petite, quand j’étais en France, la démocratie me semblait une idiotie, mais telle qu’elle est appliquée en Inde, c’est quelque chose de tout à fait pestilentiel ». C’est cette pestilence qui va se manifester après s’être manifestée en petit dans l’Ashram. Il fallait bien que
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tout cela sorte – et ça va sortir ! Je ne crois pas que cela dure très longtemps, mais c’est une étape dangereuse et nauséeuse, avec un certain nombre de corbeaux, aussi, qui d’alentour se précipiteraient volontiers sur le Grand Arbre indien.
C’est tout ce que je sais, et en fait je ne sais rien, car c’est vraiment « l’heure de l’Inattendu » quand toutes les vieilles normes s’écroulent. Là-dedans, il y a notre Trésor du Nouveau Monde, dont vous devenez la gardienne. Le silence est notre grande sécurité.
Et puis peut-être, quelques autres documents dont je vous parlerai plus tard lorsque je saurai exactement ce que je dois faire.
Priez pour que Mère me fasse faire les pas justes.
C’est une Grâce immense d’avoir cette poignée d’amis.
2 avril 771
Votre lettre de Bombay, forte, calme – je sentais que tout irait bien. Vous avez été solidement dans ma conscience ce 31. Pas encore reçu extérieurement la bonne nouvelle. Vous avez là fait un travail courageux et précieux pour la Terre – les dieux se souviendront.
Savez-vous qu’au moment même où vous atterrissiez à Paris, une pensée m’a frappé : ce n’est pas seulement une action négative, pour la protection de l’Œuvre, qui s’est faite ce 31 mars – c’est une action positive. Je peux traduire ainsi la force qui s’est imposée à moi : « Maintenant, c’est la France ». Cette accumulation de pouvoir, ces pages qui renferment tant de secrets vivants et agissants, que Mère a tenues sur ses
1 Lettre concernant l’envol des Agendas vers la France, dans les valises de Yolande à bord d’un avion Air France…
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genoux, qu’Elle a gardées dans sa chambre… Quel invisible rayonnement sur la France ! Cela a un sens pour la France. Ce n’est pas seulement parti de l’Inde : c’est en France. alléIl y a là toute une courbe à méditer – à voir. Et cela arrive là-bas au moment même où sort le livre… comme si, depuis trois ans, chaque jour comptait, chaque heure presque, pour arriver au moment voulu. Tout est d’une minutie effarante et merveilleuse. Nous allons voir. Que nous arrivions à un grand tournant est évident.
Je me souviens, en juin (le 2) 75 lorsque notre ami est venu me voir sur la petite terrasse, il m’avait demandé si ce serait encore long pour arriver au changement. Spontanément j’ai répondu 2 ans. Nous sommes à l’heure.
Voilà donc la France dans une position très spéciale, sous une Pression très spéciale. La chute d’Indira a provoqué cet envol. Quelle autre chute se prépare là-bas ? Quelle double écluse va s’ouvrir ? Ou peut-être l’écluse partout ?
Giscard m’est toujours apparu comme devant être de courte durée – il symbolise très bien le vieux monde. Mao est mort, Malraux est mort. Les vieux symboles sont morts. La Russie est au bout de son expérience marxiste. C’est le temps de Mère.
Vous voilà donc la dépositaire. Depuis un an, je me suis désespérément battu pour mettre les papiers sous la protection du gouvernement de l’Inde. Et j’ai échoué – mais oui ! C’est évident, ce n’est pas la protection de Monsieur M. Desai1qu’il fallait. Et tout d’un coup c’était clair aussi : il faut établir l’Œuvre sur une base internationale, scientifique, sous une protection internationale. Alors cet envol en France prenait encore un autre sens. Nous allons peut-être nous battre maintenant là-bas pour frapper à la vraie porte (un moment, l’idée de l’Unesco a traversé ma tête, mais j’ai l’impression qu’il faudrait quelque chose de plus scientifique que cela). C’est à voir. Je crois que nous approchons de la solution maintenant que j’ai cessé de me battre comme un fou à la porte de l’Inde.
1 Morarji Desai, Premier Ministre de l’Inde de 1977-1979.
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La « courbe » se précise. Il faut que nos amis Étevenon regardent la « courbe » aussi avec nous. Beaucoup dépendra du « succès » que remportera ou non le livre. Cela aiderait puissamment à ouvrir les portes voulues.
Je n’ai donc pas de « consignes » à vous donner. Mère vous donnera toutes les impulsions voulues. Vous avez de la chance ! Il faut seulement veiller aux insectes et à l’humidité. Peut-être sceller chaque paquet dans une enveloppe de plastique ? Et toujours avoir prête une position de repli.
À la SECONDE on m’apporte votre télégramme ! Oh ! Seigneur, Ta Grâce est merveilleuse. Oui, « tous réunis », bien serrés contre Mère, ensemble.
Avec beaucoup d’amour.
P. S. : Faut-il dire ma profonde Gratitude à notre ami…
Je crois que notre Carmen doit se serrer avec nous dans Mère. La goutte cristalline qu’elle est a son sens dans notre secret.
13.4.77
Votre lettre du premier avril si bonne, à votre arrivée à Paris, m’a été remise hier soir par votre ami Aigueperse. Oh ! quel gentil homme, vous avez décidément des amis de cœur. J’ai passé près de deux heures avec lui sur ma petite terrasse, seul (je dois le revoir avec sa femme et son fils Habib aujourd’hui ou demain). Il voulait me voir seul la première fois. Nous avons parlé à bâtons rompus, mais en fait ce n’était pas tellement « dire » des choses que pour établir ce contact profond avec la vibration de Mère, qui l’aidera automatiquement à comprendre tout ce qu’il a à comprendre sans que je
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m’en mêle. Un homme extrêmement réceptif et d’une grande modestie (qui va avec la grandeur de conscience), et puis un cœur si sensible qui se cache. Je l’ai beaucoup aimé, voilà.
Sujata ne l’a vu que quelques secondes mais elle a senti comme moi. Nous nous reverrons. Et c’est très amusant, figurez-vous que le chauffeur de la voiture a déclaré avec conviction (à Sujata) : « Nalla Aya » – ça c’est un bon Monsieur. Les Indiens comprennent très bien.
Je suis très content que ces papiers soient chez vous. Ils sont à leur place. Vous avez dû recevoir ma dernière lettre où j’envisageais la « courbe » possible. Tout est en suspens. Il semblerait que le « propriétaire » d’Auroville n’a pas encore réussi à démolir notre « Auroville Committee » protecteur, mais il aurait déclaré à Delhi qu’il allait faire un procès au gouvernement d’I.G. … Nous luttons pied à pied et notre ami C.P.N. Singh essaye de parer au désastre avec les quelques contacts politiques qu’il peut avoir dans le nouveau gouvernement. Tout cela a l’air très provisoire. Nous savons aussi que notre ami de Bombay nous aidera, mais en vérité j’ai l’impression qu’une situation mondiale se prépare – je ne suis pas prophète.
Oui, Palkhi1 est sûrement assez honnête (c’est un très honnête homme) pour défendre le choix de notre ami en dépit de ses propres convictions, mais il ne comprend pas vraiment la situation de l’Ashram ni la duplicité des « trustees ». Il est trop honnête pour voir la malhonnêteté « spirituelle » qui se cache là. Je lui avais écrit pour tenter de lui faire comprendre la situation et lui demander un renseignement d’ordre purement juridique – manifestement sa réponse était négative, mais gentille.
Dans cette situation confuse, je suis incapable d’avoir des projets, mais je prépare un voyage éventuel [en France] avec Sujata pour fin mai. Carole doit me dire les dates exactes qui seraient commodes aux divers « mitrailleurs » qui m’attendent (!). Oh ! je suis prêt à tout, pour Mère. Mais la santé
1 Nanabhoy Ardeshir Palkhivala (16.1.1920-11.12.2002), juriste; Ambassadeur de l’Inde en Amérique de 1977-1979. (En 1963, il avait refusé l’offre de servir à le Cour Suprême de l’Inde.)
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est fragile, c’est de plus en plus vrai. Je suis tellement touché de votre « j’irai vous chercher » à Bombay !
La grande découverte de toutes ces batailles, c’est le cœur de mes amis. Il y a ça, heureusement. Où aller à Paris ? Je voudrais me faire tout petit, tout petit… J’aime mieux laisser à vous et à Carmen le soin de décider ce qui est le plus commode et le plus intime. Je serais très embarrassé de faire un choix. J’ai une pension du Gouvernement Français (à cause des camps) qui subviendra à tous les frais (c’est avec cela que 1j’ai pu imprimer les 3 vol. ici), sauf peut-être le prix excessif de deux billets avion, mais là, ou bien l’à-valoir de Laffont pourrait me dépanner, ou bien Sir C.P.N. Singh qui voulait payer le voyage sur le fonds des « publications de Mère » (il a contribué presque à la moitié de l’impression des 3 volumes). Mais je ne sais pas quelle est la situation maintenant… Voilà, en toute simplicité.
Dernière chose : pour M. Courtois je n’ai plus rien à dire maintenant que le « style » est établi avec le tome I. J’avais été alerté par D. D. du projet de M. Courtois et avais tenté d’insister sur la couleur des titres, un peu à la manière de notre édition de Madras, mais sans doute était-il trop tard. Il n’y a qu’à accepter le fait et les laisser faire à leur idée. Je dois dire que cette couverture mortuaire m’a un peu secoué – mais après tout, Mère doit traverser la Mort.
Avec beaucoup de tendresse et beaucoup de gratitude pour la Grâce du Divin qui met chacun là où il faut pour aider. C’est une merveille de précision et de Grâce.
Et puis notre ami de Bombay qui est si cher à notre cœur, ça, c’est vrai.
1 Satprem, Résistant au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, avait été trahi, puis arrêté par la Gestapo à Bordeaux le 15 novembre 1943. Il a été déporté d’abord au camp de Buchenwald au nord de Weimar en Allemagne et ensuite à Mauthausen en Autriche près de Linz, où il était prisonnier jusqu’au la libération de ce camp par les soldats américains le 5 mai 1945.
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Je brûle votre lettre, cela va de soi.
Oui, et puis notre dernière aventure : subitement le jour de Pâques, nous avons fait partir par Kartik et Sushama deux valises contenant les manuscrits originaux de mes transcriptions des conversations avec Mère. Ce n’était pas en sécurité là où c’était, et J. m’a décidé à tout envoyer d’un coup. Il y a eu toutes sortes de péripéties. C’est parti chez les Étevenon. Je n’ai pas encore le télégramme de bonne arrivée.
18.4.77
3h45
Un bonjour avec un peu d’amusement pour votre famille ou vous-même peut-être ? C’est pour vous dire mon affection. C’est tout.
Tout à l’heure commence l’éclipse du soleil.
C’est l’anniversaire de C.P.N. Singh.
Nous commençons à ouvrir nos ailes pour vous rejoindre. Milieu de mai probablement.
Affection.
3 mai 77
Chère Yolande, juste reçu l’article de Thérèse de Saint-Phalle, je lui écris un mot que vous voudrez bien lui remettre (après l’avoir lu) et je bondis sur mon autre plume pour vous dire… deux choses très frappantes. D’abord, c’est admirable comme vous êtes un bon conducteur du Courant, mais cela je l’avais vu depuis le début – tout a une façon si simplement harmonieuse de s’organiser à travers vous, et si efficace, comme cela, sans avoir l’air de rien. Brincourt s’est tu cette fois (pas
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surprenant) mais je trouve beaucoup plus intéressant de voir Mère faire son apparition au milieu des jolies « pépés » et des soins de beauté ! Elle doit bien s’amuser et cela va faire un excellent travail. Il y a quelque chose qui est très coupé en deux dans toutes ces femmes – on le voit même dans le visage encadré de votre amie Thérèse – et Mère va faire un pont subtil entre leurs deux moitiés en guerre. Alors la femme VRAIE, complète, va faire des miracles, parce que c’est ellequi peut. Les hommes sont surtout très bons pour faire des discours – d’ailleurs, une fois de plus, vous êtes une excellente démonstration « in vivo » ! Non ?
Si mon voyage s’arrange, j’aimerais beaucoup voir votre amie Thérèse, prendre ses mains et faire couler un peu d’amour que Mère m’a donné. Elle est au bout de quelque chose, c’està-dire que quelque chose d’autre doit pouvoir commencer en elle. (…)
Nandanam, le 2 mai 77
Chère Madame1,
Notre amie Yolande, la transparente, m’a fait parvenir votre message sur Mère dans « le but d’une civilisation ». Je suis tellement touché dans mon cœur que vous ayez parlé de Mère – vous êtes la toute première. Et vous le faites avec tant de simplicité, vous avez si bien vu comme les questions de Malraux débouchaient sur Elle – car finalement, la question que nous pose la Mort peut se regarder à travers les vitraux du sacré – les oiseaux noirs de Van Gogh, le microscope du physicien mais ultimement nous sommes conduits au lieu de la Réponse dans notre propre corps. Tous nos chants et nos œuvres n’avaient pas pour but de poétiser la Mort ni de la nier dans une soi-disant Éternité qui bafouait notre petite vie – ni
1 Thérèse de Saint Phalle : Satprem la remercie de son article sur son livre Le Matérialisme DivinVotre Beauté dans sa revue féminine (cf. lettre du 9/3/77).
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de faire des civilisations jolies qui croulaient toutes devant ce seul Regard, – mais d’arriver à ce point étranglant où il FAUT trouver la Réponse, c’est-à-dire la réponse matérielle, pour nos corps, pour nos cellules qui un moment avaient poétisé, ces cellules qui depuis tant de millions d’années avaient fait tant de chemin pour arriver à leur réponse : la fin de la mort – la Victoire sur la Mort. Nous sommes à ce moment du grand périple où les corps doivent avoir leur Réponse – pas seulement les gentils esprits. C’est une évolution de la matière, pas seulement de l’Art et des pirouettes momentanées. Si cette matière s’est mise en route, c’est qu’elle aussi doit avoir son Plein – sa Vérité. Mère, c’est le secret de la matière. C’est le Chemin de l’immortalité à rebours – pas dans les pâles cieux de l’Esprit mais dans les premiers balbutiements d’une cellule dans notre matière clarifiée, désencombrée de ses mémoires atomiques. Il n’y a pas eu d’aventure plus puissante, plus courageuse, plus révolutionnaire vraiment depuis que nous avons commencé à sortir de l’âge de Ptolémée. C’est la dernière révolution. Car vraiment, la vie tant qu’elle n’aura pas dissout la mort. n’est pasComme je regrette que Malraux n’ait pas vécu un peu plus pour entendre la Réponse de Mère – pas une réponse dans la tête mais, une de plus, mais un procédé, un chemin cellulaire qui est le but de tous ces millions d’années de douleur.
Soyez remerciée, du fond du cœur, d’avoir parlé d’Elle en termes si simples, côte à côte avec Malraux. Et je note bien que c’est un journal féminin qui le premier a parlé d’Elle, car les femmes, disait Mère, seront les premières à faire le pont avec la prochaine Espèce – « l’Espèce Nouvelle », l’espèce sans mort –, leur corps comprend – c’est le corps qui doit comprendre.
Avec ma profonde sympathie, et de tout cœur.
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Je regrette de vous avoir manqué à Paris, mais je suis sûr que nous allons nous rencontrer au moment juste – pour une action.
Je ne sais pas quelle sera cette action mais elle semble se dessiner lentement dans l’obscurité qui nous entoure : il faut aller pas à pas. Une grande lumière veut poindre à cause même de cette obscurité.
Le premier pas qui se dessine pour moi et peut-être pour le monde, comme cette expérience de Mère que l’on appelle « L’Agenda », ces milliers de pages qui balbutient le passage de l’homme à une autre espèce, à une autre conscience matérielle ou de la matière, et donc à un autre pouvoir d’action dans la matière et sur la matière. Ce Document prodigieux, je croyais qu’il était impossible de le publier en dehors de ceux qui se disent les propriétaires de Mère, de Sri Aurobindo, d’Auroville, et donc qu’il fallait le laisser dans le silence plutôt que de le voir tronqué et censuré.
Or, j’en ai parlé à mon éditeur R. Laffont qui m’a envoyé consulter son avocat – Maître Mercier, spécialiste de ces questions et avocat de 60% de l’édition française. Cet expert m’a aussitôt déclaré qu’il n’y avait aucun problème et que j’étais non seulement le dépositaire de ces interviews avec Mère mais l’auteur ! Les interviews enregistrées au magnétophone sont légalement considérées comme la création et la propriété de l’intervieweur lorsque l’interviewé (Mère) disparaît. Cet homme connaît son métier. Il m’a conseillé de faire une Fondation qui prendrait la responsabilité de publier les 13 volumes de l’Agenda. Il voulait situer en Suisse le siège de cette Fondation mais lorsque je lui ai dit que son but n’était pas de gagner de l’argent pour moi ni de m’approprier personnellement cette Œuvre, son sourire s’est ouvert et un peu de son cœur aussi, et il a décidé qu’il allait s’occuper personnellement de créer les statuts de cette Fondation en France, de telle sorte que notre organisation pourrait être reconnue d’utilité publique par le gouvernement français et d’autres éventuellement.
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Mais mon cœur et ma pensée ne vont pas seulement à la France – ils vont d’abord à l’Inde, mon vrai pays. Je voudrais donc que le comité directeur comprenne non seulement quelques personnalités françaises mais des Indiens éminents – éminents surtout par la capacité créatrice par l’action et non par les discours philosophiques. Parce qu’il s’agit d’une Actiondans le monde. J’ai d’abord pensé à vous et à Sir C.P.N. Singh, que je respecte profondément. Accepteriez-vous de participer à cette action ?
En fait pratiquement, la participation à la création de cette Fondation – que j’ai appelé provisoirement « Institut de Recherches Évolutives » – ne consiste pas à apporter de l’argent (ce n’est pas nécessaire : nos amis de France ont assez d’argent pour assurer la publication du premier volume de l’Agenda et la vente du premier volume assurera les frais d’impression du 2ème volume, jusqu’à la fin, ni même à apporter l’honorabilité d’un nom pour décorer les papiers à en-tête de l’Institut, mais pour réellement un nouveau type de
CRÉERmouvement ou de courant qui tendra à changer les vieilles structures éducatives en Inde et en France. Ces structures reposent toutes sur le développement de l’Institut comme suprême moyen de connaissance et d’action. Mais nous arrivons justement à la fin de ce cycle mental au commencement d’une nouvelle évolution de l’espèce mentale par ce qui la dépasse et il faut, il importe de découvrir quels seront les moyens, les instruments de cette prochaine espèce et de ce prochain cycle, et donc de mettre en œuvre dès maintenant les moyens et instruments qui aideront au passage de notre espèce mentale et à la prochaine espèce imminente. Toutes les vieilles structures craquent. Il faut découvrir le secret de l’avenir. Le Levier de l’avenir et les moyens de l’avenir.
Participer à cet Institut est donc avant tout un acte créateur, une découverte ou une prospection de l’avenir afin d’aider cette malheureuse espèce à faire sa transition avec le minimum de dégâts et de désarroi. C’est un peu comme de préparer les hommes du Néolithique à sortir de leur état
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instinctif et arboricole pour les préparer à entrer dans l’aire mentale – il faut préparer l’homme d’aujourd’hui à une espèce trans-mentale et découvrir les moyens – les forces – les courants qui animeront le prochain cycle. L’éducation est le laboratoire le mieux choisi et le plus important.
Voici donc ci-joint en quelques points les buts principaux de notre Institut de Recherches Évolutives. C’est un premier pas. Le reste découlera automatiquement des hommes qui sont là. C’est une aventure dans la fabrication de notre propre avenir. Si nous n’avons pas le courage d’inventer cet avenir, il nous brisera et brisera nos vieilles structures afin d’instaurer brutalement les siennes. Nous pouvons collaborer à cette évolution au lieu d’en être les cobayes passifs et aveugles et désespérés. C’est le temps d’un merveilleux Espoir, si nous avons le courage de l’espoir et le courage de sortir des vieilles structures.
Telle est donc l’aventure à laquelle je vous convie. Tout est possible. Nous sommes seulement quelques hommes de bonne volonté qui tentent et veulent se donner au nouveau Courant, à la nouvelle Force évolutive qui bâtira inéluctablement une nouvelle espèce plus complète, plus pleine, plus harmonieuse – parce que l’Évolution a un sens suprêmement positif et heureux, quels que soient ses détours provisoires. Nulle semence n’aboutit à un non-arbre. Cette merveilleuse semence évolutive a plus d’un secret et un but de joie et de plénitude que nous voulons servir, accueillir – raccourcir un peu cette misère de notre transition humaine – découvrir ce que prépare cette douleur, trouver les moyens et les instruments de la joie. Nous avons cru seulement en une mécanique évolutive, qui a produit seulement des monstres : il y a une essence évolutive plus profonde, un pouvoir plus profond. C’est ce Pouvoir qu’il faut mettre en œuvre.
Appelons ensemble l’Avenir.
Avec tout mon cœur.
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Delhi, 8 août 77
Voici donc une étape bouclée, et une autre qui commence. Maintenant nous allons dans le positif : les bases sont jetées. C’est-à-dire que l’écroulement du négatif va s’accélérer. Dans l’Inde, la situation se détériore, comme prévu. J’ai la sensation qu’il faut faire vite et que chacune de nos heures est précieuse pour terminer à l’heure exacte notre travail. Luc vous dira ce que je lui ai écrit. Il faudrait, si possible, que vous veniez en Inde au de septembre – est-ce possible ? J’ai deux tout débutlourdes valises à vous confier (Luc vous dira). Elles seront déposées chez notre ami en temps voulu, s’il accepte de nous aider encore une fois – voulez-vous voir avec lui si nous pouvons faire appel à lui sans l’ennuyer ? Vous savez l’inestimable valeur de ce qui est entre nos mains. C’est un trésor pour le monde. Il faut que cela reste en , et sans tarder. Si vous Francevenez, je compte beaucoup vous voir à Pondy. Entre temps vous saurez peut-être si Chancel se décide à venir.
J’ai eu notre ami1 au bout du fil – si plein de cœur. Je crois qu’il est temps que nous nous rencontrions – c’est important, je le sens. Peut-être saurez-vous arranger cette rencontre. J’étais prêt à voler à Bombay pour le voir, mais il faut un prétexte.
Vu longuement I. Gandhi. Mais je ne peux pas parler de 2ces choses ici. Peu à peu tous les fils se joignent. Les temps sont proches. Dois-je dire que notre rencontre à Paris était
2 Après la création de l’Institut de Recherches Évolutives et l’émission de Jacques Chancel (, interview avec Satprem le 4 juillet 1977), RadioscopieSatprem sent l’urgence d’un retour en Inde sans savoir pourquoi. J.R.D Tata appelle de Bombay : « Où est Satprem ? » À coté de moi, sans trouver une place pour l’Inde. Le directeur « Paris » d’Air India l’emmènera à Genève et il aura la liaison directe sur Delhi cette nuit-là. L’attendaient Sir C.P.N. Singh et Indira Gandhi aux prises avec un procès, après la perte de son poste de premier ministre. Sir C.P.N. Singh remet à Satprem une enveloppe en provenance de Londres. À l’intérieur, une photo de La Mère, pour Indira Gandhi, et sur l’enveloppe est écrit « Do not bend » (ne pas plier). Satprem appuie le doigt d’Indira Gandhi sur le « Do not bend ». Elle reprendra le pouvoir deux ans plus tard.
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un baume pour le cœur et si efficace dans l’affection. Chacun remplit son rôle merveilleusement ; vraiment on sent l’immense Horlogerie de Mère qui met chacun à sa place et fait faire à chacun le geste exact. Soyons purs, transparents, et toujours à l’écoute. Maintenant le jeu va devenir très serré.
Je vous aime très profondément et vous estime.
P.S. : Reçu le papier de votre amie Sylvie. Je tâcherai de répondre dès que possible. Un travail fou devant moi. Mais son papier est juste de ton, bien senti et m’a intéressé. Il faut que toute cette jeunesse suive le Mouvement.
31 août 77
En hâte quelques lignes. Notre ami est si merveilleux, je le découvre de plus en plus. C’est lui-même, je crois, qui ira demain à Delhi chercher les 2 grosses valises. Donc vous pourrez venir très bientôt, dès que notre ami vous donnera le feu vert. J’espère que vous ferez un détour par ma petite terrasse à Nandanam. Je sens que nos trésors doivent quitter l’Inde – des choses radicales se préparent ici, et dans le monde. C’est en France, d’où est partie Mère, que la nouvelle vague doit partir. J’ai envoyé à Harper, New York, le 1er volume anglais qui vient de sortir. Tout se matérialise très vite. Nous arrivons inévitablement à une intersection mondiale. J’attends le déclic quand chaque chose sera à sa place. Luc reste à Paris avec une grande mission. Il faudra l’entourer un peu, c’est dur pour lui.
Vous avez dû recevoir une cascade de lettres et télégrammes E. Faure, Chancel, Thérèse de Saint-Phalle. Il faudrait « suivre » cela. Je compte sur vous et vos intuitions. Je crois que Thérèse aussi peut aider beaucoup. Les choses iront nécessairement de plus en plus mal à Auroville jusqu’à ce que le terrain soit nettoyé de ces imposteurs et financiers véreux. C’est
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incroyable ce que Nava joue sur la corruption totale du haut en bas de l’échelle – l’argent coule à flots. Mais grâce à lui, nos Auroviliens deviennent vraiment très bien, très éveillés, ils prennent conscience de l’autre « loi » qui peut tout changer. Je suis content mais éreinté de travail.
Ces bandes de Mère, je ne sais où les caser à Paris car c’est très encombrant. J’aimerais beaucoup que ce soit chez vous, mais n’est-ce pas vous encombrer beaucoup ?? En tout cas, il faut que ce soit à l’ ou des radiateurs trop abri de l’humiditéproches.
Bien faire attention, lors du transport, à ce que les valises ne passent pas par les « champs magnétiques » de la police ou autres instruments de détection, sinon toutes les bandes seraient effacées d’un coup !
Ce serait affreux. Dites cela à Tata. Dès que nous aurons les moyens à Paris, nous ferons recopier toutes ces bandes afin, au moins qu’il y ait un exemplaire de secours. C’est l’unique copie existante au monde.
Cela me fera très plaisir de vous voir. Vous êtes dans mon cœur. Je vous estime beaucoup et vous aime.
(Lettre à Edgar Faure1)
Le 6 septembre 1977
Monsieur Edgar Faure
Présidence Hôtel de Lassay
1 rue de l’Université
75007 Paris
France
Monsieur le Président,
J’ai reçu votre télégramme avec beaucoup de gratitude. Ci-joint, je vous envoie la liste des 41 personnes exactement
1 Président de l’Assemblée Nationale
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qui ont été abusivement arrêtées, puis mises en liberté provisoire – très provisoire. C’est en effet la deuxième série d’arrestations depuis un an – il y en aura d’autres.
Succinctement, Auroville, fondé en 1968, est un grand projet humain qui n’a rien à voir avec les petits ashrams ou les « écoles » ni les « missions », ni même les « spiritualités » : quelque 200 hommes sont là, venus de tous pays, qui depuis 7 ans, qui depuis 5 ou 2, pour essayer de trouver comment on passe à un prochain stade de l’évolution. C’est un travail dans le corps, sur la conscience du corps, difficile, silencieux, qui n’a rien de commun avec les grandes publicités humaines. C’est justement ce que n’entendaient pas les nouveaux « propriétaires » d’Auroville, dont un certain Keshav Poddar (dit Navajata), déjà impliqué dans plusieurs affaires frauduleuses à Bombay. Cet homme circule entre Londres, New York et Paris ; il a des « relations » partout, à l’Unesco, dans les ambassades, le gouvernement de l’Inde. Les millions coulent entre ses doigts. En effet, Auroville pourrait être un grand commerce spirituel international, comme Rome, comme La Mecque, avec des ramifications commodes partout pour les trafics moins spirituels de ces financiers. Une « Sri Aurobindo Society » a ses agences dans presque tous les pays du monde. Quelque 30 millions de roupies ont été versées à cet organisme, qui serait bien embarrassé de fournir des comptes.
Les « propriétaires » d’Auroville ont donc commencé par retirer leur garantie financière (c’est-à-dire le passeport et le visa de séjour) aux Auroviliens qui ne voulaient pas de cette mascarade. Puis ils ont tenté de soulever les villageois tamouls contre les « Occidentaux » en jouant sur le racisme. Ils ont coupé les fonds et voulu étrangler économiquement Auroville. Ils sont les « tenants » des terres et vendent les récoltes alors que les Auroviliens n’ont pas de quoi vivre. Et comme la résistance des Auroviliens s’exaspérait, ils ont soudoyé la police, forgé de fausses accusations, tenté « d’accidenter » certains d’entre eux – j’ai failli être assassiné moi-même dans les canyons près d’Auroville, le 27 août 1976. Chaque fois qu’une
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décision était prise par le gouvernement central de l’Inde pour arrêter ce scandale, l’action était bloquée aux échelons subordonnés. Une première vérification de comptes opérée par le gouvernement de Pondichéry a révélé de vastes irrégularités et des détournements, mais aucune mesure n’a été prise encore.
Je ne sais pas si, une nouvelle fois, votre intervention, après d’autres, ne finira pas dans le même no man’s land administratif.
Puisque Auroville a été reconnu par l’Unesco et le gouvernement français (avec beaucoup d’autres gouvernements), la France ne pourrait-elle pas prendre l’initiative de demander au Premier Ministre de l’Inde, M. Desai, la mise d’Auroville – ce laboratoire de l’évolution, vraiment – sous un contrôle scientifique ou culturel indépendant des pressions financières et politiques ?
Je n’ai pas outre mesure confiance en ces démarches, mais nous sommes quelques êtres sincères, ici et là, et nous frappons, un peu désespérément, aux portes de ceux qui, en Occident, croient encore en la liberté et le désintéressement.
Avec ma profonde reconnaissance.
P.J. : Liste des 41 Auroviliens arrêtés.
5 oct. 77
Je sens beaucoup votre présence et votre silencieuse efficacité. Cette rencontre à trois à Bombay, avait je ne sais quel écho, comme une vieille entente simple et profonde, plus d’une fois vécue. Notre ami est beaucoup dans mon cœur, avec une sorte de prière très consciente, même active : qu’il participe au Monde nouveau, que ce vieil échec soit au contraire le prélude
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d’une réalisation nouvelle. Je sens que Mère le tient contre son cœur, il est très cher et très pur. Nous sommes en plein dans le décrochage du vieux monde, c’est douloureux pour tous et de mille façons, mais si l’on tient la suprême Positivité de cet apparent négatif, alors tout bascule autrement et s’emplit de sens. Notre ami a 35 ans dans son cœur – il vivra autant qu’il croira. Et s’il croit dans le Nouveau Monde, tout est possible et facile. Je crois que nous allons très vite vers le décrochage radical : justement le changement que j’annonçais à notre ami voilà deux ans et quatre mois. C’est dans l’Inde qu’est l’épicentre du séisme de Mère, c’est l’Inde qui représente la bataille du monde, c’est le lieu de la Bataille – c’est là aussi où l’ennemi est le plus obscur, le plus épais, le plus tapi pourrait-on dire, comme une bête dans son repaire. Elle est en train de sortir du repaire. N’est-ce pas, on pourrait dire que le Véda est chassé de l’Inde : tous ces papiers, tous ces enregistrements du Monde nouveau, en dépit de mes efforts désespérés pour publier cela icifaudra. Cela veut dire une grande Nuit, un chaos où il que l’Inde délivre son âme de tous ces faussaires – ou meure.
L’Âme de l’Inde ne peut pas mourir. Indira en prison, c’est un autre symbole, comme Nandanam assiégé par tous ces faussaires. Les coups de l’Ennemi sont faits pour purifier l’âme. En attendant, la tourmente s’apprête comme un orage noir qui voudrait tout engloutir – mais moi je sens la victoire toute proche, d’autant plus proche que la Nuit est plus noire. Seulement il reste le noir du noir à traverser. Et puis un souffle et ça y sera. Que notre ami garde sa prière dans son cœur – j’ai l’impression que sa prière importe pour toute l’Inde, comme si quelques vibrations pures, ici et là, avaient le pouvoir d’établir le contact avec la Grâce et de changer tout. On a besoin de lui, voilà. L’Inde a besoin de lui.
Et à Paris, votre présence comme un silencieux relais des forces. J’ai très confiance en vous. Il faut que tous ces pas de préparation de l’Institut soient sagement mesurés. Je suis très heureux de cette réunion chez vous. Brincourt m’a écrit une lettre pleine de feu, comme jamais avant. Je serais curieux
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de savoir ce que Thérèse de Saint-Phalle dit de ma « Lettre à l’Occident », si elle compte en faire quelque chose. En fait, je voudrais à tout prix décrocher l’Institut du vieux cercle des « fidèles de Mère et Sri Aurobindo » et des adhérents auroviliens – mettre cela sur une base universelle, scientifique, sans petites écoles et petites églises. Que fait Towarnicki ? – je suis sûr, je que vous faites beaucoup et exactement dans la saisdirection qu’il faut. J’ai reçu aussi une lettre très lumineuse de Janine Monnot.1
Ici, rien à dire : c’est la bataille empoisonnée. On a des années sur les épaules. Etrange comme je me suis trouvé allégé dès que je me suis embarqué avec vous pour Bombay. Enfin, il faut là aussi entretenir la vibration de Mère au milieu de tout ce poison. C’est cela qui finira par dissoudre le cauchemar.
Je vous embrasse avec Sujata.
P.S. : Pas écrit pour le départ de Lucie Faure (ou pas encore) parce que je sentais d’immenses secrétariats entre moi et E. Faure. Ça viendra peut-être ? S.
Note de Sujata manuscrite dans la marge : « J’ai écrit un mot à notre ami, le remerciant de l’accueil à S. Je l’ai senti très fortement ce samedi soir (le 1er oct.). Vous embrasse. Sujata
1 Janine Monnot a secondé Maître Deshimaru pour l’introduction du Zen en France en 1968.
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(Lettre à Edgar Faure)
Pondichéry, Le 7 octobre 1977
Monsieur Edgar Faure Présidence Hôtel de Lassay 1 rue de l’Université 75007 – Paris
J’ai appris avec peine le départ de Madame Lucie Faure. Une minute, avant de nous séparer en juillet dernier, elle m’a regardé si intensément en posant cette seule question : « est-ce qu’on peut ? »
La mort regardait. C’est la seule question, au fond, et le seul Pouvoir dont découleraient tous les autres pouvoirs – et parce que nous n’avons pas trouvé ça, nous errons dans nos cœurs, dans nos pensées, dans nos pays, nos Églises… dans toutes ces façons d’être qui ne sont pas 1’être vrai et pas le pouvoir vrai.
Quel est le levier ?
Il me semble qu’elle regarde par-dessus mon épaule et vouspose la question comme si c’était vraiment pour cela qu’il valait la peine de rester.
Il y en a un.
Alors ce ne serait pas une nouvelle « école », mais quelque chose de si bouleversant. Il me semble que pouvez com-vousprendre et que si, à travers vous, la France comprenait, ce serait une page si extraordinaire de son Histoire, qui changerait plus profondément le monde que toutes nos vieilles révolutions.
Un seul esprit éclairé qui comprenne.
Et qui lancerait le monde sur cette piste nouvelle. Alors tous nos conflits irréels s’effaceraient devant ce seul levier qui change tout.
Qu’est-ce qu’on peut ?
Elle vous le demande.
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En souvenir de cette petite terrasse du bout du monde où nous étions réunis tous les trois devant ce « changement de programme », je vous dis ma certitude que vous serez aidé et inspiré si vous saisissez le vrai pouvoir. Ce serait comme le sens qu’elle a cherché jusqu’au bout.
Avec ma profonde sympathie,
Le 28 octobre 1977
3h45 p.m.
J’allais vous écrire ce matin quand reçu tout le courrier d’Igor, hier, tard dans l’après-midi. Ce matin avons envoyé un télégramme vous disant notre amour et tendresse. Vous demandant aussi de tenir bon, car le danger est grand (pour nous, d’où ce besoin d’avoir des amis qui comprennent). C’est un cri du cœur qui va vers vous.
Il y a deux nuits S. a fait un rêve où figurait notre ami. S. le sortait de sa maison qui dégringolait et conduisait l’ami à un endroit sûr.
E. Faure a répondu. Un mot très gentil. Je vous l’envoie. Ici, nous gardons de moins en moins de papiers. Nous ne savons pas ce qui nous attend le lendemain.
Noren va mieux. Il a fait un tour : Bangalore – histoire d’exposition philatélique.
Je n’ai pas oublié les quatre membres (de la) famille Parras.
Pas encore vu Igor.
A. M. se manifeste… Bon !
Vous savez, Dr. Ponnou est un brave type. Mais je viens d’apprendre qu’il est un copain de Counouma. Alors…
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En attendant, nous continuons de recevoir les contenus des poubelles de pas mal de côtés – « tombereaux » disait Mère. On accepte tout, on regarde, on continue.
Continuons. Si possible imperturbablement.
Toujours avec ma profonde affection.
Oui, ensemble, pas à pas et obstinément.
13.XI.77
Je suis très soulagé de ce dernier voyage, mais pas tout à fait encore. J’avais parlé de paquets « moins importants », mais c’est relativement : chaque chose est un trésor et rien ne doit être laissé à l’abandon. Sujata et moi, nous sommes pleins de gratitude pour qui vous savez. J’ai l’impression que l’on arrive au point décisif, à la ligne de partage des eaux. Il n’y a rien à dire, mais à prier beaucoup. J’espère que ma dernière lettre aura éclairé les nuages. J’espère aussi que votre prochain voyage ici sera très proche. Si Dieu veut, nous nous rencontrerons, avec la même affection.
Vôtre.
Fin 1977
Entre le vieux qui s’achève et le Nouveau qui arrive, ma pensée se tourne vers vous. Vers Yolande amante du Nouveau.
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Ne nous en voulez pas. La retraite de Satprem était devenue indispensable. Le résultat est bénéfique. Mais vous êtes, vous restez très proche de lui. Il vous voit « en rêve ».
Le jour viendra peut-être où il ne sera plus nécessaire que nous restions en incognito ! Qui sait ?
Bonne Année à notre cher ami et à vous (avec un baiser si vous voulez bien l’accepter).
20 janvier 78
C’était une bonne rencontre. J’ai retrouvé ce coin d’âme clair que j’aime en vous – et l’efficacité qui va avec cette clarté. Le courant passe bien. Et notre ami si positif et combatif qui m’a mis un vrai baume dans le cœur. C’est effrayant, la dimension presque policière de cet Ashram avec, des espions partout, les télégrammes recopiés, les téléphones écoutés, les lettres disparues, les voyages en filature, même les billets d’avion et les taxis sont sur leur liste – ce n’est pas le rideau de fer, mais un rideau de Mensonge épouvantable. Il est temps que cette vaste imposture s’écroule. J’ai bon espoir que Mère va leur fêter son Centenaire d’une manière toute spéciale et inattendue.
Et puis l’Agenda va sortir, enfin, quelle bataille depuis quatre ans ! Bien sûr, Mère m’a soutenu tout du long, mais sans le support de cette poignée d’amis dévoués, cela aurait été très difficile, presque impossible. Cette sortie de l’Agenda, c’est vraiment le symbole de la naissance du Nouveau Monde en dépit de tous les obstacles forcenés du vieux monde. Même si je disparaissais aujourd’hui, l’Œuvre est désormais sûre.
Je voudrais beaucoup que notre ami André Brincourt dise un peu la fabuleuse aventure de Mère, le Grand Possible qu’Elle est venue semer dans le cœur et le corps des hommes. Il n’y avait rien eu de plus important depuis qu’un premier
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homme a commencé de penser et fait notre monde mental – maintenant c’est une autre vibration qui va refaire le monde. Il ne faut pas rater cette grande première du Nouveau Monde. Il y a presque 3 ans maintenant j’annonçais le « temps des physiciens de la conscience » – je ne croyais pas si bien dire.
Mais il y a un Sourire merveilleux qui échappera toujours à toutes nos explications. C’est la poésie de Mère.
Vous m’avez dit qu’André, un jour, avait exprimé le désir de faire partie de l’Institut de Recherches. S’il a toujours ce souhait, nous pouvons arranger cela tout de suite : il y a un médecin, un polytechnicien, une représentante de l’éducation de l’enfance, un mathématicien – mais personne qui représente les Lettres. Moi, je suis seulement le guerrier de la plume, avec un style par hasard (mais à dire vrai, j’aime mieux la « machette »).
André aurait donc une place très spéciale en ce temps où l’écrivain doit être à la pointe de la Recherche. Et si André rentre, j’aimerais que vous soyez là aussi à titre de… Shakti souriante. À moins que vous ne préfériez rester en dehors – vous êtes là de toute façon. À vous de juger ou sentir. Mais le fait est que nous devons sortir ce tome I de l’Agenda en beauté et dignité – Mère a payé cher cette expérience. À voir, justement, ceux qui se débattent à mort pour empêcher, censurer ou « ashramiser » ce Mensonge, on comprend la grandeur de l’enjeu. Si je n’avais pas été là, après tout, ce Message aurait été impitoyablement tronqué et commercialisé comme Auroville, et nous aurions vu fleurir une Église de plus. On aurait remplacé l’expérience par un culte. Si je ne suis pas passé sur le bûcher, c’est une chance de ce bon XXème, mais je suis assiégé, entouré de policiers et d’espions et je ne sais pas ce que dureront mes os ou mon cœur à ce compte assez féroce. D’ailleurs, ils m’ont déjà excommunié. Mais comme notre ami Tata m’a fait du bien avec son courage combatif et plein de cœur !
À propos de cœur, notre ami Aigueperse était très impressionné par ses visites à Auroville. Il s’attendait à trouver quelque « groupement » de plus et il a découvert
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un laboratoire avec des hommes qui cherchent à et à vivreexpérimenter la nouvelle conscience dans les faits quotidiens et à cause même de leurs difficultés : toute la vieille espèce s’est liguée contre eux justement pour les obliger à vouloir la nouvelle espèce et à chercher les de la nouvelle espèce. moyensQuand on est cerné par les policiers et étranglé par les financiers, il faut absolument trouver l’autre moyen. C’est cela, le laboratoire. Une force matérielle plus grande que les forces de la fausse matière que nous vivons tous. L’envers de la trame, il faut y aller et mettre en œuvre son énergie. C’est cela, au fond, la vraie créativité : au lieu de créer sur du papier ou des épures, on crée dans son propre corps – on invente l’Homme. Nous ne sommes pas irrémédiablement des singes supérieurs. Revenu des U.S.A. mécanisés, Aigueperse comprend bien maintenant l’urgence de cette nouvelle expérimentation qui seule peut nous faire sortir du Monstre. Ou alors le Monstre devient de plus en plus monstrueux, jusqu’à ce qu’il éclate. Pourquoi ne pas éclater dans la vraie terre, de préférence ? C’est cela qu’André Brincourt devrait vraiment, combien voirla solution doit être pratique, expérimentale, physiologique. La nouvelle physique, c’est très bien, mais il faut l’appliquer – à quoi servirait la nouvelle physique des reptiles en voie d’extinction, s’ils ne devaient pas inventer des ailes ? Il faut que nous soyons quelques uns à inventer ces ailes-là. Donc l’Agenda, c’est un évènement.
J’arrête cette longue lettre. J’ai le cœur plein et un peu battant de cette première sortie de l’Agenda. Si Mère pouvait faire une entrée royale dans cette France où Sri Aurobindo cherchait seulement 200 lecteurs, ce serait bien réconfortant et je pourrais quitter ce Pondichéry pour toujours à la recherche de lieux meilleurs. J’aimerais oublier ce cauchemar et entrer dans une vie nouvelle de beauté et de créativité.
Je suis heureux que vous soyez . Votre présence est inesti-làmable et très chaude dans mon cœur.
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Nandanam, février 19781
À mes amis lecteurs et lectrices
Nous sommes dispersés, éloignés, chacun sur son petit
continent, avec des petits soucis, des grands soucis, et la vie
comme tous les jours. Pourtant, ce n’est plus comme tous les
jours, une merveilleuse histoire cherche à se glisser à travers les
fils de notre trame – si nous voulons bien. Que pouvons-nous
faire pour aider cette histoire, pour hâter son Moment – il
faudrait tellement que cela aille plus vite. La terre est dou-
loureuse, nos petits continents sont si gris et périmés. Ici et là
nous sommes quelques uns comme des petits points de soif
ardente, et que faire pour aider cette espèce nouvelle à naître
parmi nous ?
Certainement la plus grande aide est d’appeler cette
« autre chose », ce demain de la terre, dans son cœur, dans
ses actes, ses pensées, avec chaque pas, chaque geste, sourde-
ment, obstinément comme on cogne à une porte, comme on
appelle l’oxygène et l’espace et le sourire dans cette grisaille
suffocante. Appeler, c’est faire invisiblement pousser les
ailes de l’autre espèce, c’est faire un trou dans la carapace de
l’habitude. S’il n’y avait pas une nécessité, jamais les espèces
ne seraient sorties de leur trou gluant. Nous sommes dans le
trou gluant du Mental. Appeler – on ne sait quoi –, c’est déjà
tâtonner dans l’avenir, c’est déjà toucher une plage ensoleillée
pour laquelle nous n’avons pas encore d’yeux. Mais peut-être
faut-il beaucoup d’yeux pour qu’elle soit : une espèce nouvelle,
ça se fait ensemble. Il y a une contagion dorée, comme un jour
beaucoup d’oiseaux prennent leur vol pour le pays ensoleillé.
Si nous étions beaucoup, cela hâterait peut-être l’heure du
pays de Mère.
Cet appel dedans, vous pouvez le faire partager, l’éveil-
ler autour. Travailler à la grande Contagion supramentale.
1 Jardin de l’Ashram de Sri Aurobindo, en dehors de Pondichéry où Satprem a une maison avec une terrasse au milieu d’un immense jardin de fleurs avec des haies de bougainvilliers de toutes les couleurs.
Nous sommes dispersés, éloignés, chacun sur son petit continent, avec des petits soucis, des grands soucis, et la vie comme tous les jours. Pourtant, ce n’est plus comme tous les jours, une merveilleuse histoire cherche à se glisser à travers les fils de notre trame – si nous voulons bien. Que pouvons-nous faire pour aider cette histoire, pour hâter son Moment – il faudrait tellement que cela aille plus vite. La terre est douloureuse, nos petits continents sont si gris et périmés. Ici et là nous sommes quelques uns comme des petits points de soif ardente, et que faire pour aider cette espèce nouvelle à naître parmi nous ?
Certainement la plus grande aide est d’appeler cette « autre chose », ce demain de la terre, dans son cœur, dans ses actes, ses pensées, avec chaque pas, chaque geste, sourdement, obstinément comme on cogne à une porte, comme on appelle l’oxygène et l’espace et le sourire dans cette grisaille suffocante. Appeler, c’est faire invisiblement pousser les ailes de l’autre espèce, c’est faire un trou dans la carapace de l’habitude. S’il n’y avait pas une nécessité, jamais les espèces ne seraient sorties de leur trou gluant. Nous sommes dans le trou gluant du Mental. Appeler – on ne sait quoi –, c’est déjà tâtonner dans l’avenir, c’est déjà toucher une plage ensoleillée pour laquelle nous n’avons pas encore d’yeux. Mais peut-être faut-il beaucoup d’yeux pour qu’elle soit : une espèce nouvelle, ça se fait ensemble. Il y a une contagion dorée, comme un jour beaucoup d’oiseaux prennent leur vol pour le pays ensoleillé. Si nous étions beaucoup, cela hâterait peut-être l’heure du pays de Mère.
Cet appel dedans, vous pouvez le faire partager, l’éveiller autour. Travailler à la grande Contagion supramentale.
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Nous avons besoin d’être ensemble, mais non pas comme des adeptes d’une nouvelle Eglise, bien tassés autour de quelques idées commodes. L’« idée », elle n’est pas commode du tout. C’est plutôt comme si une infinité de recherches dans toutes les directions devaient s’allumer autour d’un Sens central, d’une Poussée centrale, d’une Force qui propulse excentriquement chaque petit point de lumière en lui faisant traverser des couches de conscience différentes, des zones d’action humaine différentes. Au passage d’une couche, chacun allume les points correspondants qui à leur tour vont défricher d’autres zones. Et c’est tout un ensemble de travail terrestre qui s’opère. Il faut que beaucoup de types de vibrations arrivent au point de mutation : un peintre ou un chirurgien n’ont pas la même manière d’« opérer », et pourtant le bout de leur concentration peut déboucher sur un autre univers, qui est le même. Il faut déboucher sur un autre univers et comme une multitude de points de sortie ou de perforation de la vieille bulle qui nous emprisonne. C’est le phénomène qui est en train de se produire innombrablement. Il faut comprendre le Sens du phénomène, qui n’est pas de faire de la super chirurgie ou des super tableaux, mais de déboucher sur un autre pouvoir d’être et une autre perception. Comprendre, c’est hâter le phénomène, c’est participer à la grande Contagion du Nouveau Monde. L’Expérience de Mère, c’est la force de propulsion. Alors nous nous retrouverons tous, non pas empaquetés dans une petite Eglise mais éclatés, et indiciblement réunis dans une autre dimension matérielle, comme autant de papillons sur la prairie « nouvelle ».
Pratiquement, vous pouvez aider au Travail en répandant l’Œuvre, le Sens, la Dynamique de tout cela. Il faut que d’autres . Il faut que d’autres sentent, respirent un touchentpeu cet air léger qui tente de se faufiler à travers les mailles de la vieille trame. Il faut goûter la Chose. Se laisser aller un peu à Ça… Vous qui aimez Mère, qui avez senti ce Sourire, ce grand Possible battre, donnez-vous un peu. Sortez de votre coquille. Allez porter cet imperceptible frémissement du Monde
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Nouveau. Les livres de Mère, l’Agenda ne sont pas vraiment des « livres » ni même une « explication », une philosophie nouvelle : c’est un Pouvoir d’action, c’est une Force en mouvement. C’est un Levier. Si vous les mettez dans les mains d’un ami, dans la vitrine d’un libraire de votre quartier ou de votre ville, dans un coin de journal ou de revue, sur un bout d’affiche improvisée, au-delà de toute compréhension, ils agirontaux niveaux les plus inattendus, comme un minerai radioactif. C’est peut-être bien le Minerai du Nouveau Monde. Alors empoignez-vous, faites le travail. Et un grain de cœur a des résultats inattendus. En comblant d’autres, vous serez comblés. Et finalement nous y serons tous, ensemble, comblés, dans ce jardin de l’avenir qui est le Sens même de ces millions d’années d’espèce mentale inadéquate.
Si chacun de nous touche dix personnes, il aura fait un travail inestimable.
Si nous regardions un peu les « petits miracles » de Mère se multiplier autour de nous avec ce sourire si léger… se multiplier tant que le monde fondra dans un sourire et l’autre Loi nous prendra par surprise comme le petit axolotl désembourbé.
Que notre sourire embrasse toujours plus de sourires. Que la terre soit légère.
Ensemble
Nandanam, 17.II.78
Chère Yolande, votre lettre nous a fait très très plaisir à Sujata et à moi. On voit, on touche comme l’Occident est en train de s’ouvrir rapidement à la vibration de Mère, simplement parce qu’il y a quelques êtres purs et sincères à faire le travail. C’est merveilleux à voir. Cela va très vite. Le film de François, quelques mots de Brincourt, Chancel peuvent arriver juste à temps pour le lancement de l’Agenda. Mère
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organise tout merveilleusement quand on la laisse faire. Seulement il faut être là comme une petite pulsation pure qui fait rayonner la Chose.
Si l’Occident s’ouvre, l’Inde par contre est comme un énorme bloc d’intensité obscure et corrompue dont l’Ashram est seulement un symbole. Je ne sais pas ce qu’il faudra pour casser tout cela et réveiller tout cela au vrai sens de l’Inde. La façon honteuse dont on a chassé notre ami est bien symbolique aussi. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui écrire un mot 1d’affection profonde, parce que je sens qu’il souffre, même s’il ne veut pas l’avouer. Tout cela est un tel échec pour lui, et j’essaye de lui faire comprendre que son échec est au contraire la porte ouverte sur la nouvelle chose. Dans mon dernier mot, je lui disais que son Air India est seulement le symbole d’un grand Vol en lui, qui ne s’arrêtera pas aux frontières du vieux monde. Et je , je suis sûr que notre ami appartient au nou-croisveau monde. Il est jeune comme un adolescent. Il a un cœur en or, Mère l’aime beaucoup et prendra soin de son corps. Mais il ne faut pas qu’il se désole, il ne faut pas qu’il prenne négativement son échec apparent : tout cela est très positif et va quelque chose. vers
Je regrette un peu que notre ami n’ait pas voulu être président des « Amis d’Auroville », mais je le comprends et le principal est que son cœur soit là. Je ne sais pas les dernières nouvelles de Delhi, mais j’ai demandé que ce soit Bejoy Nahar le président, et non moi. J’espère que cela va entrer vite en action, il est temps. Le siège continue ici. Luc vous donnera les dernières nouvelles peu agréables.
En vérité, Sujata et moi nous voulons partir d’ici, sortir de ce bain de poison et commencer enfin un travail positif, créateur, quelque part dans un coin de l’Inde… si on veut bien nous laisser tranquilles. Nous allons prendre la route ces jours-ci pour explorer le Kérala – espérons que ce sera plus fructueux que l’Himalaya, et moins espionné ! Nous avons si soif de commencer une vie de beauté et de création.
1 J.R.D. Tata perd la présidence d’Air India.
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Au reçu de votre lettre, j’ai téléphoné à C.P.N. pour lui rappeler Thierry (ci-joint la copie de mon télégramme). J’espère que tout ira bien. Je suis toujours dans l’attente de je ne sais quel évènement inattendu qui changera toutes les données du monde. C’est bon d’être avec vous à ce croisement. J’ai beaucoup d’affection et d’estime pour vous.
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Enfin Kotagiri dans les Nilgiris, « les montagnes bleues », une autre respiration …
2 avril 78
Harwood Longwood Shola Kotagiri 643217 (Nilgiris) Inde
Nous sommes enfin dans ce nouveau lieu, rafraîchis, après ces années de lutte et de peines, quatre années… C’est une paix pleine d’oiseaux, embrassée par la forêt. Une création nouvelle va se dessiner ici. J’ai le sentiment que Kotagiri va rayonner tranquillement et invisiblement. Après ces années où j’ai été abreuvé de petitesses et de méchancetés, mais surtout de petitesses par ces gens qui voulaient enfermer Mère dans une Boite Postale de Pondichéry, nous allons, ici, mettre Mère sur sa vraie base, internationale et terrestre, sans dogmes et sans business. Les Instituts commencent à prendre forme, en Inde et au Canada, bientôt en Suisse, en Italie et en Allemagne. Lentement, tous les fils du réseau de Mère vont s’entrecroiser à travers les continents. Chacun est un relais. Chacun est un diffuseur. Nous n’avons pas besoin de « grouper » les gens dans une nouvelle Eglise mais de susciter d’innombrables centres, d’innombrables petits feux de Mère qui porteront la Vibration dans leur monde et à leur niveau particulier : chacun est un ambassadeur ou une ambassadrice de Mère – vous en savez quelque chose !
Nous allons donc avoir, ici, à Kotagiri, une « Presse de Mère » avec les dernières machines électroniques et ordinateur de composition. Cette machine peut composer les 12 derniers volumes de l’Agenda en quelques mois ! Nous préparerons ainsi tous nos livres, en français, en anglais, en italien, en allemand… sur un film qu’il suffira après de tirer et d’imprimer. Ici donc, à Kotagiri, nous allons matérialiserMère pour tous les pays du monde, poser l’empreinte dans l’atmosphère terrestre. Notre première équipe comprendra
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Roger et Patricia (deux américains d’Auroville qui sont déjà ici, à Harwood, avec nous, et qui s’occupent avec Anne de la traduction anglaise des livres de Mère et de l’Agenda. Roger est un écrivain américain de talent, et surtout d’avenir, qui va poser les bases de l’Institut en Amérique), puis Luc, Anne et Robert qui vont bientôt nous rejoindre. Robert s’occupera surtout de la manipulation hautement technique de la machine. Enfin, Sujata et moi – soit 7. Plus tard, les éléments italiens ou d’autres pays viendront pour s’occuper de l’édition de Mère dans leur propre langue. Ce sera une sorte de plaque tournante d’où rayonneront ceux qui iront former l’Institut ici et là dans les divers pays. Un microcosme de Mère. Il faut venir ici pour voir et comprendre la merveille de cet endroit, à la fois tout proche du monde dit civilisé et complètement protégé par la forêt. Une maison dans une grande clairière à flanc de montagne, enveloppée par la forêt primitive. Des quantités d’oiseaux, des faisans, des biches, des singes aussi, et le silence sans trépidation au fond – un vaste silence tranquille. Plus haut au-dessus de la maison, des bois de mimosas et d’eucalyptus. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Vous êtes tout invitée quoique ce soit encore le camping pour le moment. Il y a un terrain d’aviation à 50 km seulement, à Coimbatore, puis on monte en taxi à travers une montagne merveilleuse, à 2000 m. d’altitude, un petit chemin qui serpente à travers les plantations de thé, et vous y êtes. C’est plus facile que de venir à Pondichéry et l’atmosphère est pure – le Samadhi… nous voulons essayer d’ouvrir cette tombe au lieu de brûler des bâtons d’encens dessus. Nous voulons Mère vivante qui ramènera Sri Aurobindo, comme Satyavan, de la mort. Nous voulons la fin de la mort, non la perpétuation des tombeaux sacrés. Nous voulons, enfin, l’espèce nouvelle, non la cristallisation de la vieille espèce sous quelques auréoles douteuses et commerciales. Nous voulons un monde nouveau : c’est cela que nous allons FAIRE – pas méditer, les jambes croisées, mais triturer la Matière et triturer les consciences. Peut-être
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écrirai-je quelque chose de nouveau ici. C’est un lieu créateur, le lieu où l’on IMPRIME la nouvelle conscience dans la Matière. Voilà le programme.
À Paris, vous êtes notre précieuse ambassadrice. La France est la première à se mettre en branle. Il faut continuer, développer le mouvement, être toujours à l’écoute et en avant. Je voudrais beaucoup que vous soyez membre de notre Institut. Je crois que le temps de Brincourt n’est pas venu – il n’ose pas se compromettre. Il est très gentil et je l’aime beaucoup, mais il faut du courage pour se mettre du côté du nouveau monde. Par contre, je crois que le moment est venu pour vous, si vous le voulez bien. J’ai très confiance en vous, il faut que votre « voix » soit là et votre vibration qui fait si bien passer le Courant. Je crois que le moment est très justement venu parce que nous allons devoir réorganiser le fonctionnement de l’Institut avec le départ de notre précieux Luc. Non pas que Luc, ni moi, allions abandonner le mouvement, mais notre lieu de travail et de préparation silencieuse et concentrée, est ici, à Kotagiri, et d’ici, selon les circonstances et les nécessités, nous ferons des voyages-éclair en France, aux USA ou ailleurs, lorsqu’il y aura une action précise à faire.
Ainsi Maryse et Thérèse de Saint-Phalle ne doivent pas s’inquiéter de notre absence et notre isolement qui ne sont qu’apparents. Il faut un lieu où l’on se re-charge et « charge » l’atmosphère dans le silence – c’est de ce silence que l’Action doit jaillir. Alors nous serons tout à fait efficaces. J’imagine d’ailleurs très bien que Thérèse ou Maryse ou celles qui propagent le Feu, pourraient venir se retremper ici ou se rallumer. Peu à peu les choses vont prendre forme et s’organiser, sans jamais perdre le point de vue terrestre et intercontinental, pourrais-je dire.
Voilà, nous sommes en route pour une grande aventure.
Ma profonde affection et confiance
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26 avril 78
Pas de nouvelles de vous. J’espère que le moral est bon ? Pourquoi ne venez-vous pas vous rafraîchir ici ? Vous serez accueillie à bras ouverts et avec grande joie. Il y a des forêts merveilleuses. Notre camping actuel n’est pas très confortable, mais il y a toujours un superbe club anglais, à quelques kilomètres. Luc m’a dit que vous viendriez en mai ? Si vous pouvez en profiter pour nous ramener quelques bandes, ou plutôt copies de bandes parce que je veux garder en sécurité à Paris les originaux, cela tomberait à pic pour la préparation du tome II de l’Agenda. Je voudrais que Luc ramène à Paris le texte tout prêt pour que ça sorte à Paris à la rentrée d’octobre. Un travail formidable. Mère a l’air de se répandre irrésistiblement à travers les frontières. Et l’ennemi le sait, il est désespéré : les derniers incidents d’Auroville sont devenus très physiques (Frédérick et deux autres, blessés et hospitalisés – plusieurs S.A.S.1 arrêtés par la police. Le vent tourne. Plus ils frappent, plus ils sont perdus.) J’ai récemment écrit à notre cher ami pour que nous organisions la première réunion des « trustees » d’Auromitra (les amis d’Auroville) à Bombay. Les choses vont vite dans le monde. C’est une course entre l’Agenda et les forces de mort qui voudraient arrêter ou détruire le nouveau monde. Sans en avoir l’air, un nouveau monde est NÉ.
Nous sommes ensemble pour . ça
1 La S.A.S. est la Sri Aurobindo Society.
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Avril 1978
Conférence sur le désarmement ?1
Le navire est plein d’explosifs. Il y a ceux qui croient qu’il va sauter – est-ce que le bateau évolutif a jamais sauté dans autre chose que dans une nouvelle espèce ?
Il y a ceux qui veulent enlever quelques kilos de dynamite. Est-ce que quelques dents de dinosaure changent le programme du dinosaure ?
Qu’est ce qui changera le programme de l’homme ? La destinée du navire ?
Un seul vaisseau, un seul pays, une poignée d’hommes qui au lieu d’additionner des plus et des moins et toute l’arithmétique mentale de la vieille espèce en voie d’explosion se décideront à tenter la trouée de la conscience sur la prochaine espèce évolutive.
C’est la conscience humaine qui est en train d’exploser, c’est le programme humain qui est en train de changer – c’est une crise évolutive.
Il faut trouver la conscience dans l’atome et le pouvoir qui a propulsé les espèces. Il faut trouver le point de rupture du vieux monde évolutif.
Exploser dedans, ou exploser dehors.
La seule bombe de la conscience. Le lendemain d’Hiroshima, ou le lendemain de Darwin.
1 Lettre écrite par Satprem à l’attention de M. Valéry Giscard d’Estaing, alors Président de la République, à l’occasion de la conférence sur le désarmement qui allait se tenir quelques jours ou semaines plus tard à l’ONU.
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Kotagiri, 2.6.78
D’abord un sourire. Voilà, en fait depuis des mois, j’ai l’impression que le sourire manque à Yolande. Mais la vraie chaleur, elle est toute dedans : c’est là le vrai chez-soi, le seul – le seul, tout le reste faillit, Yolande, tout craque. Là, ça ne craque pas, c’est toujours plein, toujours content. Peut-être en effet, est-ce un certain « chez-soi » qui vous manque. Je vous engueule, c’est vrai, je suis impossible, c’est dix fois vrai, mais j’ai une vraie, profonde affection pour vous et j’aimerais vous communiquer mieux cette chaleur qui est dedans et qui console de tout. Les appuis extérieurs font toujours défaut – pas . N’est-ce pas, il y a une certaine façon figée qui dit : ça« c’est le Divin qui fait tout » – et c’est vrai, il fait tout, mais… Il y a une sorte de participation intime qui change tout et met une chaleur réelle dans cette maison de cristal. Quelquefois, j’ai l’impression que le cristal de Yolande est trop cristallin ! Excusez-moi, je cherche à tâtons à vous haler sur une rive plus souriante. Ce n’était pas tout à fait comme cela il y a quelques mois : on dirait que cela s’est durci récemment. La vie est difficile, mais il y a , il faut que ça devienne une chaleur intime. çaVoilà.
Il faut jeter toutes les frustrations et les déceptions dans le Feu – mais un feu doux, tendre, avec des kilomètres de distances douces tout autour. Alors on est sur l’Ile sereine pour toujours.
Puisse Yolande prendre son virage dans le soleil souriant.
Je vous aime profondément.
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30.9.78
Je sens votre pensée. Vous êtes proche par le cœur. Je connais une Yolande, tout au fond, qui est comme une grande prairie fraîche et qui sent bon. (Si seulement on pouvait oublier tout ce que la naissance et la société nous ont collé sur le dos et redevenir ça, tout simplement. Mais je crois bien que nous allons vers ça – Mère nous y emmène au galop et, en chemin, coupe un peu brutalement tout ce qui nous retient aux vieilles habitudes).
J’avance dans le tome III, au galop aussi. Je veux sortir trois volumes cette année 1979, si rien ne vient se mettre en travers. Luc organise et réorganise – tous les éléments finissant par trouver leur place exacte. Et Kotagiri commence aussi à trouver son visage – en fait, Harwood n’était pas ma place, si vous veniez à Land’s End maintenant vous comprendriez mieux. Je crois que quelque chose de très important et de très silencieux est en train de se bâtir ici, comme un catalyseur ou un « précipitateur », une haute fenêtre avec une vue active sur le monde.
Rien à dire. Beaucoup à faire.
Nous sommes ensemble et très proches.
Avec ma tendresse et celle de Sujata.
20.10.78
Ça, c’est une bonne nouvelle ! Et si vous veniez avec notre ami, ce serait une double joie – vous savez que je le vois souvent dans mes « rêves » (il me montre des choses, me fait visiter certains endroits, comme s’il me faisait participer à ses activités, et c’est toujours plein d’affection – il m’a même offert
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une fois un verre d’une couleur dorée, comme du champagne, c’était doux et délicieux !).
Pas le temps de vous écrire en détail, mais nous nous verrons bientôt – en plein travail.
Et tâchez de ne pas passer comme un météore, il faut assimiler un peu les choses… Si vous pouviez avoir trois jours de complet abandon dans « rien », vous en sortiriez avec quelque chose d’autre.
Je vous embrasse.
J’ai une curieuse impression que vous avez dû appar-répétéetenir à ma famille dans une vie passée récente, comme une sœur.
16 November 1978
Dear Sujata,
Thank you for your letter of October 12 which I found on my return from a business trip abroad. It was therefore impossible for me to accompany Yolande and her French friends to Kotagiri when she visited Satprem and you. Busy as I am, it was in any case unlikely that I would have been able to do so.
Hoping you are well and with my love to you both.
Yours affectionately,
Jeh
P.S. : I was happy to receive from Yolande a copy of the first issue of the Agenda. My congratulations to Satprem.
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22.11.78
Je sentais votre chagrin au fond lorsque vous êtes venue si brièvement. Ce que je sais, c’est que le Vrai est impérissable, même s’il semble momentanément oublié ou effacé – ça revient. C’est la seule chose qui dure en ce monde.
Vous auriez besoin d’un peu de silence intérieur, il est temps pour vous de descendre plus au-dedans. Votre action en sera d’autant plus forte.
J’ai dû écrire une lettre à Thierry parce que les choses ne sont pas toutes comme il les a dites. C.P.N. et Kireet se sont 1personnellement donnés beaucoup de mal pour lui donner les informations dont il avait besoin – il était très ignorant du « background » historique de Nehru et Indira. Bref, Kireet s’est décarcassé et avec beaucoup de cœur (il a un côté enfant que j’aime beaucoup). Alors il est très peiné des réactions de Thierry. Si C.P.N. et moi n’étions pas intervenus, Thierry aurait dû passer par toutes les formalités du secrétariat d’Indira et dû signer les engagements – pour l’aider, parce avantqu’il venait tard et pressé, on a voulu couper les formalités, d’où les malentendus de la dernière minute. Mais il ne faudrait pas oublier que C.P.N. est un grand gentleman, comme Tata, et qu’un peu de courtoisie et de gratitude exprimée par Thierry serait la moindre des choses. Nous autres occidentaux, nous avons toujours l’air de « profiter » des gens.
Vous verrez ci-joint mon mot à Thierry (une copie), qui n’a toujours pas envoyé à Delhi le double des conversations enregistrées, comme promis.
Et j’espère beaucoup que Thierry n’a pas parlé à Tata pour dire des choses désagréables sur Kireet, car cela compliquerait beaucoup le travail que C.P.N. et Auromitra ont entrepris – a-t-il dit quelque chose à Tata ?
1 Kireet Joshi (10.8.1931-14.9.2014), philosophe, écrivain et professeur, nommé conseiller au gouvernement de l’India à New Delhi par Indira Gandhi; plus tard, il a été au Gujarat le conseiller du Premier Ministre actuel de l’Inde, Narendra Modi. Voir aussi www.kireetjoshiarchives.com
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Je me sens très embarrassé car c’est sur ma recommandationque Thierry a été admis chez Indira et sur ma recommandation que C.P.N. et Kireet se sont donné tout ce mal. J’espère que tout finira courtoisement, entre gentlemen. Cet esprit occidental qui cherche à « profiter » ne devrait plus exister.
Simplement, veillez à mettre un peu d’huile dans les rouages et à convaincre Thierry qu’une lettre de courtoisie et gentille pour Kireet et C.P.N. serait la moindre des choses. Je perds beaucoup de temps avec ces questions.
Voilà, Yolande, bon courage. Revenez nous voir plus tranquillement, vous êtes chez vous ici.
Avec ma fraternelle tendresse.
Votre pilote est très gentil et Marie-Noëlle (sa femme) a une âme ensoleillée – à deux ils peuvent aller vers une vie plus vraie.
29.XII.78
Quelques lignes en hâte pour vous dire ma tendresse et ma confiance. Vous êtes une sœur. On travaille à bouchées doubles, ou sextuples plutôt – six livres à sortir de Kotagiri cette année : le 1er tome de l’Agenda anglais, les 2ème et 3ème volumes de « Mère » en anglais et 3 volumes d’Agenda (1962, 63 et 64). Notre équipe travaille dans la joie et l’harmonie. Quelque chose de très solide est en train de se former ici au milieu du chaos accéléré. J’ai même écrit il y a quelques jours à notre ami pour lui demander de m’aider à trouver en Inde une machine « offset » d’occasion.
L’Institut de Delhi va maintenant prendre toute son ampleur – et peu à peu notre réseau de Mère va s’organiser à travers le monde. Yolande est un anneau précieux de cette chaine de lumière. Le nouveau monde est à la porte, il cogne sourdement contre les vieilles fondations.
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À vous, toute ma tendresse. Et la prochaine fois, restez un peu avec nous !
Je n’oublie pas Thérèse.
1979, la grande lézarde par où se faufile le monde nouveau.
8.3.79
Je vous ai si peu vue mais vous êtes dans mon cœur comme une sœur et je vous aime profondément.
Cher Jacques, à tout hasard je vous envoie une copie de ma dernière lettre par Yolande. Le temps passe. Je pense à vous. S.
12.5.79
Je n’ai pas écrit depuis longtemps – trop de travail.
Je termine le tome IV de l’Agenda, (le tome III doit sortir bientôt à Paris), puis il faut sortir le tome V pour décembre… Il y a du pain sur la planche.
Et la traduction anglaise doit être prête pour août aux États-Unis – il faut que je revoie tout ça.
Notre équipe grandit : N vient nous rejoindre, elle est attendue aujourd’hui.
Je me suis décidé à faire un « enregistrement » pour Jaigu1qui voulait faire quelque chose pour la sortie du tome III.
Je me suis mis tout seul devant un micro, j’ai essayé… Ce n’est pas facile de parler dans le vide ! Je ne sais pas si ce sera utilisable. Avez-vous écouté ? Sujata travaille beaucoup sur
1 Yves Jaigu (6.1.1924-5.4.2012), Résistant au cours de la Deuxième Guerre Mondiale; à l’époque, Directeur de France-Culture.
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l’anglais. Et Yolande ? Le monde se décompose d’une façon accélérée, c’est suffocant.
Une grâce d’être ici. Quand venez-vous nous voir un peu tranquillement ?
Nous pensons à vous avec beaucoup d’affection.
11 juillet 79
J’ai bien tardé à vous écrire – il y a beaucoup de travail. Nous essayons d’être prêts à temps pour que Carole ramène le premier tome anglais de l’Agenda… alors nous irons à « l’assaut » des États-Unis, comme en France il y a deux ans (déjà !).
Je suis très content du travail que vous avez fait avec Anne Denieul – j’ai beaucoup d’estime pour Anne. J’espère qu’elle en a fini avec les vieux fantômes qui venaient la troubler1. Oui nous n’oublierons certainement pas notre ami le 29 juillet. Savez-vous que j’ai dû avoir recours à lui – et comme d’habitude il répond instantanément avec une efficacité si affectueuse.
Nous avons en effet eu deux visites de la police ici (la dernière – la plus sérieuse – il y a quelques jours). Ces Messieurs de Pondichéry ont donc fini par découvrir notre adresse et maintenant ils essaient de démolir notre travail. Ainsi le Bureau des Étrangers de Pondichéry a envoyé une note au Bureau des Étrangers à Ootacamund en disant ceci (j’ai eu, ou plutôt Luc a eu le texte de la note entre les mains) : « Etant donné la proximité du Camp militaire de Wellington, vous voudrez bien vous renseigner sur les activités de cet Institut de Kotagiri ». Vous voyez ! Malheureusement, dans ce pays qui a l’espionnite aiguë, ce genre d’insinuation est comme magique. Enfin… Ils sont d’une bassesse ! Notre ami vole à notre secours. L’ennui c’est que tout le système est pourri, du
1 Allusion à l’un des livres d’Anne Denieul, , Paris, Per-Le sorcier assassinérin, 1981.
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haut en bas, et que les décisions d’en haut sont détournées en route.
Donc la bataille continue. Voilà une très bonne nouvelle : revenez-nous voir plus longtemps en septembre, un long séjour, on vous attend avec beaucoup d’affection. Portez vous bien.
Mon amitié à Anne Denieul.
30.9.79
J’ai beaucoup tardé à vous répondre, excusez-moi, c’est une avalanche de travail. L’article de Brincourt m’a vraiment surpris, je ne m’attendais pas à cette ouverture. Je lui ai écrit d’ailleurs aussitôt , l’une en réponse à la sienne, et deux lettresl’autre après avoir lu son article – les a-t-il reçues ? C’est un excellent travail pour l’Œuvre.
Ce que vous faites avec Anne Denieul est bien utile. Il faut parler de Mère de tous les côtés et dans tous les coins.
J’ai écrit une « légende » ou un conte1 (sur Mère, bien entendu, mais sans la nommer). Je ne sais pas ce que ça vaut, je vais peut-être l’envoyer chez Laffont si Luc (qui est en train de le lire) me dit que cela vaut la peine. C’est très difficile de tirer sur la terre un peu de beauté de là-haut. Je ne sais pas si j’y ai réussi. Enfin on essaie ce que l’on peut.
J’espère beaucoup vous voir avec ou sans prétexte, avec ou sans Thierry, parce que je vous aime bien et vous estime dans ce que vous êtes. Quand venez-vous ? Pas de nouvelles de Bombay mais intérieurement le fil reste solide. On s’occupe à Delhi de mettre au point les démarches auprès du Marché Commun. Courage. Je suis avec vous très très affectueusement et profondément.
1 Satprem, , Paris, Robert Laffont, 1980.Gringo, conte
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25 octobre 1979
J’ai donc écrit une lettre pour Giscard sous une impulsion qui probablement vient d’ailleurs. Je ne sais pas. J’ai une sorte d’impression que c’est ainsi voulu par Mère et par Sri Aurobindo. En fait, je n’arrive plus à écrire quoi que ce soit sous ma propre impulsion.
Cette lettre, je ne l’ai fait lire à personne sauf à Sujata. Ci-joint, je vous en donne une copie pour vous et pour celui ou celle qui voudra bien essayer de remettre cette lettre au Président, afin que vous sachiez de quoi il s’agit et que vous jugiez de l’opportunité.
Avec ma fidèle affection.
(Cette lettre de Satprem au Président Giscard d’Estaing sur l’état du monde fut remise à celui-ci en mains propres à New York par le journaliste Thierry de Scitivaux qui venait d’interviewer en Inde Indira Gandhi. En écho à ce texte Giscard évoque dans son discours à l’O.N.U. « la venue de l’étrange troisième millénaire ».) (Y.L.)
Le 25 octobre 1979
Monsieur le Président de la France
Monsieur Valéry Giscard d’Estaing
Il était d’usage, autrefois, que les rois cherchent le conseil des sages. Il n’y a plus beaucoup de sages, il est vrai, ni de rois, mais des hommes qui obéissent à des forces sans très bien savoir pourquoi ni ce qui est en jeu vraiment – la politique a remplacé la vision.
Je ne suis pas ce sage, mais j’ai vécu pendant dix-neuf ans auprès d’un sage et j’ai connu celui qui, au début, de ce siècle,
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annonçait « l’évolution nouvelle » : Sri Aurobindo, et celle que l’on appelle « Mère », une Française, la compagne de Sri Aurobindo, dont j’ai été le confident. Parce que j’étais à vingt ans dans un camp de concentration, nu et ravagé, j’ai eu besoin de réponses vraies – des réponses dans la Matière. Après cela, on a un autre regard.
C’est de la Chine dont je veux vous parler, parce que Sri Aurobindo en a parlé et parce que Mère m’en a beaucoup parlé – ils savaient.
Je vis dans l’Inde, en dehors du monde, et pourtant tout près du cœur du monde. Je ne suis d’aucun pays vraiment
,sauf d’un Pays de douceur et de lumière – mais là où est cette Lumière je sais la reconnaître. Et je sais qu’il y al’âme de la France, elle est lumineuse et perceptible. Elle existe, elle a une force d’action dans le monde – si l’on veut et sait s’en servir. C’est au représentant de cette âme que je m’adresse.
Depuis M. Nixon, j’ai vu – Mère a vu et Sri Aurobindo avait vu – 1’atmosphère de la terre peu à peu gagnée par une influence maléfique qui déjà s’était incarnée dans l’hitlérisme. Cette force-là sait prendre tous les visages, tous les sourires, et toutes les idéologies lui sont bonnes pour arriver à son dessein cruel et sans merci. Le vrai danger, c’est que nous ne savons pas où est le danger.
Ce danger, ce n’est pas la Russie ; c’est la Chine. Et c’est avec une sorte d’angoisse que j’ai vu peu à peu ce pays jeter ses tentacules et surtout développer un véritable pouvoir hypnotique sur la conscience des nations occidentales. J’insiste : c’est vraiment un pouvoir hypnotique. Il faudrait qu’au moins un homme, une nation comprenne et arrête cette vague avant qu’elle ne s’empare complètement de la terre. C’est la « qualité » même de ce pouvoir qui devrait alerter ceux qui ont encore l’esprit clair. La France a l’esprit clair.
Inversement, on peut voir cette Chine (ou plutôt la force qui est derrière) exercer son hypnose sur la Russie par la négative et littéralement hanter ce pays par l’inévitabilité d’une guerre. Si, nous, Occidentaux, jouons le jeu fatal de cette force
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et acculons – je dis bien acculons – la Russie au désespoir et à la solitude, il est inévitable que cette Russie, encerclée par la meute chinoise, américaine et occidentale, se livre a quelque acte désespéré – qui profitera à qui ? L’Histoire de la Chine et de ses millions d’hommes n’est pas un mythe. Hyper intelligente, armée de notre technologie, cette nation fourmillante écrasera la terre.
Par contrenotre hantise russe est un mythe périmé. Ce , pays, depuis longtemps, a usé jusqu’à la corde son idéologie, ils sont au bout de leur expérience communiste et ils ne savent pas par quoi la remplacer. C’est cela, son mal. Si l’âme de la France est perceptible sous son masque intellectuel, celle de la Russie l’est aussi – c’est une force vivante. Elle existe. C’est même pour cela qu’elle s’était jetée dans son évangile communiste. On faire appel à cette âme, on peut la rassurer, on peut peutla gagner à autre chose en la dénouant de sa peur – mais cette Chine, froide, calculée, sans âme, ce pays lunaire vraiment, apparaît aux yeux un peu clairs comme l’Ennemi, le Danger, la Force même qui s’est incarnée ici et là dans l’Histoire et qui, aujourd’hui, au Tournant décisif de la terre, au moment où une « nouvelle évolution » devient possible, s’apprête à nous jouer et à nous entraîner dans un abîme obscur auprès duquel le Nazisme même était un jeu d’enfant.
Est-ce qu’ conscience comprendra, un pays ? Quelqu’un, unequelque part, qui aura le courage et assez de vision pour retourner la vague ?
Les Américains sont des enfants brouillons et charmants, et dangereux comme les enfants – il faut leur apprendre, il faut arrêter cet hypnotisme avant qu’il ne soit trop tard.
Ô France, tes yeux clairs verront-ils une fois de plus pour ceux qui sont dans la confusion ?
Dans cette Lumière, je salue cette même Lumière que j’aime chez vous, Monsieur le Président de la France.
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Je me garderai bien de communiquer cette lettre à qui que ce soit.
Satprem, Kotagiri (Nilgiris) 643217, Inde.
23.XII.79
Je pense que vous devez avoir de la peine à cause de ces malentendus avec (…). Je regrette d’avoir pris l’initiative de vous mettre dans cet embarras. Vous savez que j’ai une profonde affection pour vous, comme si vous faisiez partie de ma famille. Les incidents pénibles sont seulement faits pour nous mettre en présence de ce qui doit changer en nous-mêmes – Mère, c’est quelqu’un qui presse sur les circonstances et sur les consciences pour les obliger à changer. C’est toujours difficile de changer. Mais il y a une profondeur dedans où c’est toujours une fête. C’est là qu’il faut vivre. La surface est toujours douloureuse et agitée et déçue. Voilà, je vous aime beaucoup et j’ai confiance. En ce qui concerne cette lettre au Président, ne vous souciez pas trop. Les circonstances s’arrangeront ou ne s’arrangeront pas, et dans tous les cas ce sera très bien. Rien ne sert de forcer les choses. S’il est réceptif, il recevra le message sans avoir besoin de la lettre.
Je vous attends donc à Kotagiri quand vous voudrez – un peu de silence et de paix, est-ce possible ? Il faut décrocher un peu du cirque. L’idée d’une équipe de TV dans ma chambre, me fait un peu frémir. Croyez-vous qu’il n’y a pas d’autres moyens de faire passer le Message ? Dans le tumulte des vibrations, il est difficile de dire des choses vraies. Enfin je m’abandonne à vous !
Notre ami de Bombay toujours aussi affectueux et efficace. Il écrit aux ministres et travaille à protéger nos Auroviliens. Je l’aime beaucoup c’est lui que je voudrais aider en lui apportant le sens de la Merveille. Peut-être mon prochain livre,
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« Gringo » le touchera-t-il ? Je vous le donnerai pour lui lorsqu’il sortira en mars.
Je suis toujours et affectueusement avec vous et j’ai tellement confiance que tout est fait pour nous aider si l’on prend les choses positivement.
Affection profonde.
Bonne année !
P.S. :
Il y a un point sur lequel j’aimerais beaucoup que l’on développe le travail de l’Agenda : c’est le milieu des étudiants et des universités. C’est qu’il faudrait faire entrer Mère. Ce sont làceux-là qu’il faut toucher. N’y aurait-il pas un moyen officiel et ministériel de faire entrer Mère dans les programmes des Universités ou tout au moins de mettre à la disposition des étudiants les Agendas de Mère ? (J’ai pensé que vous et notre amie Maryse et Anne et Thérèse de St-Phalle pourriez peutêtre déclencher quelque action dans ce sens.)
En fait, nous devons nous orienter d’ici peu à faire reconnaître cet Institut comme « d’utilité publique » – oh combien ! publique et terrestre ! Je suis sûr que vous saurez trouver les moyens ou les voies d’approche nécessaires.
Il faudrait agir officiellement, l’Instruction Publique ? ou quoi ? ou qui ?
27.XII.79
(Mot de Satprem à Anne)
Anne, ta mappemonde me fait très plaisir ! J’ai toujours adoré les cartes, je les regardais – regardais comme s’il allait en sortir d’autres pays inconnus. Je connaissais tous les fleuves et les rivières jusqu’à Vladivostok et je regardais ce Sinkiang
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comme une magie pas finie – je cherche toujours le fleuve, j’attends un Sinkiang tout doré.
Allons-nous ouvrir la porte du Vrai pays – faire un trou dans la mappemonde et sortir entier du vrai coté ?
Là où Mère est trouvée.
4 janvier 1980
Ma première lettre de la décade pour vous. Sujata et moi, nous pensons beaucoup à vous… Cette fois-ci, c’est la décade du Nouveau Monde – la porte qui s’ouvre. Il se peut bien qu’il y ait quelques fracas pour qu’elle s’ouvre mais nous verrons le premier rayon de soleil passer le bout du nez. Il serait temps. Et puis cela ferait une si bonne surprise à notre ami pessimiste. Savez-vous que j’ai écrit tout un « conte »1 du Nouveau Monde, justement pour ouvrir un peu les portes de l’étouffement et j’aimerais beaucoup que notre ami y trouve un sourire pour lui. Je vous l’enverrai dès qu’il sortira, avec un exemplaire spécial pour votre ami (en mars).
J’ai reçu l’article de Towarnicki que l’Institut avait pudi-2quement épuré de ses fesses et autres anatomies, parait-t-il, mais comme j’aime mieux me trouver de ce côté-là que du côté des saints et des yogis ! C’est parfait. Votre ami a fait un gros effort et le résultat est assez réussi. Je voudrais l’en remercier. Je vois très bien tout l’excellent travail que vous avez fait et continuez de faire. Vraiment je ne voudrais plus de peine pour vous – c’est triste la peine non ? Qu’un vieux fardeau disparaisse et que vous soyez toujours dans la Beauté et toujours dans le sourire de la Beauté. Quand venez-vous ?
Avec ma fidèle et souriante affection.
1 , op.cit.Gringo
2 Frédéric de Towarnicki publie « » dans la Jusqu’au bout avec Satpremrevue « Lui ». Sera suivi de « ».Jusqu’au bout avec J.R.D. Tata
Page 123
15 janvier 80
J’ai été très heureux de vos nouvelles. Vous faites un si bon travail. Mais, voyez-vous, je ne crois pas qu’il soit bon ni souhaitable que je rencontre le Président dans l’atmosphère 1de foire qui « préside », c’est le cas de le dire, aux tournées officielles en pays étrangers. Ce n’est pas comme cela que je puis travailler de façon utile. Ma lettre, s’il l’a lue, contenait tout ce qu’il faut et tout ce qui devait être dit pour le moment. Je ne voudrais à aucun prix « solliciter » une entrevue, car je n’ai rien à solliciter. D’ailleurs, si je comprends bien votre télégramme, ce n’est pas lui, spontanément qui a donné quelque réponse à ma lettre. Croyez-moi, restons dans l’anonymat efficace. Des interviews comme celle de Towarnicki sont infiniment plus efficaces.
Et puis comme je l’ai dit vaguement dans mon télégramme, ma santé n’est pas bonne. J’ai été très violemment attaqué ces temps derniers. En fait on a imaginé de me tuer une fois de plus par des voies subtiles. Je préfère n’en pas parler. Le corps reste très fragile. Le cœur aussi.
Je ne sais quel était votre message à C.P.N. – il n’a sûrement pas été bien compris ou bien transmis. Vous pouvez toujours écrire en français à C.P.N. et Kireet traduira. On peut avoir toute confiance en Kireet.
Donc je ne sais pas si je pourrai aller à Delhi, mais ce serait pour notre ami et pour C.P.N., et d’aucune façon pour la corrida présidentielle – l’action vraie peut se faire sans tintamarre.
Dans tous les cas je tiens absolument à vous voir à Kotagiri, n’est-ce pas, c’est entendu ? Avec ma grande affection.
1 Giscard d’Estaing, qui faisait alors un voyage en Inde.
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16 février 80
En hâte, ci-joint la copie de mon mot à Laffont pour Anne Denieul.1
Je vous attends donc, avec beaucoup de joie, en avril. Il faudra m’avertir à temps pour les réservations au club de Coonoor pour l’équipe et Towarnicki – c’est la « saison » et il est parfois difficile de trouver des chambres.
Je termine mon livre, suis bien fatigué.
Cette dernière rencontre était bonne près de notre feu.
Vous êtes dans mon cœur.
7 mars 1980
Bonne Fête chère Yolande. Je suis heureux de penser à vous ce matin – que l’année coule avec douceur et une chaleur dans le cœur.
R. est parti ce matin à Wellington pour arranger finalement les chambres de l’équipe TV. Le problème ne vient pas des 1000 Rs mais de l’extrême difficulté de retenir quoi que ce soit, n’importe où en cette saison (surtout avril, mai) et si Troller2 change seulement de quelques jours son programme, il risque de ne plus rien trouver. Vous lui direz aussi qu’en même temps que son visa, il ferait bien de demander à Paris un « Liquor Permit » s’ils veulent boire un peu de vin ou de bière ou d’alcool – nous sommes dans une Inde puritaine et corrompue sous sa sainte façade. Voilà pour le côté pratique. Naturellement je compte que vous serez là : il y a une chambre pour vous à Land’s End quand vous voudrez – et un feu.
1 Voir p. 300.
2 Georg Stefan Troller (né le 10.12.1921 à Vienne en Autriche) auteur, journaliste, documentariste de la télévision allemande.
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Autre chose, plus sérieux. Laffont est un peu découragé par ce peu de succès de vente de mes livres – il espérait (avec quelques doutes) que « Gringo » rattraperait un peu la situation. Il faut absolument faire une offensive sur la Presse. Je ne connais que vous qui puissiez faire cela à la hauteur voulue. Tous les écrivains ont leurs petits copains dans la presse et on parle facilement d’un millier de futilités mais je suis à 7000 kilomètres !
Bien sur, j’espère que Brincourt fera quelque chose d’un peu gentil, mais les Nouvelles Littéraires ne touchent qu’un milieu très restreint. Il faudrait ouvrir quelques portes ailleurs. J’aime beaucoup Laffont. Il a tellement coopéré, et je ne voudrais pas le décevoir.
Nous attendons toujours une action un peu radicale pour faire le nettoyage d’Auroville. Mais ce n’est pas si facile. J’ai écrit à notre ami pour lui demander conseil.
9 mai 1980
Ce petit mot hâtif pour vous dire que Kirsten Troller1 est revenue hier à Kotagiri ! oui, probablement assommée par les horreurs et les chaleurs de Calcutta. Elle repart demain. Je lui ai expliqué que je vous avais remis le manuscrit du « Mental des cellules » – elle m’a aussitôt demandé si elle pouvait le 2lire. J’ai dit oui. Voilà pour votre information. Elle dit aussi qu’elle connaît un très bon éditeur allemand. Ce serait bien pour une fois. Et vous, avez-vous lu le livre jusqu’au bout ? Quelle impression ?
Nous avons donc largué notre Towarnicki à Coimbatore. J’espère qu’il est arrivé enfin à Paris. C’était une très bonne rencontre. Sa présence à la fois discrète et compréhensive et
1 l’épouse de Georg Troller.
2 publié plus tard par Robert Laffont.
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provocante a fait sortir beaucoup de choses qui n’auraient jamais été dites sans lui. Et puis il y a un cœur très sensible derrière le masque. Keya est un train de dactylographier ces quelque huit ou neuf heures de conversations (!) et nous lui enverrons le texte intégral pour qu’il puisse faire toutes les coupures nécessaires et organiser son émission.
Mais vraiment, je m’intéresse aussi beaucoup à l’article qu’il sortira pour le grand public – c’est ce grand public auquel il faut apporter l’espoir et la compréhension du phénomène que nous vivons comme des fous. Si vous le voyez dites-lui mon amitié et mon affection, et que je n’oublie pas le rendez-vous qu’il m’a donné quand la terre aura fait son périple autour du soleil et sera revenue au même endroit pour faire briller le bougainvillée violet.
Et vous chère Yolande ? Quelle est la prochaine mission ? Avez-vous pu dire mon « message » à notre ami de Bombay ? Je pense si souvent à lui.
Sujata est en train de lire votre manuscrit1 – et vous en parlera lorsqu’elle aura terminé.
Moi très en retard dans mon travail et les épaules lourdes.
Vous êtes très proche dans mon cœur.
12.5.80
Excusez-moi, en hâte je vous demande de porter clairementles corrections suivantes dans le manuscrit du « Mental des cellules » destiné à la traduction allemande :
1/ Page 2, la note en bas de page. Barrer « Robert B. Wallace » et mettre à la place (souligné) : New York Times du 16 mars 1980.
1 Yolande Lemoine, , Éditions Auroville Press Interna-La fête en profondeurtional, Auroville, Inde, 1993.
Page 127
2/ Page 13, 14 ligne. Au lieu de « les caractéristiques èmed’un objet en mouvement sont étroitement liés à… », mettre : « les paramètres d’un évènement physique sont étroitement liés à… »
3/ Page 25, en troisième citation de Mère, il y a une erreur de numérotation : au lieu de 62.117, il faut mettre 62.147
C’est tout ! J’espère que je ne suis pas trop tard. Merci.
Je pense à vous.
16 mai 80
Ce bref petit mot pour vous dire que ce serait une erreur de donner à Brincourt l’exclusivité du récit de Towarnicki. Justement il faut sortir de ce Figaro Littéraire qui est un mouvement fossile.
Frédéric avait l’idée de faire un article pour un grand Magazine comme Géo, ou autre. C’est cela qu’il faut pousser je vous prie, sinon tout notre travail est perdu. Il faut absolument toucher de nouvelles couches. J’attache plus d’importance à un article de Towarnicki dans un grand journal qu’à l’émission de France Culture qui touche un public que nous avons déjà touché.
Toujours beaucoup de travail. Sujata tâche de trouver un peu de temps pour lire votre manuscrit, je crois qu’elle en a lu la moitié. Elle vous dira son sentiment.
Avec vous très affectueusement.
5 juillet 80
Quelques lignes hâtives pour vous dire que je viens de lire un excellent article de Towarnicki sur notre ami – dites-lui que j’apprécie.
Page 128
Je termine le gros Agenda VIII, 500 pages… Quel boulot…
La réflexion de Cécile : « Gringo, c’est la conscience du monde », même Laffont n’a pas aussi bien compris !
Avec ma grande affection.
5 août 80
J’ai bien aimé ce « Gringo » qui s’envolait à Porquerolles entre les mains d’une belle inconnue – qui ira le porter où ? Vous êtes toujours la messagère de l’inattendu.
Ci-joint, je vous envoie pour Frédéric l’ultime morceau d’enregistrement qui concernait Tata – vous le lirez au passage, c’est le texte « brut ». J’ai découpé un peu là-dedans pour le livre qui sortira chez Laffont. Il y avait un autre enregistrement aussi où je parlais de Tata – je vais réunir ces deux morceaux et les envoyer à notre ami, par courtoisie, pour lui demander s’il est d’accord pour les publier dans mon livre (« 7 jours en Inde avec Satprem »).
J’ai soigneusement veillé à ce qu’il n’y ait rien qui puisse déranger notre ami mais je voudrais avoir son o.k. car je l’aime beaucoup.
Autre chose, voulez-vous une fois de plus faire la messagère auprès de Towarnicki pour une affaire très importante ? Frédéric a dit à Micheline et à vous qu’il ne voulait « » pas de droitssur le livre « 7 jours en Inde » et que « ». Satprem est l’auteurIl faudrait absolument que Frédéric ait la gentillesse de me le confirmer d’urgence. Robert Laffont m’a écrit qu’il par écritne voudrait pas publier le livre sans cette confirmation écrite. J’attends donc.
Et je vous attends avec grande joie en septembre avec Sophie.
Avec ma profonde affection,
Page 129
16/10/80
J’ai donc reporté toutes les corrections de notre ami et les films ont dû arriver à temps puisque, hélas, la sortie de ces « 7 Jours » semble retardée.
Savez-vous que je vous ai « piratée » ! Oui, il manquait quelque chose dans ce chapitre un peu confus sur la Chine, la Russie, TATA… Alors j’ai rajouté une phrase qui reliait et unifiait tout, et j’ai donc mis votre célèbre question : « Après Marx et Mao quoi ? » J’aurais voulu citer Yolande, cela m’aurait beaucoup amusé (!) mais je ne savais pas comment insérer votre nom là-dedans, et une note en bas de page aurait été maladroite – alors j’ai laissé sans citer mes sources. Mais c’est une source que j’aime bien.
Ici je suis débordé de travail. L’Agenda tourne chez Tata – comme je suis heureux que ce soit chez lui que s’amorce ce travail ! Et je prépare les bases légales au cas où Pondichéry attaquerait. J’ai soif d’un autre monde. Je vous embrasse, vous m’êtes très chère.
Le 22 novembre 1980
Très cher Ami,
Merci pour votre si gentil mot à propos d’Auroville. Je suis comme vous, ravi de la libération de l’emprise du S.A.S. et de cette horrible personne qu’est Navajata. C’est gentil de vous et d’autres généreux amis de me remercier mais je ne crois vraiment pas que le peu que j’ai fait pour supporter et encourager une Auroville indépendante comme l’a voulu Mère, ait joué un rôle important dans la décision prise par Indira. Je crois plutôt que le Divin a eu assez de ce qui se passait et que s’il a peut-être tardé ce fut pour mettre à l’épreuve le courage, le dévouement et l’endurance des Auroviliens.
Page 130
Mais il ne faut pas croire que l’épreuve et le danger seront
finis. (…) Navajata a déjà commencé son opposition en cour de
justice et sans aucun doute se servira de tous ses pouvoirs de
corruption parmi les politiciens et bureaucrates sans scrupules
dont il ne manque pas hélas. Légalement il a malheureuse-
ment des droits et le litige peut durer longtemps.
Comme vous le savez peut-être Madame Gandhi m’a
appointé membre d’une Commission internationale pour
aviser sur Auroville. Comme cela je ferai naturellement de 1
mon mieux pour contrecarrer les fourberies de Navajata et de
ses adhérents ou dupes, mais je ne sous-estime pas les obstacles
qu’il peut nous jeter dans les jambes. Il y a aussi le danger que
les Auroviliens eux-mêmes, une fois libérés des méfaits de la
S.A.S. perdent leur unité et commencent à se disputer entre
eux, la nature étant ce qu’elle est.
Enfin, faisons confiance au destin !
Toute mon affection pour vous et Sujata.
(quelques lignes subsistent, illisibles, gommées par le temps…)
26.11.80
À très bientôt, chère Yolande.
J’espère que vous avez pu dénicher les films de l’Agenda
anglais, tome I et du « Matérialisme Divin » anglais, que
nous voulons faire imprimer chez notre ami de Bombay. M.
et N. iront à Bombay pour organiser la publication avec Tata
Press. Tout bouge vite. Il est temps !
1 International Advisory Council.
Mais il ne faut pas croire que l’épreuve et le danger seront finis. (…) Navajata a déjà commencé son opposition en cour de justice et sans aucun doute se servira de tous ses pouvoirs de corruption parmi les politiciens et bureaucrates sans scrupules dont il ne manque pas hélas. Légalement il a malheureusement des droits et le litige peut durer longtemps.
Comme vous le savez peut-être Madame Gandhi m’a appointé membre d’une Commission internationale pour aviser sur Auroville. Comme cela je ferai naturellement de 1mon mieux pour contrecarrer les fourberies de Navajata et de ses adhérents ou dupes, mais je ne sous-estime pas les obstacles qu’il peut nous jeter dans les jambes. Il y a aussi le danger que les Auroviliens eux-mêmes, une fois libérés des méfaits de la S.A.S. perdent leur unité et commencent à se disputer entre eux, la nature étant ce qu’elle est.
J’espère que vous avez pu dénicher les films de l’Agenda anglais, tome I et du « Matérialisme Divin » anglais, que nous voulons faire imprimer chez notre ami de Bombay. M. et N. iront à Bombay pour organiser la publication avec Tata Press. Tout bouge vite. Il est temps !
Page 133
29.11.80
Je comprends et je sens votre chagrin, il y a longtemps. Il y a des plaies secrètes, que je connais bien, et il faut vivre avec. Peut-être un jour tout sera-t-il dans l’harmonie, mais pour l’instant c’est la bataille cruelle. Vous ne savez pas combien. Je ne puis rien vous dire d’autre que mon affection.
Notre ami de Bombay va nous fournir son meilleur avocat pour défendre Auroville devant la Cour Suprême – c’est un repère de l’opposition.
L’Agenda en Inde est aussi menacé. Au fond tout est menacé et l’heure est critique. Je me sens très seul, je suis très seul. Je continue avec une plaie dans le cœur. Je vous embrasse.
LE PRESIDENT
DE LA
REPUBLIQUE
Paris, le 22 janvier 1981
Secrétariat particulier
Le livre1 de Satprem que vous destiniez au Président de la République lui a été remis selon votre souhait.
Le Président Giscard d’Estaing m’a demandé de vous remercier vivement de votre envoi.
Marguerite Villetelle
Chef du secrétariat Particulier
1 Satprem, , propos recueillis par Frédéric de Sept jours en Inde avec SatpremTowarnicki, Paris, Robert Laffont, 1981.
Page 134
12. 4. 81
Yolande Urgent.
Je suis dans l’Agenda de 1971 et du Bangladesh. Vous souvenez-vous si Mère a dit quelque chose pour Malraux – quoi ? (les paroles exactes) et à quelle date ? Je l’incorporerai dans l’Agenda. Sans nouvelles de vous depuis Bombay ??
3.5.81
Merci pour votre journal. Voici la copie de ce que je mettrai au début de l’Agenda du 2 octobre 1971.
J’espère que je n’ai pas commis d’erreurs ou d’indiscrétions. Sinon il faudrait me télégraphier tout de suite car ces pages sont déjà à la composition.
On continue.
La couverture du « Mental des cellules » est formidable !
L’année passée, après la mort du Général de Gaulle, notre amie Y. L. avait rencontré André Malraux à Verrières. Celui-ci lui avait tout de suite demandé : « La Mère est-elle toujours vivante ? » et comme notre amie était un peu ébahie, il a ajouté : « J’y suis allé avant vous, il y a 33 ans… Vous savez donc ce qu’ils ont cherché en Inde… ». Puis il y a quelques jours, après son cri « Volontaire pour le Bengale », Y. L. a de nouveau rencontré André Malraux ; il lui a dit : « Ce qui est essentiel dans
Page 135
le combat que je vais mener pour le Bengale, c’est de connaître l’attitude et l’action de Pondichéry. » Notre amie Y. L. est donc venue poser la question à Mère. Mère a demandé : « Quand André Malraux rencontre-t-il Indira Gandhi ? » – « En novembre, à Paris. » Mère a encore demandé : « Quand André Malraux pense-t-il venir en Inde ? » – « Je ne sais pas… » Puis Mère est restée longtemps absorbée et elle a dit : « II aura seulement la Réponse quand il arrivera en Inde, parce que la Réponse est en lui… ». Après avoir rencontré Indira Gandhi, André Malraux renoncera à son plan d’action. Notons que le jour où Y. L. l’a rencontré, il a feuilleté le « press-book » d’Auroville et dit : « Tout cela m’est familier – je suis dedans – je connais. » Et refermant le livre : « C’est comme si le soleil s’était levé. Et il se couche… Et on recommence… » Y. L. lui a simplement répondu : « Et si le soleil s’était vraiment levé ? »1
Le 4 mai 1981
Vous ai-je dit comme votre whisky a été précieux ? La nuit du 24-25 avril, quand Satprem a eu sa deuxième attaque cardiaque, je lui ai donné votre whisky qui a eu l’effet voulu de le remonter. Ensuite, pendant quelques jours encore il en a pris un tout petit peu chaque jour. Satprem m’a dit qu’il a trouvé très bien ce whisky, – lui qui n’a jamais aimé le whisky !
Ici, tout va bien autrement. Nous espérons avoir un peu de pluie, car il a fait très chaud, et il manque de l’eau dans les Nilgiris.
Le climat en France, est-il devenu doux ?
Est-ce que je vous ai dit que la nuit du 24-25 j’ai fait un rêve de Giscard ? Je lui ai offert une papaye indienne et il l’a trouvée si bien qu’il a mis de coté la papaye française qu’il
1 Ces notes sont extraites du « » de Y. L.Carnet de voyage
Page 136
était en train de manger. C’est à ce moment-là que Satprem 1m’a appelé.
Je vous aime beaucoup.
14 mai 1981
Juste un petit mot pour vous dire de ne pas vous décourager. Il y a vraiment une sagesse divine qui sait mieux que nous ce qu’il faut et la stratégie la meilleure en vue d’un but qui nous échappe. Tout ce qui nous parait « contraire » vient d’une vision fausse (parce que limitée). Il faut se battre comme si on avait mille ans devant soi et comme si on devait mourir le lendemain. Et est bien. tout
Avec mon amour.
15 déc. 81
Nous voilà donc revenus à Kotagiri.
J’avais bien reçu le récit très intéressant de votre rencontre en vol avec Indira – Sujata et moi, à la lecture et par des faits subséquents, avons senti que cette rencontre avait été très fructueuse et avait laissé sa marque intérieure en Indira. Elle a compris avec vous en quelques minutes ce que nos amis de Delhi n’ont pas réussi à lui faire comprendre. Donc du bon travail.
Je ne suis plus guère en état de recevoir les gens, en ce sens que ma vie s’est beaucoup « intériorisée », si je puis dire, et
1 Valéry Giscard d’Estaing ne sera pas réélu à la Présidence de la République.
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c’est un peu comme si je sortais de l’étape des « explications » et discours ou écrits, pour entrer dans une autre phase, encore assez mystérieuse, où l’on devrait passer à une expérience plus concrète de ce que Mère apportait et apporte. L’heure n’est plus guère aux discours : il faudrait , il faudrait surtout faireDEVENIR.
Vous direz à Jacques et à Marion mon affection, et surtout ma grande reconnaissance à Jacques.
Viendrez-vous me voir ? Vous savez que ce coin de feu est votre coin aussi, chaud et affectueux. Mais tant de monde à la fois me fait un peu « peur » (!). Ces rencontres « générales » sont rarement efficaces : on est trop à parler chacun un langage différent. Je ne suis plus guère bon à ce genre d’exercice.
Mais surtout, vous direz ma profonde affection à notre ami, il est tellement dans mon cœur. J’ai vu récemment les attaques dégoûtantes dont il a fait l’objet – l’Inde est descendue bien bas. Que faudra-t-il pour la réveiller à sa Vérité ?
Je vous embrasse, et peut-être à bientôt.
23 déc. 81
Quelques lignes « comme cela » pour vous dire comme nous vous aimons. Vous êtes arrivée juste à la minute exacte où le Problème se posait – nous nous comprenons bien.
J’attends donc votre télégramme, mais surtout ne « faites » rien – que les circonstances matérielles soient la pierre de touche. Et si rien ne se fait, c’est que rien ne doit se faire. C’est simple.
Si nous devions venir, je voudrais beaucoup déranger le moins possible votre vie quotidienne. Et n’allez pas quitter votre chambre pour nous ! Vous avez sans doute une chambre d’amis. Sujata et moi, nous ne sommes pas compliqués.
Page 138
Je ne parlerai donc à personne de ma venue, pas même à ma famille.
Voilà, à la Grâce du Divin.
Ma gratitude pour tout ce qui s’est fait à travers vous.
Et ma profonde tendresse.
P.S. : Surtout ne parlez à personne de « l’île aux Pingouins » ! C’est encore une autre aventure, pour plus tard – chaque chose en son temps. J’ai dit à Luc de coudre sa bouche.
30.12.81
Le 25 décembre Keya a commencé « La Fête en profondeur ». Que cette année 1982 soit le début de la grande fête 1du nouveau monde.
On vous aime.
1 Yolande Lemoine, , op.cit.La fête en profondeur
Page 139
Page 140
Satprem est entré dans l’expérience de Mère. Ses lettres se raréfient, puis cessent. Sujata garde le contact et nous informe de sa recherche. 4 juin 1987 : dernière lettre de Sujata. Yolande reste 5 ans sans nouvelles.
8 janv. 82
Votre lettre de Bombay me réjouit – vraiment, notre ami et vous-même êtes des anges bien charmants. Et je suis si soulagé que vous ayez retenu l’idée de Giscard en Inde, plutôt que Satprem en France. En fait, c’est une idée de génie de Sujata qui, tout d’un coup, voyant les problèmes que soulevait ce voyage pour nous, s’est écrié : mais pourquoi Giscard ne viendrait-il pas ici ! L’impact sera d’autant plus grand – les gens n’apprécient que ce qui leur a demandé un effort.
Tout de même, notre problème n’est pas tout à fait résolu, car nous avions décidé de quitter l’Inde vers l’Océanie pour le 15 janvier. Il va donc falloir attendre ici, mais cette attente ne peut pas se prolonger trop, pour diverses raisons matérielles, et parce que, aujourd’hui on ne peut pas faire ses valises du jour au lendemain sans régler toutes sortes de paperasses et sans passer d’une monnaie à une autre : on va se trouver, non pas entre deux chaises mais entre deux monnaies, ce qui n’est pas une situation commode. Mais nous sommes bien entre deux mondes – et l’autre est à la porte, il n’y a pas de temps à perdre. Je ne peux donc guère attendre en Inde au-delà de fin janvier.
Sujata et moi, nous nous sommes mariés le 6 janvier, à l’indienne. Elle veut garder sa nationalité indienne. Ceci entre nous.
On vous aime et vous embrasse.
Page 143
7 avril 1982
Un jour, il y a un mois, nous étions sur la route, Satprem et moi, dans une ville quelconque sur la terre. L’heure du 1crépuscule. Satprem me dit tout d’un coup « Regarde ». Je regarde, il me lit à haute voix ce qui est écrit sur la vitrine en grandes lettres : « YOLANDE ». « Savez-vous quelle date nous sommes aujourd’hui ? C’est le 7 mars ». Nous nous 2sommes bien regardés.
Puis l’autre nuit je vous ai vue vêtue d’un sari gris-perle, très beau, en soie (j’ai oublié le reste de mon rêve).
Quand j’en ai parlé à Satprem, il m’a dit que lui aussi il vous a vu récemment. Sans me donner des détails, il m’a dit simplement que c’était beau – votre contact lui est très agréable, a-t-il rajouté. Il aurait beaucoup voulu vous contacter, mais pour l’instant il résigne de le faire, jusqu’au moment où le chemin, le prochain pas, lui deviendra tout à fait clair.
Qu’est-ce qu’il vous aime, Yolande, et moi aussi.
Avec une profonde reconnaissance pour ce que vous êtes.
10 avril 1982
Quelques Informations
J’apprends à l’instant le départ d’André3 ce 29 mars dernier.
Voici le message d’Indira Gandhi à Nolini :4
1 En Océanie.
2 anniversaire de Yolande.
3 André Morisset, fils de La Mère.
4 Nolini Kanta Gupta (13.1.1889-7.2.1983), révolutionnaire qui luttait pour la libération de l’Inde, emprisonné avec Sri Aurobindo, fut son premier disciple.
Page 144
« Grieved at the sad news of Mr Morisset’s death. My deep sympathy and condolences are with his personal family and the larger family of Ashram and Auroville and all the devotees of the Mother. » (Indira Gandhi)
Nolini répond : « Gratitude from all of us.
Love and Blessings from the Mother » (Nolini)
—
Le jugement du Supreme Court, S.A.S. versus Auroville est attendu d’un jour à l’autre.
(Sujata)
6 août 1982
Indira a fait faillite.
Il faut que J.R.D. Tata prenne sa place.
Et que le Divin arrange les circonstances pour cela.
Telle est notre prière.
9 août 1982
Quand il vous sera possible, voulez-vous remettre ou faire parvenir cette lettre à notre ami. Vous pouvez lire et comprendre.
Invisiblement encore, l’Inde est entrée sur une voie désastreuse. Si les deux hommes dont je parle1 sont prêts et savent prier, ils peuvent aider à créer les circonstances par le seul fait qu’ils sont prêts et se donnent.
1 Sir C.P.N. Singh et J.R.D. Tata.
Page 145
C’est comme une dernière chance pour l’Inde.
(Extraits d’une lettre de J.R.D. Tata à Yolande
datée du 21.9.82)
« Vous me parlez de Satprem. Je ne me souviens pas si sa lettre du 8 août m’est parvenue à travers vous ou directement. Non, il n’est pas fou mais sa vision n’est pas « réaliste ». Il a raison de penser qu’il y aura vraisemblablement du chaos en Inde après Mme G. Car la corruption parmi les Politiciens et la Bureaucratie a passé toutes les bornes et on ne voit personne à l’horizon politique qui puisse prendre la situation en mains avec succès. Son idée que je pourrais avoir ce rôle ne tient pas debout. Non seulement je suis déjà un vieillard alors que le pays a besoin de jeunesse et d’ardeur que je n’ai plus. Mais plus important, et même décisif : je suis en réalité un Étranger dans mon pays, tandis qu’il nous faudra des hommes et un chef très « indigène » qui vit, comprend les mœurs et la vie du pays et surtout qui parle au moins l’Hindi et une ou deux autres langues indiennes. Ce serait comme si on croyait que dans quelque crise française on demandait à un homme qui ne parle que l’anglais ou l’allemand de sauver le pays ! (…) »
Page 146
Satprem est venu à Paris incognito. Cela s’est su. En fait, Satprem allait voir sa mère en Bretagne.
Page 147
Juillet 1983
Je sens votre peine, comme j’ai senti la peine de Carmen et de ceux qui sont proches. Je sens aussi votre déception comme si je vous avais laissés tomber. Mais ce n’est pas vrai !
Croyez-vous qu’il était plaisant pour moi de venir à Paris et de vous savoir là et de ne pouvoir vous embrasser ?
Mon cœur n’est pas si infidèle ni si ingrat. J’ai dû prendre la décision de me retirer parce que je n’avançais plus dans mon vrai travail ; simplement je tournais en rond – le monde n’a plus le temps de tourner en rond !
Si Mère, pendant toutes ces années, a semé quelque chose en moi, je me devais de tenter son aventure, et pas seulement d’en parler. Si un seul être humain, au moins, essaye, tente de marcher sur le chemin qu’Elle a si douloureusement ouvert avec Sri Aurobindo, elle n’aura pas perdu sa peine.
Il fallait – il faut – qu’ être humain au moins prouve, unmontre au monde que ce chemin de l’espèce nouvelle est POS-SIBLE pour les hommes, autrement à quoi sert tout ce que Mère et Sri Aurobindo ont fait ? Même si c’est une entreprise folle et téméraire – et je sais maintenant que ce n’est pas fou du tout – je me devais d’essayer et je préfère mourir comme cela que de mourir en entassant des livres et des interviews. Et je puis vous dire que ce qu’Ils ont annoncé est , que le Chemin làest possible, et qu’une Vie nouvelle existe déjà sur la terre. Si Dieu veut, un jour vous le verrez. Je vous aime.
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28 août 1985
Nous sommes maintenant à Kotagiri.
Sans le faire ébruiter, nous voulions vous en faire part.
Satprem et moi, chacun à sa façon, nous sentons le lien profond avec vous. Satprem vous voit souvent la nuit.
Est-ce que tout va bien avec vous ?
Nous serons très heureux de vous voir si l’occasion se présente et si vous le voulez.
Vous êtes précieuse à nos cœurs.
(Rajouté de la main de Satprem)
J’ai souvent entendu votre appel. Je n’ai plus de liens avec le monde (sauf ma vieille mère) mais j’ai une simple et profonde affection pour vous.
19 décembre 1985
Pardonnez-moi ce bref mot dicté à Sujata. Le scribe s’est tellement accroupi qu’il ne peut plus s’asseoir. J’ai terminé les deux flacons de vitamine B6 que vous avez eu la gentillesse de m’envoyer. Il m’est difficile de dire s’il y a eu une différence. C’est évidemment un problème qui dépasse les sciatiques normales. Il faut arriver à s’adapter à une Puissance quasi insupportable ou impossible qui dépasse toutes les physiologies humaines – bien entendu puisqu’il s’agit de rendre possible une nouvelle nature physique ! Si on arrive à faire la trouée elle sera valable peut-être pour toute l’espèce. En attendant on continue quel que soit l’état du vieux système. Pas question
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que je me manifeste à Auroville ni nulle part : je suis absolument dans l’avenir.
N. a parait-il trouvé un traitement de sels minéraux qui correspondrait peut-être à ma carcasse de vieux marin. Drôle de navigation ! Nous verrons.
Je n’écris plus mais je pense toujours à vous avec beaucoup de tendresse. Je regrette de ne pouvoir partager cette tendresse avec beaucoup d’autres amis et frères et sœurs, mais vraiment le temps est venu de regarder au-delà de la présente condition humaine. C’est la meilleure façon d’aimer tout le monde.
S’il est une personne à qui j’aimerais envoyer un bout de mon cœur, c’est bien notre ami – mais que faire ! J’aimerais lui dire que l’espoir dépasse un seul Continent. C’est une nouvelle porte qui s’ouvre la Matière. dans
J’ai pris la dictée avec votre plume…
Toute mon amitié
Bonne Année1986àYolande
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3 avril 1986
Notre nouvelle ? Pas grand-chose à rajouter depuis ces cinq derniers mois. Sinon que les expériences de Satprem s’intensifient de plus en plus. « C’est fou, fou… » il ne cesse de dire. Même lui il n’a pas de mots pour exprimer ce qui se passe. Évidemment cela n’arrange en rien ses névralgies… Ça ne peut pas. Figurez-vous si votre corps subissait un flot ininterrompu de coulées denses comme de la lave qui traversent votre corps des pieds à la tête (cela monte des pieds et sort par la tête) ! Heureusement son corps a été beaucoup entraîné à recevoir des forces… mais quand même, le faire jour après jour, sans arrêter, et pendant des heures tous les jours. Bien sûr que les nerfs en souffrent. Satprem comprend très bien ce que Mère a subi, entourée comme Elle était. Et plus il comprend (dans son corps) plus il aime Mère.
Nous n’avons qu’à faire de même. Je veux dire aimer Mère. Moi, je n’ai pas encore le courage de Satprem pour entreprendre ce que lui a entrepris de faire.
Je suis si touchée, Yolande, de ce que vous dites au sujet de votre, (pardon !) mon livre. Qu’en pense notre ami ? La suite ? Je m’y remets bientôt.
Vous ne nous donnez aucune nouvelle de vous-même, ni de Cécile, ni de Sophie ? Et le Docteur Aigueperse ? Comment va-t-il ?
Ce 7 mars j’ai pensé beaucoup à vous. N’avez-vous pas reçu mes vœux ?
Avec ma profonde affection.
Affection toujours et toujours.
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Je pense à Jacques Aigueperse. J’ai beaucoup d’es-souventtime et de tendresse fraternelle pour lui.
3.6.86
Comment pouvez-vous dire que votre livre était un « pensum » pour moi !! Je ne pouvais pas, tout simplement. Je ne peux plus retourner en arrière, c’est une question de vie ou de mort – l’Enjeu est trop grand, je ne me sens pas le droit de m’écarter de ce chemin difficile et dangereux – il faut aller à tout prix au bout de ce chemin, ce n’est pas pour moi, c’est pour l’avenir et l’espoir de l’espèce.
Vous comprenez, c’est sûr.
Mon affection ne vous quitte pas.
Mère est en route.
Le 18 février 1987
Voici que depuis le début du mois je voulais vous écrire pour faire appel à votre connaissance. Mais le mois a été plein d’interruptions.
La maman de Satprem nous a quittés le dimanche 8. Elle avait 90 ans. Elle a laissé une grande place vide. « C’est ma lande qui s’en va. C’est mon pays qui est parti. » Comme c’est triste cette séparation des êtres qui s’aiment.
À l’heure qu’il est (mercredi, 11h45) nous n’avons toujours rien reçu de Kireet.
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Votre lettre du 31 janvier ne nous est parvenue que le 14 au soir. Je vous ai immédiatement télégraphié en EXPRESS :
JUST RECEIVED YOUR LETTER STOP NOTHING FROM KIREET STOPIT IS PHYSICALLY ABSOLUTELY IMPOSSIBLE FOR SATPREM TO MEET ANYBODY STOP MOREOVER SATPREM IS NOT SUPPOSED REPEAT NOT SUPPOSED TO BE IN INDIA PLEASE REMEMBER STOP WITH DEEP REGRET AND MUCH AFFECTION SUJATA
Je vous dois une explication de la situation.
Depuis près de cinq ans maintenant, Satprem a voulu renoncer à sa vie mentale et fonctionner autrement. Or, fonctionner autrement veut dire se rendre transparent. On devient si vulnérable, Yolande. On avale tout tel que c’est. Pour Satprem ce n’est plus une simple rencontre comme nous la connaissons. Il avale tout cru toutes les difficultés, toutes les obscurités de la personne rencontrée.
Aussi, il est important de se rappeler que Sri Aurobindo et Mère ont ouvert un nouveau Chemin. Nous ne savons nullement ce qu’ils ont subi pour le faire. Mais Satprem est – autant que je sache – le premier être humain à vouloir suivre Leurs pas. Oh, Yolande, si vous saviez ce que son subit ! corpsJe dis bien son « corps ». Car, ce n’est pas une ascension dans des régions neigeuses de l’esprit. C’est une descente dans la Matière. Et quelle descente… Comme une « coulée de lave » ininterrompue qui passe par ce corps fragile, 1’écrabouille et rentre dans la Matière. Vous savez, même moi qui suis à ses côtés, je ne peux pas me rendre compte de ce que le corps de Satprem subit. Je n’en ai pas l’expérience.
Même ici, ses rencontres avec les autres sont au minime. Je crois bien que vous êtes la seule personne qu’il a pu voir sans avoir des souffrances physiques. Vous êtes une rare « donneuse ». C’est pourquoi. Mais maintenant…
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Je ne sais pas si vous vous rendez compte d’un autre point. C’est la raison profonde de garder secret le lieu où nous habitons. C’est pour empêcher la pensée des gens de trouver facilement leur cible. Ce qui permet de réduire de beaucoup les attaques directes sur l’Instrument et sur le Travail. « L’Instrument » n’a plus aucune couche protectrice d’ignorance (que nous avons tous). Les forces mondiales enracinées veulent à tout prix continuer leur règne d’hor reur. Elles savent parfaitement qu’elles et leurs cruelles horreurs n’ont aucune place dans le Monde Nouveau envisagé par Sri Aurobindo et Mère. Donc pour ces forces, leur ennemi numéro un est celui qui se prête à la Nouvelle Force et aide à faire établir le nouvel état d’être. Elles trouveront tous les prétextes – bons ou mauvais – pour déranger, sinon empêcher, le travail que Satprem fait. Alors figurez-vous l’arrivée d’une équipe de TV…!! Ce serait un dérangement par excellence, non ?
Faire connaître l’Agenda ? Satprem est en train de le vivre.
Sujata ? Elle est nulle. Sa tête fonctionne avec 48 heures de retard. C’est vrai. Je vais donc tranquillement retourner à Mère. Et voici, ci-joint, mon appel à votre connaissance.
Nous vous aimons profondément.
Satprem envoie ses amitiés fraternelles à notre ami.
Finalement, c’est aujourd’hui le 20 février, que je porte cette lettre. Toujours rien de Kireet.
Le 4 juin 1987
Je vous signale que Sumitra, ma sœur qui habite près de Bordeaux était la secrétaire de Pavitra (P. B. de Saint-Hilaire) à l’époque. C’est elle qui a tout dactylographié et préparé le
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manuscrit de la Bhagavad Gita en français fait par Pavitra. Elle pourra vous donner des renseignements précis si vous en avez besoin. Aussi, autant que je me souviens, Satprem avait travaillé pas mal sur le français.
Avez-vous rencontré Andrée Jaigu, la femme de Monsieur Jaigu ? J’ai gardé un très bon souvenir d’elle. Bien sûr de Jaigu 1aussi et de son fils.
Satprem a repris votre mot et m’appelle son « thérapeute ! » Mais je ne connais aucune thérapie. Je l’aime. Vous aussi. Mais est-ce que notre amour le guérit ? Ça adoucit son chemin, oui. Mais ça ne le guérit pas. Cette nuit il a eu une forte douleur (mal à l’artère pulmonaire ou au cœur ?). Cela à partir de 11 p.m. Il ne m’a pas appelé. Moi, dans mon sommeil suis retourné une fois dans mon lit et ai aperçu la lumière chez lui. « Vous ne dormez pas ? » Et l’instant d’après suis profondément endormie. Là, il a appelé. Et sa voix a pénétré et je me suis levée pour aller voir. Il était assis sur son lit. C’était 1h du matin. Vous voyez le tableau ? Ce matin il essaye de se reposer. Mais il n’a pas mon talent de dormir et se guérir. Que faire ?
Votre lettre m’est parvenue le 29 mai. Comme le temps passe ! J’avais tout juste douze ans et demi ce jour du 29 mai 1938, quand je suis arrivée avec mon père près de Mère et de Sri Aurobindo pour la dernière fois.
Le temps passe. Cela fait longtemps que je ne vous ai pas vue. Ni mes frères et sœurs non plus. Et le temps passe. Sauf Sumitra et Suprabha nous sommes tous dans nos soixante ans. Mais ce combat est crucial et je ne peux pas m’absenter de mon poste.
1 Yves Jaigu, Directeur des programmes de la télévision française FR3 (1986-1989).
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Juin 91
Bien chère Yolande
Je pense souvent à vous – le savez-vous ? Je me dis : elle doit se sentir délaissée – mais ce n’est pas vrai !
Je n’oublie mes amis, je n’oublie jamais ceux qui ont jamaisservi et servent l’œuvre. En fait, c’est Mère qui ne les oublie pas !
Mais les conditions physiques, l’état physique du processus est devenu tel que je ne puis plus rencontrer qui que ce soit – c’est devenu trop aigu, trop périlleux. N’est-ce pas, je dois apprendre à respirer l’air d’une autre planète (si je puis dire) avec mes vieux poumons de terrien. C’est écrasant. Je n’arrive même plus à faire mes promenades quotidiennes. Et je suis totalement NU de tout ce qui fait la vie terrienne, c’est-àdire que je n’ai plus de coque – le bigorneau est tout à vif sur la plage. Voilà. Alors, que puis-je faire pour ceux que j’aime, comme vous, comme Bibi, comme Carole et bien d’autres ? Il faut que je puisse aller au bout de ce processus « impossible ». Et en vérité, il faut que la Terre arrive au bout de son vieux malheur et que des hommes, quelques hommes, apprennent la respiration nouvelle. Si, quelque part, il y a un trou dans la Prison, d’autres pourront sortir de cet enfer pseudo-humain, ce Maléfice qui est en train de dévorer tout et tous – avec tous les moyens électroniques qu’il faut pour détruire les consciences. Combien de consciences claires encore dans ces milliards ? Combien savent le positif de cette énorme Négativité ?sens
Bon, donc c’est cette trouée qui me préoccupe et m’occupe, même au détriment de ceux que j’aime – mais il sortir de fautlà, trouver le passage – « trouver », il est trouvé ! Mais pouvoir le vivre sans se désintégrer.
Ceci est une manière de vous dire que je vous aime, vous et mes amis, en dépit de mon isolement nécessaire (et de ma grande difficulté à écrire).
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Luc m’a parlé de votre projet « prix Nobel » ! Sujata et moi avons bien ri ! Mais nous savons que vous êtes capable de tout (!).
La « littérature », je l’ai abandonnée il y a bien longtemps, lorsque j’ai compris que c’était une qui était nécessaire. actionDès lors, je n’ai plus voulu crier que des S.O.S. à ces frères humains et tenter de leur faire comprendre la Merveille attendue d’eux, les Hommes, les vrais, derrière le rougeoiement apocalyptique de leur fausse science. Que dire, Yolande ? Tout cela n’est pas fait pour des oreilles « littéraires ». Après tout, Nobel avait inventé la dynamite.
Il y a peut-être une Dynamite nouvelle inconnue (il y a sûrement !) mais cela secouerait et est en train de secouer leurs fondations. C’est ce que Sri Aurobindo et Mère ont fait – ils n’en ont pas voulu. Alors, que peut Satprem là-dedans ?
Satprem veut . C’est tout. J’ai trop bien commencé ma fairevie dans les camps pour savoir qu’il faut en sortir – depuis 1945 la situation ne s’est pas améliorée. Toutes nos « littératures » débouchent sur la mort, et une mort sordide, cruelle, partout. Je la sortie. C’est tout. veux
Mon dilemme, en admettant que votre entreprise… téméraire et inusitée ne réussisse (j’aime bien Don Quichotte, même en dame), c’est que je crains toute publicité autour de « moi » – ce serait néfaste pour le travail – et en même temps cette publicité éveillerait ou réveillerait peut-être les consciences, quelques consciences, avant l’écroulement terrestre de leur Mensonge. Je ne sais, Yolande. Sri Aurobindo n’a pas eu le prix Nobel 1! Alors, Satprem, c’est un peu dérisoire. Alors, encore une fois, faites ce que vous sentez, et à Dieu vat !
Je vous embrasse très tendrement et de tout mon cœur, avec tous mes amis, sans oublier ce cher et estimé ami de Bombay.
1 Cf. Pearl S. Buck (26.6.1892-6.3.1973), écrivain, titulaire elle-même du Prix Nobel de la Littérature (1938), avait proposé Sri Aurobindo pour ce prix.
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Satprem reprend la plume.
Juin 92
Que fait Yolande ? Bonjour Yolande ! Satprem laboure cette vieille terre rebelle et crépusculaire, il dit bonjour à Yolande – il va, il va, patient et sûr, vers le rivage d’une nouvelle terre. C’est difficile, c’est merveilleux – ça veut, c’est là. Ce qui reste des « humains » soubresaute et parle les dix milles langues de sa Babel électronique – ça coule, ça coule dans une obscurité peu gracieuse. Mais c’est … ouvrir le ventre de cette vieille pourNuit et lui faire rendre son secret millénaire, ce pour quoi nous avons traversé toutes ces peines.
J’ai voulu dire cela encore une fois, une dernière fois, quand il reste encore des intelligences lucides – mais lucides ou non, nous allons inéluctablement vers ce Secret déraciné par Sri Aurobindo et par Mère – nous sommes dedans, chaotiquement et la bouche bée.
J’ai donc ouvert la bouche encore et écrit un tout petit livre, simple, clair, pour dire des choses impossibles et que je voulais garder secrètes1, mais… le temps presse. Pauvre Robert Laffont qui se désespère de son « auteur » si peu lu (306 exemplaires de « La Révolte de la Terre » en 1991 – cette terre si peu révoltée ! mais qui se révolte tout de même de ces petits bonshommes insalubres). Si Yolande peut aider et remédier à ce silence des Pontifes de la Presse, Robert Laffont sera très heureux et Satprem se dira qu’un peu de clarté et d’espoir peut encore entrer dans les consciences – l’espoir, l’espoir, qui sait la Merveille qui nous attend sous nos décombres ? Et qui veutencore passer avant que la Nuit ne se referme ? Je souhaite à Yolande le sourire calme et vaste que donnent les années.
Avec mon sourire fidèle.
Mon dernier enfant doit sortir en septembre. Il s’appelle « Évolution II ».
1 Satprem, , Robert Laffont, Paris, 1992.Évolution II
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P.S. : Je pense souvent à Jeh et vais lui écrire.
(Lettre à J.R.D. Tata)
3 août 92
Cher et très estimé ami,
Si je pouvais aller vous voir sur la pointe des pieds et incognito, j’irais volontiers, j’aimerais beaucoup vous voir ainsi que Sujata, car je garde profondément dans le cœur l’être chaleureux et noble que j’ai rencontré. Il y a si peu « d’hommes » de nos jours !
Mais… je veux justement travailler pour ouvrir une porte physique à ce changement de l’Homme, et toutes nos panacées et charités ne servent à rien – il faut aller plus profondément, à la racine de notre vieux Désastre, qui est chaque jour plus désastreux. C’est un travail qui exige d’être isolé, inconnu. C’est très difficile pour un corps animal de devenir ce qui n’existe pas encore, et de faire entrer un nouveau principe de vie physique dans les couches profondes et bourbeuses de cette pauvre terre.
Mais que peut-on faire d’autre pour cette grande Misère ? J’ai essayé de dire cela et de donner quelques signes de piste dans un dernier livre que j’ai appelé « Evolution II ».
Ce que je dire, selon ma propre expérience concrète, peuxc’est que notre matière recèle d’autres possibilités, c’est que notre manière de vie dite « humaine » recèle et recouvre d’autres forces physiques et d’autres ressorts que ceux de notre « science », qui est une science de la mort. La Vie n’a pas encore commencé sur la terre !
Ce que je touche et vis (difficilement) dans mon corps, bientôt d’autres corps le toucheront et le vivront… après quelque purification assez générale et radicale. Notre évolution bouge et nos maux recèlent notre propre guérison et notre propre levier de l’avenir.
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En attendant, de sinistres pantins et tricheurs peuplent la scène du monde, mais c’est pour un temps seulement et ils préparent leur propre défaite et la découverte de ce que nous sommes vraiment sous cette triste zoologie.
Je prie pour l’Inde tout particulièrement, ce pays si riche d’âme et si dévoyé par ses politiciens.
Sujata et moi, nous sommes avec vous de tout notre cœur et avec notre profonde estime pour ce que vous êtes.
Sous les fracas et les décombres, l’Avenir vient à nous.
22.10.92
Fort, Bombay 400 023
Très cher ami,
Depuis que j’ai lu votre si bonne lettre du 3 août à mon retour d’Amérique le premier octobre, je me « tracasse » de ne pas avoir répondu jusqu’à aujourd’hui.
Je ne sais comment m’en excuser ou vous avouer la raison !
Vous savez combien je vous aime et vous admire mais malgré cela, comment vous avouer sans me rendre ridicule le mal que j’ai à comprendre la profondeur du travail que vous faites sur vous-même.
Non seulement je ne le comprends pas mais malgré toute mon affection et ma foi en vous je n’arrive pas à croire en moi-même que vous pourrez jamais atteindre le but de votre immense effort, qui est en somme de transformer physiquement et spirituellement le corps et l’esprit et même le système physique et nerveux de la race humaine, un but auquel ni Aurobindo ni Mère, ni vous jusqu’ici avez réussi à atteindre.
Page 163
Hélas mon très cher Satprem je suis resté sans l’éducation qui aurait peut-être ouvert les portes de mon âme envers vous.
Pardonnez-moi, cher Ami, que je continue quand même d’aimer et d’admirer.
Je vous embrasse très affectueusement et Sujata, espérant que vous êtes tous les deux en bonne santé, et que je pourrai vous voir une fois avant de mourir ! car j’ai déjà quatre-vingt ans ou presque !
Votre ami de toujours,
P.S. : Je pars en voyage après-demain, ne m’écrivez pas avant novembre 1992.
Déc. 92
Je pense à vous. Les années passent mais plus le temps semble nous assaillir, plus on est proche de son propre cœur, où tout est plein, ouvert et pour toujours.
J’aimerais bien vous dire mon affection, à vous et à notre ami, mais il faut que j’aille aussi loin que possible dans ce travail – si plein d’espoir. Ne vous désolez pas des « publicités » – Sri Aurobindo et Mère feront leur propre publicité (!) radicale et la vieille espèce sombrera dans son propre chaos tandis qu’un air divin traversera nos ruines. Tout est sûr, la terre nouvelle est en route.
Je souhaite pour vous la paix du cœur, cette chaleur dedans qui comble. Vous avez aidé et si vous touchez votre propre cœur profond, tranquille, vous accueillerez ce qui vient.
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Il n’y tient pas.
Institute for Evolutionary Research
1621 Freeway Drive Suite 220 Mount Vernon, WA 98273
Le 1er février 1993
Cher Monsieur,
Madame Yolande Lemoine me demande de vous transmettre le dossier « Satprem » ci-joint pour considération par le Comité du Prix Nobel.
Bien amicalement Luc Venet
Juin 93
Bien chère Yo.
P.S.
En hâte je rajoute ces conditions tout à fait capitales. Si votre entreprise Nobelesque, mais noble tout de même (!) devait m’obliger à me manifester publiquement ou à des entrevues officielles et journalistiques, ou à dévoiler le lieu de ma résidence – enfin à proposer démarche officielle et publique ou personnelle –, il faut y RENONCER tout à fait.
Le genre de « vie » (ou de sur-vie plutôt) que je mène et l’état dans lequel je suis m’interdisent absolument la sortie de mon isolement et de mon incognito.
Merci !
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(Dernière lettre de Satprem à J.R.D. Tata)
5 juillet 93
Bien cher et estimé Ami,
Votre vœu de nous rencontrer, Sujata et moi, est resté dans mon cœur. Je n’ai rien d’autre à vous apporter que mon affection profonde et cette vision, cet effort pour une terre plus vraie. C’est mon seul sens depuis… quarante ans. J’hésitais parce que ce travail nouveau est très exigeant pour le corps – mais votre visage me revenait encore et encore, toujours avec cette chaleur. Alors je voudrais passer vous voir à Bombay avec Sujata, en toute simplicité – bientôt ? Si vous êtes là. Juste passer près de vous, et puis nous repartirions le lendemain ? Est-ce que cela vous conviendrait ?
Comme le temps des avions et des réservations est incertain et très bref, je pourrais vous faire téléphoner par notre ami Kireet de Delhi, mais il faudrait que je sois sûr que vous serez là, à Bombay !… disons, aux alentours du 15 juillet ?
Et puis ce sera proche de votre bon anniversaire, mais avant.
Je voudrais que cela vous convienne sans dérangement. Voulez-vous téléphoner à Kireet pour nous dire si c’est O.K. ?
Avec Sujata, je vous dis ma profonde affection, vous avez une place très spéciale dans notre cœur – et nous aimons la terre, cette terre malheureuse, mais où germe un espoir sous le chaos.
Avec vous, toujours toujours.
P.S. : Je ne sais comment avertir Yolande dans ces temps si incertains…
29 Novembre 1993 : Départ de J.R.D. Tata
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11 déc. 93
Vous avez de la peine.
Ces choses se passent dans le silence.
On mûrit. On s’approche lentement de ce qui reste dans le cœur, cette seule Chose qui accompagne – partout.
Je vous vois encore près de ma petite mère, à Pondichéry, dans mon ancienne maison… c’était il y a tant d’années. Elle vous disait, je crois me souvenir : j’ai eu beaucoup d’enfants, mais aucun ne m’a tirée aussi loin que celui-ci. Elle est partie aussi, je l’aimais tendrement. Il reste seulement ce qui nous tire si loin sur cette route…
Mère, la Grande, disait : toutes les difficultés sont des Grâces. Alors, on continue cette route. On travaille pour que cette triste manière d’être puisse changer.
J’aurais voulu revoir votre ami, je lui avais écrit en juillet dernier (le 5) pour savoir s’il serait là à Bombay… Je ne sais s’il n’a jamais reçu cette lettre (je vous envoie copie). Les longs voyages sont devenus pour moi quasiment impossibles, mais je l’aurais fait pour lui. Tout mon être et tout mon corps sont engloutis dans une tâche très peu humaine, difficile, inconnue. Écrire, même, est un problème. C’est comme d’aller dans un Noir écrasant pour que ce Noir-là devienne, sous les pas, un à un, une petite piste de lumière, une trouée pour l’avenir. Alors je reconnais l’immensité douloureuse, fabuleuse dans laquelle Ils ont creusé pour qu’un hominien puisse suivre.
On suit.
Cet Avenir est . Il faut avoir le courage d’aller dedans. làEt nos peines sont déjà un arrachement pour aller vers une autre manière d’être. Alors, au lieu de se consumer, on va dans le seul Positif de cet énorme chaos. « Ça » brille dedans, Yolande, il faut aller là. Après tout, qu’est-ce qui ?reste
Je rêve souvent d’un monde où les écoliers sauraient qu’il y a un être de leur être, un fabuleux trésor à découvrir dedans, et que la vie, c’est fait pour trouver ça – que leur enseigne-t-on ?
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Des « sciences » cruelles, des religions toutes faites… Non, il faut sortir de cet état barbare.
L’Occident est en ruines et tout est en ruines pour nous obliger à trouver le chemin de l’avenir sous nos décombres.
Mais c’est . là
Voilà. Je vous souhaite courage. Sujata et moi vous disons notre affection profonde. Jeh est dans notre cœur.
Je suis si heureux que notre ami ait pu avoir votre livre avant son départ.
(Sans date, lettre à André Brincourt)
Le signe des temps ?
C’est le temps de l’Inattendu. Le temps des réponses dans les faits matériels – là on ne cherche pas. Il n’y a plus de questions mentales, parce que le temps du Mental est fini : il y a la question de l’espèce – ou plutôt de la prochaine espèce.
Il n’y a plus de métaphysique – Dieu ou pas Dieu, matérialisme ou pas matérialisme : il y a quelque chose qui est en train de béer sous les pieds et qui dépassera tous les « dieux » et tous les « matérialismes », les oui, les non, les droite, les gauche, toutes les dualités de l’homo-sapiens en fin de parcours. Il y a un nouvel état de la matière, une nouvelle perception de la vie dans la matière aussi différente que la perception de la chenille peut être différente de la perception du papillon.
C’est le temps de la nouvelle perception – la Réponse craque partout. Nous aurons la réponse dans notre corps avant de l’avoir dans notre tête. Est-ce que la chenille peut avoir la réponse du papillon ?
Il faut avoir BESOIN de devenir l’AUTRE Espèce, l’Autre Chose absolument. Ce besoin donne toutes les réponses,
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comme le besoin de survivre donnait des ailes au reptile.
Mais si on rumine des problèmes de chenille et des questions de chenille, on aura seulement des réponses de chenille embrouillée.
Il faut changer d’espèce. Nous sommes en train de changer d’espèce.
C’est le temps de l’Inattendu.
Très affectueusement à André que je n’oublie pas.
La Supra Conscience ne viendra pas. Elle EST VENUE.
Dédicace d’« Évolution II » dans son Édition anglaise :
« Aux millions d’âmes de l’Inde ignorantes d’elles-mêmes ignorant leur propre trésor. Avec mon amour infini. »
28 juillet 94
Bien chère, en vérité.
Et demain, le jour de notre ami, aimé et respecté.
Un temps de la vie où l’on se retourne et regarde derrière soi.
Mais il reste tout de même cette « famille » invisible qui nous relie, de ce côté ou d’un autre. Et il reste ce coin de notre cœur qui a envie, simplement, de dire : bonjour Yolande, on vous aime.
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Oui, beaucoup.
P.S. : Savez-vous qu’en Octobre, Laffont va (de Satprem)sortir tout un paquet de vieilles lettres de moi, depuis la sortie des camps ! Deux volumes, que j’ai intitulés « Lettres d’un Insoumis »… Oui, on n’est pas soumis, du tout, et de moins 1en moins à l’étrange faune « humaine » qui nous entoure. Mais on travaille pour que ça change – on travaille par amour et pour l’amour d’un Sourire d’Elle qui voulait tant que ça change.
Nous sommes ensemble dans ce Sourire.
P.P.S. : Figurez-vous que j’ai rencontré notre ami après son départ et il était plein d’affection : « Tu es mon fils », me disait-il !!
20 décembre 94
On parle de Sri Aurobindo, enfin. J’en suis gré à André Brincourt et j’ai voulu le lui dire – ce nom, Sri Aurobindo, c’est un Mantra. Le Mantra de l’Avenir. Personne ne comprend vraiment, mais cela ne fait rien, si j’ose dire ! Les faitsparleront et parlent déjà suffisamment.
Votre fidélité va dans mon cœur. Pourquoi donc vous revoyé-je toujours près de ma mère dans ce petit jardin de Balicourt, avec cet hibiscus rouge ?
Les peines restent, je sais. Mais on travaille pour que ce genre de monde change – et il va changer, il est bouleversé et
1 Satprem, , Paris, Robert Laffont.Lettres d’un Insoumis
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le sera encore davantage, et radicalement. On ne renaîtra plus dans cette peine.
Je ne peux guère écrire, mon corps est mis à rude épreuve. Mais les choses se font. On creuse un tunnel jusqu’à Mère. Alors tout se déversera.
Soyons parmi les Vivants.
Je vous dis ma profonde affection.
Juin 95
Pardonnez-moi, il m’est difficile d’écrire, le corps doit traverser une longue épreuve – mais j’ai voulu répondre quelques mots à notre amie Janine Monnot.
Je suis tout à fait retiré. J’ai voulu écrire un dernier livre avec ce qui me restait de forces – c’est comme une « aventure de la conscience » à l’autre bout, 33 ans plus tard1 ! Je ne sais pas si c’est publiable.
À cet autre bout, il reste seulement l’Amour et une immense prière pour cette pauvre terre.
dans cette seule chose qui reste.
1 Il s’agit de « ». Robert La tragédie de la terre, de Sophocle à Sri AurobindoLaffont, Paris, 1995.
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22 nov. 95
Ce mois de Novembre fatidique…
Il y a 22 ans, on mettait Mère dans le trou. Vingt-deux ans de combien de vies ? Et il y a 52 ans on me mettait dans le trou de la Gestapo – on dirait que ces forces cruelles sont toujours là, et partout.
Je ne sais pourquoi, depuis des semaines, votre pensée me vient très souvent (à moins que ce ne soit la mienne vers vous ?).
Oui, c’était un 29 novembre aussi que notre ami partait 1– sa pensée reste dans mon cœur. Il a partagé notre bataille, comme vous. Quelle bataille !… depuis – je ne sais quand. Depuis, peut-être, que j’ai affronté ces forces cruelles qui ont tiré de moi un cri si profond. C’est étrange comme les Négations vous mettent devant la question de toujours.
Cela me rappelle votre réflexion, qui m’a tant touché, à propos de ces « Lettres d’un Insoumis ». Vous m’avez écrit : « C’est hurlant de vérité ». Oh ! Oui, j’ai moi-même tant hurlé pour arracher la Vérité au milieu de cette désespérance de tout. Si je n’avais pas rencontré Mère et Sri Aurobindo, je ne sais pas dans quelle forêt vierge j’aurais dit adieu à ce monde.
Cette « question de toujours », j’ai voulu l’affronter une dernière fois dans ce dernier livre qui doit sortir, paraît-il, le 22 janvier. On dirait que l’on est toujours dans la même bataille des forces qui veulent détruire, tout, et de cette Nouvelle Chose qui cherche désespérément à naître au bout de ces vains millénaires de peine humaine. On voudrait tellement faire comprendre l’Enjeu humain. André Brincourt aide, il est probablement le seul à avoir le courage de parler de Sri Aurobindo. Je voudrais beaucoup que l’on aide ce dernier livre… où je parle de Sophocle, il y a quelque 2500 ans, qui, lui aussi, pose la « question de toujours ». Les millénaires passent, et cette fois-ci, allons-nous sauter encore dans le Trou ?
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Je me sens très pauvre à exprimer ces choses « hurlantes » – mais j’ai essayé. Je n’ai pas cessé d’essayer depuis… tant d’années.
Vous aiderez aussi, je le sais, et vous avez beaucoup fait.
Mais cette France, qui semble ne rien comprendre au vieux Maléfice de ces forces cruelles, me peine.
Comme Pondichéry me peine, comme Auroville me peine – que font-ils ?
En fait, j’ai voulu INCARNER, vous comprenez ? Incarner dans cette Matière, dans ce corps sorti du vieux trou des âges, ce pour quoi Sri Aurobindo et Mère ont tant peiné – à quoi servent les livres et les discours et les Institutions si l’on ne fait pas entrer dans cette chair humaine rebelle un peu de cette Vérité, de cet Espoir, de cette Chose si extraordinaire qui cherche à naître, justement quand tout semble perdu une fois de plus ?
J’aimerais CRIER cet espoir, cet autre pas de l’espèce quand elle arrive à son trépas – le crier à mes frères, à mes sœurs, à André Brincourt, à vous, et à qui peut entendre, et c’est une grande Nuit partout où l’on n’écoute plus guère que d’obscurs slogans et des Mensonges électroniques. Je ne peux plus écrire et écrire, et tenter de dire devant ces écrans tumultueux qui passent et qui passent des milliers de non-évènements qui se ramènent tous au vieux désastre, au vieux Maléfice – je veux essayer d’incarner, mettre dans une peau humaine quelque chose qui passera peut-être dans d’autres cellules moins obscures que notre Mental.
Il y a Évènement. un
Vous voyez, je vous écris en dépit de la grande difficulté que cela représente pour mon corps, mais je ne peux pas le faire pour tous et chacun, c’est une impossibilité matérielle. J’ai cinq sœurs que j’aime beaucoup, d’abord parce qu’elles sont les filles de ma mère que j’adorais, mais je ne peux pas écrire à chacune – et il y a tant d’autres sœurs et frères à qui j’aimerais écrire, mais ce n’est pas possible, il faut que je choisisse entre ce Travail si sacré, si difficile – enfin ce que Mère
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et Sri Aurobindo ont voulu faire entrer dans ces cellules de la terre – et ces interminables lettres. Je ne voudrais pas aller dans le trou avant d’avoir pu faire tout ce que je pouvais pour cette malheureuse terre totale. Il n’y a pas de « je » là-dedans : il y a un immense malheur humain dont il faut sortir. Vous comprenez ?
Alors il y a d’autres sœurs à qui vous pourriez faire comprendre la difficulté. Je pense au cercle restreint de ceux que nous connaissons et que j’aime mais à qui je ne peux pas écrire, à Rachel, à Janine Monnot, à Renée Pinel, à… Bibi, à Carole… et… tant d’autres. Que faire Yolande ? Alors j’écris à Yolande ! Dites-leur, faites-leur comprendre. Il y a un tel Mensonge sordide qui court partout, et pernicieux, comme dans nos écrans et nos journaux. Dites-leur que j’essaye de tout mon cœur et que je lutte pour la même chose – la MÊME – qu’il y a 52 ans quand un fourgon de la Kriminal Polizei m’emmenait à la Gestapo. Mais maintenant, on dirait que c’est partout puissant.
Voilà une longue lettre, chère Yolande, et c’est ce même cœur, si vieux, qui voudrait partager avec tous, faire comprendre. J’espère que ce dernier livre1 écrit avec tant de peine fera entrer quelque chose dans les consciences – cette si merveilleuse Aventure de la Conscience qui déboucher sur doitautre chose, enfin, dans nos corps, dans nos cœurs et sur cette terre.
Avec ma profonde affection, à vous et à tous mes frères et sœurs qui sont dans la peine.
1 Satprem, , op. cit.La Tragédie de la Terre, de Sophocle à Sri Aurobindo
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Avril 96
Votre pensée est souvent près de moi. On sent de plus en plus que les distances, les séparations entre les êtres, sont irréelles, – la cage fond. Tant, tant de choses changent d’horizon pour moi. Comme s’il ne restait que ce qui est vrai et chaud – tout le reste grouille méchamment. Tristement. Malheureusement on est très « poreux » dans tout cela – mais cela aussi a un autre sens. Tout a un sens profond.
Dans quelques jours, il y aura 50 ans que je rencontrais Sri Aurobindo et Mère. En Mai 45 je sortais de Buchenwald, en Avril 46, je Les rencontrais. Quelle Grâce étonnante, quel chemin merveilleusement tracé. Je ne cesserai jamais de m’étonner du Fil conducteur qui traverse les vies, les morts. On ne comprend RIEN au monde ! Yolande, on ne comprend RIEN à la réalité de la vie. Nous vivons dans une petite prison idiote et marchons sur une petite croûte insensée, et là-dessous, des profondeurs éblouissantes, et tout se tient.
La mère de Sujata est morte très jeune, c’était un « malheur », elle est venue toute petite à Mère – tous nos malheurs sont des portes de Grâce. On ne comprend RIEN, Yolande, dans notre cage « intelligente » – qui est en train de devenir idiote pour passer une autre porte du Destin merveilleux. Il y a aussi un grand Fil conducteur du Monde comme des petits hommes. Et tout se tient aussi. Quelquefois, dans un tout petit fil de nos petites vies, se croisent des étoiles inattendues et on bée sur une totalité divine. Une Merveille en marche – pour nous obliger à être enfin ce que nous sommes, à vivre enfin notre Vrai Destin. Nous n’avons guère commencé à ÊTRE, en dépit de nos millions d’années.
Ce pauvre Occident est très malade. C’est « quitte ou double » – quelle porte choisira-t-il (à moins que le choix ne
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soit déjà fait), celle de la mort ou de la Grâce. Mais dans tous les cas, c’est la Grâce de passer ailleurs.
On voit seulement toutes ces peines qui peinent et on serre tout cela contre son cœur, avec une prière. Cette « Tragédie de la Terre », c’était encore pour serrer toute cette Misère contre mon cœur et tenter de lui faire saisir un autre Sens.
Vous avez beaucoup travaillé, avec votre cœur aussi, pour faire passer ce Sens et vous êtes sur le chemin de la Grâce. Mère vous sourit. Et je vous aime.
J’ai lu l’article d’André Brincourt, et j’ai tenté de lui écrire. Chacun travaille à sa façon. Il n’y a guère que le Post-Scriptum de ma lettre qui laisse échapper une autre note. Tiens ! Puisque je parle de « note », j’ai écrit un tout petit bout de « poème » il n’y a pas longtemps, et j’ai pensé à vous :
Il y a une note perdue qui enchanterait tout où est-elle, où est-elle ? Oh ! mon cœur, où est-elle cette note éternelle ? où ce Sourire de lumière qui ferait fondre tout et on disparaîtrait là…
Voilà, on ne « disparaît » pas, on continue, mais on voudrait bien éparpiller ce Sourire un peu partout.
Avec ma fidèle tendresse.
À l’occasion, dites à Bibi mon affection. Je l’aime beaucoup.
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Cher Monsieur André Brincourt,
Comme je vous suis gré d’avoir su dire que nous n’étions pas là pour donner des réponses, mais pour poser des questions. J’ai toujours trouvé, dans ma vie, que la question portait le Feu même de sa réponse et ouvrait le chemin de la réponse – mais il faut que la Question brûle dans la peau pour avoir sa réponse , dans le corps, qui est le lieu de notre Mystère. Et làpuis, vous avez su si bien dire, après Sri Aurobindo, que notre imperfection même est une Promesse, sinon nous serions déjà murés – seulement, qui a le courage d’attraper son Noir pour le changer, pour en faire un outil de fouilles au lieu de couler avec ? Sri Aurobindo et Sophocle, comme les Rishis, sont un Défi – voyons, où êtes-vous ?
Mais cet hypnotisme occidental, télévisé et radiodiffusé, est si terrible et un grouillement de « sectes », tout se mélange dans une même boue collective, une confusion si totale – peutêtre allons-nous débarquer dans la Question même, toute crue, du fait de notre total désarroi ?
Mais que de peines, que de cruautés, que d’inhumanités pour arriver là. Mais il faudra bien que l’on y arrive, et tout nous y précipite. Qui survivra à cette démolition des consciences ? Il faudra bien que ça CRIE, tout de même. Je vois un formidable Positif dans tout ce Noir.
Mais…
Merci d’avoir apporté ces « questions » à la conscience de quelques uns, avec lucidité. Et puis, le nom même de Sri Aurobindo est un « Mantra », ça fait comme une lumière malgré soi, un trou qui vibre dans les profondeurs sans que l’on s’en rende compte. Alors mon cœur vous dit merci.
J’ai été aussi très heureux de votre rappel à Frédéric de Towarnicki, à notre rencontre en Inde dont je garde un souvenir très chaleureux et sympathique. Dites-lui, je vous prie, ma profonde fraternité.
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Nous sommes bien ensemble dans cet effort pour faire passer un peu de lumière dans notre Nuit.
P.S. : Par-delà les schémas intellectuels, j’aimerais dire ceci, en regardant ces peines, ces siècles :
Au fond de tout cela, il y a une Musique de ravissement, mais qui peut entendre cette Musique ? Si l’on pouvait l’entendre, tout serait sauvé.
Suis-je fou, suis-je sage, je ne sais, mais toujours il y a un Oiseau qui chante.
20 décembre 96
Je pense souvent à vous, ou votre pensée me vient (je ne sais pas dans quel sens ça fonctionne !) et puis cette année s’achève, pustulante, comme si la terre des hommes était un énorme abcès. Mais symétriquement ou simultanément, je sens, je vis quelque chose qui est de plus en plus… je ne sais que dire, extra-ordinaire, nouveau comme il n’y a rien eu de nouveau depuis… peut-être, notre sortie des eaux. C’est maintenant que je comprends Mère, si terriblement, comme si je ne comprenais rien ou si peu, autrefois. Le travail gigantesque, divin, qu’Ils ont fait pour que nous puissions, un jour, passer le nez hors de nos eaux fétides. Tout ce que je puis dire, avec une évidence corporelle, c’est que va changer, toutest en train de changer – justement ça éclate pour ça. Les
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hommes sont fous, électronisés et « démentalisés » comme disait Mère, et leur conscience est plus polluée que leurs cités, alors quoi dire là-dedans ? Je travaille avec mon corps, je prie avec mon corps, je fais devenir ce qui semble l’Impossible, ou le prochain Possible – si leurs virus sont contagieux, la Contagion de Mère est encore plus puissante et radicale. C’est un grand Nettoyage pour le Nouveau. Il faut seulement avoir le courage de traverser les dernières convulsions et perversions des vieux Primates. Comment les hommes ne voient-ils pas ? ! Est-ce qu’il y a encore des consciences qui voient – ils voient, peut-être le Négatif, mais pas le for-mi-da-ble Positif. Comme j’aimerais le leur dire ! (Comme une démonstration de laboratoire !) Mais je dois me condamner au silence, tristement parce que j’ai une vieille fibre sympathique avec toute cette Misère humaine. Les faits parleront d’eux-mêmes. Qu’est-ce que l’on fourre dans la tête des étudiants qui, comme moi, déambulaient sur le Boul’Mich avec une fièvre et tant de questions dans le cœur – je rêvais de partir aussi loin que possible (!) et Mère m’a précipité dans les étoiles nouvelles et des longitudes inconnues. C’est fabuleux, et c’est vivant – notre humanité présente est fantomatique, mais très vilainement. Alors, que dirais-je à ces « étudiants-moi » du Boul’Mich ?? et pourtant je suis plein-plein à craquer (mais la tête solidement sur mes épaules… fragiles !)
Voilà, je voulais vous dire que l’on marche, et je ne sais quel genre d’année je dois vous souhaiter, mais ça va très vite. Et surtout je voulais vous embrasser très affectueusement, sans oublier nos amis et amies.
P.S : Mes livres ne se vendent guère qu’à dose homéopathique (!) ce qui désole mon éditeur (sans le décourager – Robert Laffont est unique de compréhension et d’amitié).
Il y a tout de même des gens qui comprennent – je ne parle pas de vous ! Votre comparaison avec le temple d’Angkor et le
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barattage des océans, pour faire sortir le poison du monde, m’a beaucoup touché, c’est si actuel –, mais j’avais reçu une lettre (inattendue) de Jacqueline de Romilly, en février dernier 1(c’est dire !), à propos de la « Tragédie de la Terre », et il me vient maintenant de vous la faire lire… J’avais montré la copie de cette lettre à Robert Laffont et à Micheline en les priant de ne pas en « faire état », cela me paraissait peu gracieux ou indécent étant donné la gentillesse de cette dame. Donc, ce n’est pas du tout à faire circuler, cela me gênerait, mais vous avez un sens de ce qui peut aider notre travail…
Bien. A-Dieu-vat !
Je ne dirais jamais assez ma gratitude pour votre fidèle affection.
Tout d’un coup, je me dis : mais pourquoi ne rencontreriezvous pas Jacqueline de Romilly ! – sait-on jamais, il peut y avoir des affinités…
(Fin décembre 96)
(Vœux pour 1997)
Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas rencontrés physiquement… si le Divin veut bien se débrouiller !
Nous sommes souvent avec vous silencieusement. Quelques mots pour vous le dire en cette fin de l’année. Que la nouvelle année 1997 prenne son plein sens dans notre vie à nous tous.
Profonde affection de Sujata.
1 Jacqueline de Romilly (26.3.1913-18.12.2010), écrivain, professeur, membre de l’Academie Française, Grand-Croix de la Légion d’Honneur, Grand-Croix de l’Ordre National du Mérite, Commandeur des Palmes Académiques, Commandeur des Arts et Lettres
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Janvier 97
Bien chère Yolande,
Le travail qui se fait dans le corps devient si dur – on pourrait dire épuisant – que je ne peux plus écrire, pardonnez-moi. Il faut que je puisse tenir le coup sans m’éparpiller dans des choses du « dehors », si dignes d’intérêt soient-elles.
En dépit de cet état physique précaire, mon cœur est toujours près du vôtre.
Pour Yolande
7 mars 97
Je pense à Yolande avec tendresse.
Que Mère vous entoure.
Vous êtes dans la tranquillité de notre cœur. Et il y a de la tendresse.
Sujata8 mars 1997
Janvier 98
Chère, bien chère Yolande,
Je pense souvent à vous, je n’oublie jamais ceux qui m’ont aidé. C’est un regret de ne pas pouvoir vous voir, mais l’état du corps, la difficulté de cette transition à un autre état m’empêche tout à fait de me mouvoir d’une façon un peu normale – il me faut beaucoup de solitude concentrée.
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Mais tout de même je voulais que ce premier mot de l’année… inconnue et critique, aille vers vous, avec tout mon cœur, et je n’oublie pas non plus mes autres amis si proches et fidèles. Nous allons vers un autre monde, une autre terre, plus véridique, je le sais, je le vis – cette transition est éprouvante mais c’est une telle Grâce d’avoir un Sens.
Mars 98
Oui, « J’y suis, j’y reste », vos quelques mots ont une vieille résonance en moi, et c’est un regret de ne pouvoir vous le dire plus physiquement.
Je travaille, je m’obstine comme un vieux Breton, et je sais, à travers la sordide décomposition du temps ce qui frappe à la porte et ce qui va recomposer tout – il faut tra-ver-ser.
Sujata, mon sourire, vous dit… son sourire.
J’ai voulu écrire quelques mots à André parce que sa fidélité me touche, et son courage, à travers les enfers médicaux. Il y a Autre Chose qui nous sauve en dépit de tout – ce qu’on appelle âme, qui est amour.
Avec ma tendresse toujours.
03.98
Le temps file. Déjà 25 ans que Mère nous est devenue invisible… Voilà 20 ans que nous avons quitté Pondichéry où j’ai vécu 40 ans de ma jeunesse. Cela parait pourtant comme l’autre jour quand on vous a connu en 1969. Inoubliable. Aussi inoubliable votre aide si précieuse.
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Que devenez-vous ? Je n’aurais pas dû vous poser cette question, car votre réponse est déjà là : « J’y suis, j’y reste ». Nous aussi. Nous sommes donc ensemble.
Ensemble dans l’amour de Mère avec une profonde affection.
15 juin
Chaque fois que je vois « Yolande » sur l’enveloppe, je suis très content !
Bonjour Yolande !
Vraiment, je suis trop écrasé pour écrire, le corps est mis à rude épreuve, et tout ce misérable vieux monde malade est en train de crouler – on prie. J’avais reçu aussi un très gentil mot de J. et j’étais dans l’impossibilité de répondre – je suis trop dans le creuset de l’avenir. Mais la fidélité des cœurs, ça compte.
Frédéric de Towarnicki reste présent et sympathiquement dans ma conscience, j’aime ce courage et cet élan pour créer encore en dépit de sa condition physique, je souhaite de tout mon cœur qu’il puisse réaliser quelque chose avec mon gentil « sosie » (il a l’air très gentil), moi, je n’ai jamais été « gentil », mais j’ai toujours profondément aimé, sans très bien savoir ce qui était vraiment aimable dans cette espèce ambiguë.
J’aime ce vers quoi l’on tend.
Je vous embrasse comme un frère et suis avec vous dans cet effort pour « arracher » votre Boeing !
Courage et tendresse – Sujata aussi garde une vraie tendresse pour vous. On n’oublie pas.
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16 juillet 98
Voici une copie pour vous. Je tente d’expliquer les choses. Gardez cela pour vous. Avec ma vieille tendresse. S.
Cher Frédéric, bien cher,
Oui, vous êtes resté très présent dans ma conscience, vivant, et je sens cette vie dans votre courage créateur encore et en dépit de tout, comme si vous étiez là. Peut-être sommes-nous dans ce même « là » qui compte dans la vie, et il n’y a pas trente-six choses ni tant d’êtres, un immense point d’être où tout tient et se tient. C’est très poignant à vivre, et difficile. En vérité je vis une étrange chose, inconnue dans une peau d’homme, et c’est cela qui m’oblige à vous décevoir alors que j’aurais tant aimé vous faire une joie. Je ne peux plus rencontrer « normalement » quiconque, je suis physiquement écrasé par une Puissance inconnue des hommes mais qui est en train de bâtir celui que nous serons. Je ne peux même plus parler intelligemment ni guère me mouvoir sous ce poids (ou dans ce poids), c’est comme de l’autre côté de nos tombes, et comment vivre hors de ce que nous sommes physiologiquement et de par nos millions d’années animales ?
Chaque jour, et vraiment chaque heure, je m’étonne comme dans un perpétuel miracle invivable mais qui se vit quand même, oui c’est une sorte d’impossibilité qui se veut possible – et ce n’est pas moi qui veux ! Ça m’est tombé dessus comme une cataracte, mais d’aucune eau : c’est un autre air qu’il faut respirer et respirer sans qu’on y puisse rien, c’est tout déclenché, et peut-on s’arrêter de respirer une minute sans tomber par terre !? Alors c’est perpétuellement une sorte de chaos entre la mort de la vieille vie et cette autre vie qui n’a pas de mots ni même de moyens de vivre – c’est le Moyen même qui est en train de se créer sur le vif ! C’est le prochain « homme », ou le prochain être sur la terre qui est en train de se fabriquer, et dans quoi cela peut-il se fabriquer sinon à
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travers toutes les contradictions et négations de notre vieille carcasse périmée !? Ça ne se passe pas « là-haut » dans les immensités de la conscience, ça se passe , dans cette peau, où iciil faut faire entrer malgré elle cette Immensité même. Pardonnez-moi, mais je ne peux dire que des choses peu cohérentes. C’est très fabuleux et en même temps terrible – une grâce de pouvoir tenter de vivre cela au milieu de notre vieux monde qui croule. Voilà, pour vous je tente de dire, et j’ai plus d’une fois tenté de dire cet Inconnu de demain – il faut bien que ça commence quelque part, et quelle part, quel point de matière est-il séparé du reste ? On vit ou on essaie de vivre tous les corps en un. C’est trop pour un petit bonhomme, mais il faut bien continuer – c’est tout déclenché comme un « cataclysme » terrestre, c’est inévitable et inexorable et miraculeux. On y va, tous. Que puis-je dire pour votre jeune et sympathique ami ? Aventurier… J’ai vécu la forêt vierge, mais l’Inde est ma plus grande aventure et j’y ai découvert non seulement ma propre forêt vierge mais celle du monde et des siècles qui ont engendré ce que nous sommes devenus, et dans cette sublime Négation du vrai grand large libre, j’ai trouvé la clé même de ce qui ouvre les portes sur l’avenir de la terre. C’est épouvantable à vivre, comme de défaire des siècles de camp de concentration, et puis… Le grand Air… inimaginable et très irrespirable dans une vieille peau de singe.
Il fautque votre nouvel aventurier trouve sa propre énigme et son propre Mystère, et sa propre clé puissante – cela qui PEUT. On ne peut pas « dire » cela : il faut creuser dans sa propre peau et sa propre peine. Mais il n’y a qu’un Sens : c’est la Joie qui nous appelle, c’est la vraie Vie qui nous appelle, et qui est là sinon nous ne la chercherions pas. L’Évolution, déjàça se fabrique sur le vif – on ne d’avance : ça se fait sait rienavec chaque pas et dans le noir. Mais il y a « quelqu’un » au fond qui sait et qui pousse.
Je vous embrasse de tout mon cœur et je suis bien triste de vous décevoir. Je vous souhaite tout le meilleur de ce que vous êtes.
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On ne se quitte pas.
P.S. : Si votre jeune ami peut lire Sri Aurobindo ou l’Agenda de Mère, il entrera en contact physique avec la Source de demain.
Et vos « souvenirs de la Forêt noire » ??
11 oct. 98
Chère, chère Yolande,
Cette lettre de Jacques m’a tellement touché, et puis votre souci pour moi – mais je vais bien ! C’est tout le monde qui va mal, et peut-être que je sens dans mes côtes et mes épaules !
Ça résiste comme du fer, mais on pilonne et pilonne, comme disait Mère. C’est l’Amour de Mère qui me porte en dépit de tout, on voudrait tant que toutes ces peines qu’elle a subies (et Sri Aurobindo !) ne soient pas en vain, qu’au moins quelque humain soit assez désespéré pour vouloir que tout ça change et suivre Leurs pas. Et puis ma douce Sujata est là. On travaille ensemble.
Frédéric de Towarnicki est émouvant aussi, on est tellement ému de sentir ces hommes vrais qui appellent autre chose. Micheline m’a transmis vos paroles à M.E. (et pourquoi ne pas dire simplement et directement à Micheline, elle est si bonne cette Micheline et elle aide tant – chacun a sa façon d’être et joue son rôle avec cœur, c’est le principal), elle va donc, en principe, parler à Robert Laffont pour lui demander, s’il est possible (et valable) d’inclure ma lettre à Frédéric dans ces « 7 jours en Inde », avec quelques lignes préliminaires.
Vous êtes tous si bons et fraternels, ça fait tant de bien au cœur de savoir toutes ces tendresses silencieuses. J’aimerais vous embrasser aussi avec tout mon cœur de vieux Breton fidèle et obstiné.
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Vous verrez ce que j’écris à Jacques.
Je pense souvent à notre ami J.R.D. L’Inde aurait bien besoin d’un homme comme lui.
Vous êtes avec nous tendrement.
Oct. 98
Cher Jacques1
J’ai été tellement ému par votre lettre, et j’aimerais vous embrasser. Des années ont passé et vous êtes là si immédiatement là, comme un ami et un frère jamais quitté. Les vies sont étranges et ce qui compte réellement surgit soudain comme un sourire toujours là et un amour tout au fond qui savait ce que nous ne savons pas – et comme il faut du temps pour comprendre…
Je suis dans une vie où l’on embrasse tant de choses et d’êtres qui ne savent pas eux-mêmes. On voudrait tant que les hommes touchent cette Réalité merveilleuse qui dort en eux. J’essaie de faire entrer cette Réalité dans notre matière rebelle. Tout d’un coup, peut-être, ils toucheront ce centre de tout et tout sera renversé dans un sourire ébloui, comme si rien n’avait jamais été que Cela.
Mon cœur va bien depuis votre visite, il apprend l’autre Loi, c’est-à-dire qu’il apprend l’irréalité de toutes ces vieilles lois malades – c’est la vieille habitude de mourir qui se décroche en vous faisant sentir toutes ses vieilles griffes. La seule grosse difficulté avec laquelle je me bats, c’est ce squelette de vertébré, cette première matière qui a des millions d’années et sent son écrasement dans une Puissance immense et libre hors de sa prison habituelle*. Mais peut-être, un jour, tout cela fondra – c’est la terre entière qui est en question, pas seulement la loi
1 Jacques Aigueperse, médecin des hôpitaux. Il s’est déplacé en Inde, bénévolement, à la demande de Sujata pour trouver Satprem dans la forêt.
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d’un petit bonhomme. Nous allons sortir de tous ces vieux fantômes qui meurent de n’être pas ce qu’ils sont. Et la Terre nouvelle sera.
Je vous embrasse avec tout mon amour et Mère vous prend dans son cœur.
*Si vous alliez sur Jupiter sans scaphandre, que sentirait votre corps ?
Le 12 octobre 98
Jacques, mon cher Docteur,
Comme les paroles de votre cœur ont touché mon cœur… Je reste toute émue. C’était si longtemps et puis c’est toujours là, tout présent. Oui, vous êtes tout présent. Comme notre chère amie-sœur Yolande.
En ce qui concerne l’état physique de Satprem c’est un peu comme quand le soleil se lève le matin, il est tout frais, puis plus le jour avance plus cela devient alourdissant. Comme quoi le matin Satprem fait ses exercices régulièrement. Mais venu midi il se sent écrasé par cette Puissance. Le soir venu il peut à peine parler, tant est cet écrasement. « Ecrabouillé » pour utiliser son mot à lui. C’est ça la difficulté pour les rencontres. Alors quoi dire ? Mais je garde votre offre dans mon esprit.
Dites-moi, Jacques, comment allez-vous ? Comment s’organise votre vie ? Êtes-vous toujours avec les « Médecins sans frontières » ?
Autrement… comment se déroule votre journée ?
Avec le Sourire de Mère, de tout cœur.
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30 décembre 98
Yolande, chère Yolande, si je pouvais j’aimerais aller vous embrasser pour effacer toutes les petites choses stupides et inutiles dont nous nous encombrons, alors que chaque chose est à sa place et bien faite.
Oui, depuis 25 ans, nous avons fait une sorte d’énormité de travail, impensable, sur tous les plans, et cela n’aurait pas été possible sans l’aide si gracieuse qui est venue près de nous pas à pas et juste au moment voulu. L’aide de Yolande est inestimable, et mon regret est de ne pas avoir la possibilité physique de vous embrasser et de vous le dire – ce vieux corps tire très fort sur son ancre. Vous comprenez ? Si vous avez lu ce que j’ai écrit à Towarnicki, c’est simple et clair.
J’envisage et j’ai commencé une dernière Besogne, dure besogne, c’est de publier enfin ces « Carnets d’une Apocalypse », justement ces 25 années sur la piste de Mère pour que leur terrible travail dans le corps, dans cette Matière rebelle, ne soit pas perdu et l’objet de quelque « nouvelle religion » et de quelque noble « idéal » qui reste dans l’air. Il fallait FAIRE, suivre ce terrible chemin, et il fallait un petit bonhomme aussi désespéré que moi, prêt à tout, qui AIMAIT Mère… Bon, on a essayé de faire VIVRE ça dans une peau humaine – alors là on comprend tout, on comprend le terrible Labeur qu’Ils ont fait seuls à travers leur corps et toute la Négation du monde. J’ai voulu suivre ces pas-là, incarner. Ces Carnets disent l’expérience pas à pas, la découverte pas à pas de tout ce qui recouvre notre manière d’être mentale et mensongère – un trou dans ce Mur.
Je ne sais pas quand ces « Carnets » seront possiblement publiés (c’est ruineux pour un éditeur !). Je ne sais pas non plus qui comprendra, c’est si loin de la conscience actuelle – mais les temps peuvent changer et la Conscience humaine peut basculer dans un inconnu qui change tout. Je crois d’ailleurs, que tout ce Mensonge terrestre est en train de basculer dans autre chose – un Autre Chose sidérant. Bref, je me suis dit
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que parmi des milliers de lettres que j’ai écrites pour « faire comprendre », mes lettres à Yolande avaient leur place et leur importance dans cette grande Bataille, cruelle bataille, qui s’est déroulée après le départ de Mère, et elles pourraient êtres incorporées dans ces « Carnets »… Qu’en dites-vous ?
Mettons-nous dans la grande Dimension. Mais c’est comme vous voudrez. Si oui, vous pourriez m’envoyer le « paquet » (!) ou des photocopies.
Comme il vous plaira, si tant est que ma pensée vous plaise !
Enfin voilà, et ces longues lettres sont une grosse difficulté pour moi.
Mais dans tous les cas, je songe à publier ces « Carnets » à partir de 1973, qui sont vraiment d’une « apocalypse ».
Le Vrai Côté, c’est la fidélité à cette Œuvre, à Mère, à Sri Aurobindo – et puis mon amour toujours pareil pour ceux qui ont aidé : la fraternité humaine, ça existe pour moi.
Avec vous Vers une année Victorieuse : Leur Victoire pour la Terre.
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Satprem et Sujata veulent les lettres de Yolande.
30.12.98
Nous avons vos lettres à nous. Ce sont les lettres que nous, Satprem, vous avons écrit qui manquent. Ça laisserait un très gros trou sans celles-là.
Bonne année Yolande, vous êtes aimée même si vous ne le croyez pas.
(Lettre de Yolande à Satprem et Sujata)
Paris le 21/1/1999
À Satprem et Sujata
… Revu hier André Brincourt guéri de son cancer. Il aurait une centaine de lettres de vous.
Appelé Frédéric, prêt à témoigner pour la réédition de « Sept jours en Inde ».
Appris que Jean-Marie me cherchait au sujet des lettres de Carmen.
Laisse tomber tout projet de filer et autres « aventures ».
Ce que je n’ai pu faire, d’autres le feront.
La joie demeure au milieu des écoles 4 fois par jour, des petits et des bébés à naître chez mes nièces.
Ma seule sortie rechargeable, le tombeau parsi de Jeh1, croulant sous les fleurs de l’unité à chaque anniversaire de naissance et de départ.
Je souhaite de tout cœur pour vous, après le prix Alexandra David-Néel, que l’on sache
Qui est Sri Aurobindo
Qui est Mère
Quel est le scribe qui a osé tracer le sillon.
Mes vœux affectueux …
1 au cimetière du Père-Lachaise à Paris
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Le 6 mars 1999
… L’affection dans nos cœurs ne change pas. C’est toujours là, stable, inchangé. Satprem ne cesse pas de dire combien d’affection il a pour Yolande dans son cœur.
Nous pensons souvent à vous. Demain, le 7 mars, c’est votre jour d’anniversaire. Nous serons avec vous.
Satprem vous souhaite que la paix et le silence soient avec vous.
29 juillet 99
Bizarre… Je me suis réveillé ce matin avec votre pensée et c’était affectueux – dans la profondeur, mon cœur reste toujours pareil à ce qu’il était depuis… je ne sais pas, des siècles. Mes sentiments sont très peu « humains » au sens où les gens l’entendent – ça s’en va très loin dans le temps et dans l’espace.
Bref, je dis à Sujata cette pensée de vous qui m’est venue inopinément, et elle me dit « Mais c’est aujourd’hui le jour de Jeh Tata, son anniversaire. » !
Moi, qui ne me souviens jamais des dates, à moins qu’elles ne s’en aillent dans la vallée du Nil ou du Gange !
C’est vraiment dommage qu’il y ait eu cet interlude « idiosyncrasique » (comme dit Mère) à propos de vétilles qui m’obligeaient à vous écrire et réécrire inutilement (et difficilement dans l’état de mon corps). Oh ! Yolande, passons dans la grande dimension des choses où vous avez joué un rôle bénéfique – cela je ne l’oublie pas. Chacun joue son rôle et aide à la grande Histoire qui se joue sur la terre à travers
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quelques instruments de bonne volonté qui se sont donnés. Cette Histoire devient très « serrée », et cruelle sous des minois démocratiques et que sais-je – le vieux Mensonge jette sa purulence avant d’être nettoyé une fois pour toutes : « Et ça sort, et ça sort » disait Mère. J’ai tenté de le dire plus d’une fois. Et on continue obstinément à travailler pour que cet épisode terrestre arrive à sa fin. Plus c’est dégoûtant et laid, plus c’est le signe que ces vieilles Forces hideuses se débattent devant leur mort.
Voilà, je vous souhaite bonne santé et bon courage – plus nous « vieillissons », nous, plus nous débouchons dans le Large d’où nous venons et où nous allons sans fin.
Mon amour profond reste avec vous.
20 décembre 99
Oui, on vous aime. Il y a un étrange oiseau en vous comme moi ! Je suis content de vous avoir retrouvée. Comme les oiseaux on entend toujours les appels, on est à l’écoute.
Je suis à l’écoute d’un monde douloureux, finissant, et d’un autre qui appelle, inconnu, mystérieux, mais qui se bâtit jour après jour, envers et contre tout. Ça se bâtit dans un corps qui résiste mais qui désespérément que toutes ces veutpeines ne soient pas en vain. J’ai écrit (juste terminé) un dernier « conte » pour tenter de dire une fois de plus ce chemin sans chemin, cette merveilleuse Énigme qui est en train de se déverser dangereusement sur cette terre. Les décades passent… Depuis 73, quel chemin !
J’avais écrit la « Légende de l’Avenir » au début 98, et ça doit sortir, paraît-il, en février 2000… (entretemps j’ai écrit « Néanderthal »), cela devient de plus en plus difficile de se
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faire publier, mon ami Robert Laffont comprenait très bien ce que je tentais de dire, mais sa Maison lui échappe, entre les mains d’un « gros » affairiste technocrate qui ne s’intéresse guère qu’au chiffre de vente. Robert a dû pousser très fort pour faire sortir cette « Légende ». Sans Robert, je crois que je n’aurais jamais pu faire sortir quoi que ce soit ni faire passer un peu Sri Aurobindo et Mère dans ce monde obscur. Alors ce dernier « conte » ?… Peut-être qu’il se manifestera directement dans la Matière et les évènements ! On essaye, j’ai passé ma vie à essayer les choses les plus impossibles.
Micheline – je viens de l’apprendre – s’est cassé le bras (douloureusement) après avoir fait un énorme boulot, conférences, etc. à Genève (à l’Université, je crois) et fait vendre beaucoup de livres de Sri Aurobindo, Mère, et votre serviteur… Evidemment c’était trop de pression. On lui a mis des broches dans le bras après 1h30 d’opération difficile. Il lui faudra environ 1 mois pour se remettre de ce choc.
Micheline m’a appris aussi que l’on avait réimprimé « 7 jours en Inde » en rajoutant ma lettre (je crois) à F. de Towarnicki – je garde toujours Frédéric dans un coin de mon cœur, et je n’oublie jamais André Brincourt. Oui, je me souviens que j’écrivais à Jane (et à lui) dans ces années si terribles, pour tenter de « faire comprendre » l’Enjeu. J’ai eu là vraiment, et bien grâce à vous, des aides inestimables. Mais Jeh reste mon grand regret pour l’Inde, qui est en pleine dégringolade, si l’on avait eu un Premier Ministre comme lui, cela aurait été un grand tournant. Mais probablement il faut aller au bout de la pourriture avant que ça change. On travaille pour cela, et M., N. font un énorme boulot pour défaire cette emprise démoniaque, anti-hindoue, sur l’Inde. Mon « conte » vous dira peut-être des choses plus « librement » s’il sort jamais.
Je n’oublie pas cette très chère Rachel et Bibi – c’est dommage que je ne puisse plus voir quiconque, mais le travail dans le corps est trop difficile et… périlleux. Le seul « secret » que je veuille garder, c’est celui de mon lieu de résidence : je suis très
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visé par des Forces cruelles qui voudraient bien me détruire si elles pouvaient.
Voilà mes « nouvelles », sans nouvelles, sauf que je vous aime et tous ces frères et sœurs très chers qui m’ont bien soutenu et réconforté.
Avec Sujata, je vous embrasse.
On travaille pour l’Avenir.
Ce n’est pas un nouveau millénaire, c’est un autre Âge.
13 février 00000
Une pensée me poursuit. J’avais écrit à ma cousine Annie (la fille de la sœur de ma mère si chère) une lettre outragée lorsque j’ai appris cette « marée noire » sur Belle-Île et la Bretagne, j’ai laissé à la fois couler mon cœur et ma question pour cette « humanité » en voie de destruction, et surtout pour cette Terre de Beauté qu’ils pillent et ravagent, pire que les grands Envahisseurs barbares d’antan. Je me souviens de Malraux : « Je vois en Europe une barbarie soigneusement organisée ». Et tout d’un coup aussi, mais sur un autre plan qui semble englober toute notre terre dans sa nouvelle « terreur » qui n’est pas de notre vieille révolution française – il n’y a plus de Révolution, il y a seulement des assassins partout… C’est de Gaulle qui confiait à son ministre Peyrefitte à propos de son village, Colombey-les-Deux-Eglises : « Est-ce que ce ne sera pas bientôt Colombey-les-Deux-Mosquées ?? ».
Alors cette « marée noire » m’a mis devant la question même que je vis depuis un demi-siècle et plus, et qui presseétrangle maintenant toute notre verte terre, et j’ai laissé couler
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mon cœur dans cette lettre à Annie… J’aurais voulu crier cela sur tous les toits, et je l’envoie sur votre toit – tant pis ! Mais nous sommes tous, avec ou sans mazout, dans une immense Marée Noire de Conscience (ou d’Inconscience plutôt) et le temps presse.
Je vous embrasse et ne vous quitte pas. Sujata vous envoie son sourire, si rassurant au milieu de cette Bataille pour l’Avenir de la Terre.
6 mai 00000
Chère Yolande, bien chère,
Je suis très conscient de vos rencontres « radioactives » et de votre aide sur le chemin – cet impossible chemin qu’il faut rendre possible, chaque jour et chaque minute, pour la terre. C’est assez écrasant et miraculeux pour un corps. Mais on est Breton et obstiné, et puis quoi… Ils m’ont tout donné avec tant d’amour et de Grâce quand j’étais un misérable et désespéré et petit bonhomme… Sans Eux, il n’y avait RIEN que ce monde suicidaire et de plus en plus cruel. On se demande comment ça tient encore debout.
Mais j’ai senti une note peinée à la fin de votre lettre : « Je ne peux vous demander de vos nouvelles. Je ne peux vous rencontrer. Je communique rarement avec vous. Mais j’ai une telle foi… »
Oui, je sais, chère Yo, Sujata et moi avons senti plus d’une fois le regret de ne pouvoir vous rencontrer, mais je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas et je peux de moins en moins m’arracher à ce yoga difficile, périlleux, qui est le seul espoir pour la terre après tous ces âges interminables qui se répètent et se répètent avec leur mort et leur non-sens cruel. Il faut sortir de là, il faut qu’un être humain, au moins, fasse les premiers pas sur ce terrible chemin que Mère et Sri Aurobindo ont ouvert
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avec tout le sang de leur corps et de leur vie au milieu d’une incompréhension totale et d’une opposition générale – on n’allait pas recommencer les petits Ashrams…
Alors je me bats, un peu avec tout et surtout avec mon propre corps. Alors je ne pouvais pas ouvrir mes portes et dire bonjour à Yolande que j’aurais pourtant bien aimé d’embrasser. On se donne, c’est tout, à cet Avenir qu’il faut conquérir de haute lutteet par amour pour la terre.
Oui, Laurence veut faire du bon travail, elle est sincère 1et il y a de l’amour dans son cœur. Et puis il y a Frédéric, André Brincourt, et Anne Denieul et Rachel et Bibi… et… on n’oublie pas ceux-là qui nous ont souri un moment, ils restent tous dans notre cœur.
Janvier 2001
Voici venir le temps du Nouveau. Un nouveau mois, un nouvel an, un nouveau siècle, un nouveau millénaire.
Mais qu’y a-t-il de nouveau dans le quotidien ? C’est cela notre travail. Remplir le quotidien du merveilleux Nouveau. C’est une joie de savoir que Yolande participe à ce travail. Elle a toujours participé.
Avec la joie profonde d’avoir une telle amie.
1 Laurence de la Baume. Elle publiera , Édi-Satprem, l’homme de l’espoirtions Oxus, 2003.
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Vous serez contente de savoir que Satprem a terminé sa traduction du « Livre sept » de Savitri. Le « Carnet d’une 1Apocalypse » est à l’imprimerie. De mon côté le « Livre six » des Chroniques s’apprête pour l’imprimerie. 2
27 janvier 01
Chère Yo,
Oui, je pense à vous bien souvent en dépit de mon silence – Leur silence qui m’emplit lentement mais impérieusement de la nouvelle Source des hommes, s’ils ont assez soif pour se pencher sur ce trou qui n’a besoin de rien, creusé par Mère et Sri Aurobindo. Il se pourrait bien que ce soit aussi un trou dans sa vieille géologie ! Mais en tout cas dans sa conscience en ruines.
Je travaille là-dedans, de tout mon corps et de tout mon cœur et je n’oublie jamais l’aide que vous avez apportée à notre travail. J’aimerais le dire aussi aux vrais amis, à Frédéric de Towarnicki, à André Brincourt, Anne Denieul et Rachel et… Bibi, tout un si gentil monde que j’aimerais embrasser. Mère m’embrasse avec Sujata, alors Elle vous embrasse aussi. J’essaye d’écrire encore pour tenter de faire sentir la Merveille qui nous attend.
Laurence de la Baume essaye de faire un grand travail béni.
1 Sri Aurobindo, , en 12 livres, raconte en Savitri – A Legend and a Symbol24 000 lignes d’une poésie gnostique-mystique de l’Avenir, la Victoire de l’Amour sur la mort.
2 Sujata Nahar, , trad. de l’anglais, Buchet-Chastel.Les Chroniques de Mère
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Le 2 février 2002
Nous voici dans le mois de Mère. Le deuxième mois de cette année nouvelle. Nous avons reçu des nouvelles de beaucoup d’amis – et de famille – mais rien de notre chère Yolande. Vous nous avez oubliés ? Mais nous ne vous oublions pas. Que faites-vous ? Au moins vous vous portez bien ? Notre amour, notre affection va à vous.
Satprem prépare le « Carnet 4 ». Il travaille beaucoup. Son corps se fatigue vite. Ce corps subit beaucoup.
Bien d’affection.
4 février 2002
Yo, Chère Yo,
J’ai seulement mon affection, ma tendresse profonde pardelà les étoiles qui filent vers l’Inconnu de demain.
Mais on vit cet inconnu passionnant et plus véridique que le présent. On travaille pour le Nouveau.
Avec vous dans le sourire de Mère.
Portez-vous courageusement.
Le 18 mai 2002
Le banal et le quotidien ? Oui, c’est émerveillant quand on sait regarder. Il n’y a, à vrai dire, rien de banal. La moindre rencontre, le moindre geste, la pensée fugitive, tout est plein de merveilles si on sait regarder, écouter. Écouter, oui. Il y a un silence reposant, il y a une musique au fond des choses.
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Les mémoires viennent en vagues avec leurs écumes, puis les vagues se retirent laissant des coquillages ou de simples dessins sur la plage. J’ai ramassé beaucoup de beaux coquillages : Yolande, Maneck, Bibi et tant d’autres. Ces dons de la vie sur 1ma plage me sont plus chers que les plus beaux joyaux.
En ce qui concerne les rencontres, l’état corporel de Satprem ne les permet pas. Son corps est écrasé par la Force qu’il subit. C’est presque un constant gémissement. En fait c’est comme ça depuis le mois d’octobre – quand les américains ont commencé leurs bombardements en Afghanistan. Voyons ce que le Divin veut pour le monde.
Le « Carnet 4 » (1984) est à l’imprimerie. Donnez de vos nouvelles de temps en temps au moins. Car même si vous ne le savez pas, vous restez dans nos cœurs.
Le Divin veut le changement de la terre, un être Nouveau. On vous aime.
9 février 2003
Pour vous épargner mon écriture illisible je vous envoie une copie dactylographiée.
J’étais tout ému de retrouver votre écriture elliptique et toujours fantastique dans le grand Conte de la Terre ou son Aventure qui est en train de se dérouler sordidement pour nous obliger à faire le Choix final et décisif entre cette vieille Espèce moribonde et son Avenir merveilleux.
1 Maneck d’Oncieu épouse d’un ami ancien de Satprem, un marquis français, Bernard d’Oncieu de Chaffardon. Satprem parle dans et l’Agendaaussi dans ses de ce « gentleman-aventurier au cœur Lettres d’un Insoumisnoble et chaleureux ».
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Cette Terre, c’est vraiment un grand Défi du Divin à Luimême. Voyons, où êtes-vous ? Ici ou là ? On travaille ici à relever ce Défi et à cœur et âme, sortir de ces décombres vouloir, « humains » qui ne sont plus des Hommes mais une sorte de vilaine Horreur entre-deux… Tiens ! à propos, je viens d’écrire une nouvelle Préface à la nouvelle réédition de « L’Aventure de la Conscience ». Je suis toujours, et de toujours, l’aventurier de l’Inconnu qui est en train de se dérouler sous nos pas. Quel merveilleux Chemin Mère et Sri Aurobindo ont frayé dans cette Forêt Vierge de l’Avenir. Et je me souviens tendrement de la Grande Aide que vous avez apportée à notre travail lorsque je travaillais et me débattais seul après le départ de Mère, contre une meute de Sycophantes qui voulaient faire une « nouvelle religion » de Sri Aurobindo et me tuer si possible pour établir leur règne, et je me souviens avec gratitude de l’aide qu’a apportée J.R.D. Tata, et vos amis journalistes et écrivains à Paris. Cette vieille gratitude vous reste fidèlement. Vous bien qui est quoi. compreniez
Et cette fois-ci dans mes derniers « Carnets » de 85 qui sortiront cet hiver, j’ai pu rescaper une dernière conversation avec vous, cela me console de la disparition de ces lettres avec vous que l’« on » a voulu enlever1. J’aimais bien Yolande et je suis tout heureux et ému de la retrouver. Yolande est toujours là dans un bout de ce vieux corps et ce vieux cœur qu’ils ont voulu déchiqueter, comme quoi l’Horreur est toujours un invisible complice qui vous oblige à sauter dans l’Avenir ou à mourir pour de bon…
Avec Yolande nous restons complices de l’Avenir inconnu. Oui, quand on est sincère, tout est organisé par Mère dans le moindre détail.
Je remercie cette « conjonction d’étoiles » qui nous remet sur le même Chemin. J’aurais aimé aider Sophie ou Laurence mais l’écrasement de mon corps dans ce Yoga de la Puissance supramentale m’empêche de voir ou de recevoir quiconque. Ma Douce Sujata aimée veille sur moi et me porte avec Mère
1 Note manuscrite de Yolande dans la marge de la lettre originale « Qui ??? ».
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à travers les embûches et menaces de Titans qui voudraient bien empêcher ou détruire la Suite de la Grande Histoire ou du grand Conte inachevé de Mère et de Sri Aurobindo. On continue avec ce merveilleux Amour dans le cœur.
Et Yolande est dans cet Amour
P.S. : Si vous m’écrivez, vous pouvez m’écrire à directement mon adresse personnelle sans passe par quiconque « D. » ou 1autres. C’est entre nous :
Satprem-Sujata Land’s End Longwood Shola KOTAGIRI (Nilgiris) 643217 T. N. India
Le 10 février 2003
Buchet va sortir une nouvelle édition de « L’Aventure de la Conscience ». Satprem a écrit une nouvelle préface.
Le « Carnet » 1985 en préparation. Avons bon espoir de 2pouvoir l’envoyer pour l’imprimerie au mois de mars.
Suis très prise par la matière. Peux pas m’asseoir à mon livre, les « Chroniques ». Bon, ça passera.
Portez-vous bien.
1 Départ de Michel D. de Kotagiri.
2 .Carnets d’une Apocalypse
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21 septembre 2003
Bien chère Yolande, oh ! oui, très chère,
Votre lettre nous a bien émus, Sujata et moi, si peu de gens comprennent que nous sommes dans la « bataille du monde » et l’Enjeu pour cette espèce finissante – on ne va pas recommencer ces siècles malheureux avec ses bûchers, ses tueries, son Ignorance colossale. Dès que je suis sorti des camps pour entrer le Camp « humain » c’était un Non, une révolte (dans)si totale… Et alors, quelle grâce m’a conduit tout de suite à Sri Aurobindo et Mère ! Je m’émerveille tous les jours, sans Eux je me serais suicidé comme tant d’autres… pour recommencer encore, quoi ? En fait ces horreurs nous à trouver obligeaient cette réponse à nos millénaires de peine absurde. Je remercie le Destin qui m’a fabriqué ainsiavec l’amour de la Mer et ses rochers écumants où je me serais volontiers noyé et ma propre Mère qui m’a fait breton et obstiné, car l’Horreur de nos jours présents m’a fait désespérément chercher le Moyen de changer matériellement cette espèce dite « humaine » en ce qu’elle contient sans le savoir. Toute ma vie est ce Cri-là. Mère est partie, c’était inacceptable, il fallait trouver, continuer Leur Travail dans cette vieille carcasse qui va bientôt avoir 80 ans… Je suis prêt à « durer et endurer » pendant 8000 ans s’il le faut – Dieu veuille que ce soit « cette fois-ci » comme l’a dit Sri Aurobindo. Je me moque de toutes les sagesses du monde pourvu que je sois un Nouveau Vivant dans un corps Nouveau et sur une Terre de Vérité. Et je n’ai pas besoin de tous leurs succès qui sont toujours une vieille faillite, je n’ai pas besoin de « moi-je », j’ai besoin d’Autre Chose qui sera la plénitude et la joie de cette interminable Évolution qui doit bien débarquer « quelque part ». Oui, c’est une BATAILLE, quotidienne. Sri Aurobindo et Mère me l’avaient bien dit.
Juste aujourd’hui 21 septembre 2003 nous sommes à l’Equinoxe !
C’est le temps des grandes marées…
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Il n’est pas question de quitter l’Inde, c’est le champ de Bataille du prochain monde et de la Terre nouvelle et d’une Espèce nouvelle en cours de fabrication. C’est l’Inde même qu’il faut délivrer de ses « pythons » qui la trahissent et la rongent.
Savez-vous qu’une Cour Spéciale de l’Inde vient de condamner son plus grand homme spirituel sous prétexte qu’il « incitait à la violence », Murli Manohar Joshi qui voulait reconstruire le Temple sacré d’Ayodya malgré les Musulmans qui l’avaient envahi et démoli. Autant condamner de Gaulle qui avait « incité à la violence » contre Hitler.
Merci.
On vous aime avec tout notre cœur.
(Dernière lettre manuscrite de Satprem)
30 juin 2004
Bien que je ne puisse plus bien marcher ni rencontrer personne, vous êtes très présente dans nos cœurs et je pense à vous avec l’amour de Mère et de Sri Aurobindo.
Fidèlement.
Satprem, avec sa Sujata aimée de toujours.
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2 février 2005
(Extraits d’une discussion enregistrée entre Satprem,
Sujata et une troisième personne)
Écoutez, nous sommes le 2 février aujourd’hui.C’est le mois de Mère.
Le mois de mère… C’est l’anniversaire de Champaklal aussi.
Et puis avec Yolande, nous avions parlé le 27 janvier, et à partir du 28 je voulais vous poser ces questions. Yolande, comme
vous savez, c’est une force positive – une énergie, plutôt que
force – énergie positive.Oui. Positif, c’est bien, alors qu’il y a plein de négativité partout dans le monde !
Partout. Or elle, comme nous tous, n’est-ce pas, nous voyons
l’état du monde : exactement, c’est plein de négativité, de
choses négatives, et de plus en plus négatives. C’est un grand
assaut sur le Travail que vous êtes en train de faire.C’est un grand assaut sur la Terre.
Absolument. Et alors ceux qui connaissent Sri Aurobindo et
Mère, et puis vous…Oh oui ! Sri Aurobindo, je connais, j’aime bien ! C’est lui qui voulait marier la Terre au Ciel.
Alors elle me disait comme cela, n’est-ce pas, que ce que vous
faites, c’est notre seul espoir.Oh ! mon Dieu !
Parce que c’est… (je dis avec mes propres paroles, mais c’est
le sens qu’il y avait) ce Pouvoir d’action de Sri Aurobindo et
la Nouvelle Évolution qui vient derrière. Or, nous tous nous
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pensons que le Travail que vous faites, c’est le seul espoir pour
renverser …Le travail que je fais…
(Désespérément, d’ailleurs) Alors, elle, en très peu de mots (et
aussi elle m’a dit que c’est le moment en France où on parle
beaucoup des camps de concentration : ceux qui sont restés
vont visiter des écoles ou des endroits comme cela, parler …)Ceux qui sont restés… qu’est-ce qui reste ?
Elle dit que vous aviez dit à Frédéric de Towarnicki dans
« Sept jours en Inde avec Satprem »… Vous aviez dit que
c’était une grande grâce, c’était une grâce énorme et que
subitement vous aviez senti une joie, vous vous souvenez de
ça ? Je dis un peu comme cela, mais elle avait dit beaucoup
mieux que tout ça. Et puis on voit l’état du monde, l’état
surtout politique… Alors voici sa question précise : entre la
folie Amérique et l’Europe en morceaux…Ah oui !
… au-delà de l’Asie et de ses infinies misères…Ah oui !
… où est l’homme d’aujourd’hui et l’Action dont parle Sri
Aurobindo ?L’homme d’aujourd’hui, il est dans la crasse du Mensonge. Ça c’est désespérant…
Mais précisément, c’est cela, Yolande cherche un point de
lumière entre tout ça. Comment peut-on s’ouvrir au Pouvoir
de la Vérité, de la Conscience, et le vivre ?Le vivre on peut.
Alors, voilà sa question, maintenant si vous vouliez bien
répondre : comment vivre ?Comment vivre ? Il faut sortir de ce monde pour vivre la Vérité. Pour vivre la Vérité, il faut un courage immense. On
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peut voir cette planète, cette misérable planète de beaucoup de façons. Il y a mille façons de regarder.
Comme les astronautes de leur… et les fourmis par terre ?Oui, on peut la regarder cette planète, cette misérable et mystérieuse planète, d’une façon aérienne, oui. Ou d’une façon… Yolande était l’épouse du Secrétaire Général d’Air France, d’une ligne aérienne. On peut la regarder d’une façon aérienne, on peut la regarder d’une façon médicale, on peut la regarder d’une façon culinaire, et on dirait que chacun veut bouffer cette terre, cette terre misérable. C’est plein de misères, la terre, et pourtant c’est le lieu d’un grand Mystère. Il peut y avoir une façon géologique de regarder la terre, la géologie ça m’a toujours intéressé. Et plus on regarde… Tout le monde se jette à l’assaut de cette Terre pour pouvoir la bouffer, tant qu’ils peuvent, financièrement ou médicalement, spirituellement et chacun veut la bouffer, veut se nourrir de cette Terre… Cette terre énigmatique parmi les étoiles, et c’est là où est le mystère le plus grand. Mais le pire des obstacles ou la pire des maladies, c’est la maladie religieuse soi-disant. La religieuse c’est la pire parce que toutes les religions ont bouffé la terre, chacune au nom de son dieu particulier, qu’il soit islamique ou chrétien ou que sais-je, c’est à qui voudra dominer le plus, bouffer le plus le voisin.
J’aime mieux la géologie. Ils veulent tous se nourrir de cette terre, cette mystérieuse planète sous les étoiles – il y a un grand mystère dans cette terre, il y a une grande contradiction dans cette terre. Elle devait être une terre de beauté, mais où est la beauté ? Elle voulait être musicale, mais où est la musique ? Ils se nourrissent tous très bien, ils sont tous des bouffeurs en vérité avec des prétentions américaines… Tout le monde est prétentieux, qui est-ce qu’il est en vérité ? Ce sont tous des faux-jetons, ce sont tous des faussaires…
Mais vous venez de dire – je peux interrompre une seconde ?
Vous avez dit que c’est une planète avec des contradictions…Oui, c’est plein de contradictions.
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Or, la question est : on sait où est arrivée la terre – tout ce que
vous venez de dire – la terre se trouve à ce point si misérable,
n’est-ce pas, c’est plein de misères…Alors qu’il y a une richesse extraordinaire !
Alors comment aller trouver cette richesse ? Où est l’autre
monde ?Ah ! Il faut creuser, creuser profond pour trouver. La vérité est au fond du trou. Au fond, il y a tout ce qui est là, il y a le Tout qui est là, le Divin-Tout qui est là. Qui a le courage de creuser jusqu’au fond ? Vous vous faites assassiner tout de suite, vous êtes ciblé tout de suite.
Mais Sri Aurobindo l’a fait, Mère l’a suivi, et vous continuez…Je ne sais pas ce que je continue.
Si !Il faut avoir du courage pour ne pas se suicider.
Mais quand on cherche, quand on commence, prend ce chemin, est-ce qu’il y a une question de suicide là-dedans ? Ou
c’est le contraire ? Non ?Ce n’est pas un suicide, c’est qu’ils veulent tuer ce mystère. C’est pour cela que Mère me disait : cache-toi ! Ne parle plus à personne, que personne ne sache même où tu habites… Celui-là : parce que celui-là il est tout de suite visé par toutes leur religions odieuses qui se parent au nom de « Dieu ». Le plus grand obstacle, ce sont les religions, le plus grand malheur ce sont les religions. Parce que chacun veut être le seul, le seul maître. Mère disait : le temps des religions est passé.
Sri Aurobindo disait que quand il y a ce re-surgissement de
tout, c’est que ça doit sortir de l’évolution. Quand il y a à ce
point – parce que ce ne sont que des religions maintenant !
Entre l’Islam et les chrétiens, c’est à qui peut posséder le plus,
psychologiquement, matériellement.
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Surtout matériellement. Chacun veut être le maître.
… à qui veut faire, comme le Pape a dit : la récolte des âmes.Où est l’âme là-dedans ?
Ça je ne discute pas, je ne veux pas savoir, mais ce que je veux
savoir vraiment : tout ça on connait, n’est-ce pas, mais au
point où c’est aujourd’hui, si cette question n’est pas résolue,
quelle sera la destinée de la terre ? Est-ce qu’elle sera résolue
de façon claire – que c’est le divin qui prend possession de sa
création, ou bien il laisse tout aller comme ça ?
Pourquoi a-t-il créé ce monde s’il veut laisser …Il l’a créé pour la Joie et l’Amour.
Oui, joie et amour, mais où se trouvent la joie et l’amour ? Si
vous parlez de l’amour, c’est la passion et le sexe, il n’y a pas
d’amour là-dedans !Oh non !
Alors ? L’homme déforme tout, n’est-ce pas, dans sa conscience
tout est déformé. Alors, notre question, on sait : arrivé à ce
point d’aujourd’hui, est-ce que le Divin va laisser tout tomber et continuer cette pourriture et cette destruction ? Ou bien
il prendra les choses en main et il donnera sa Lumière, sa
Conscience, il changera tout. Parce que le temps presse !Oh oui. Le temps presse. Il y a des âges derrière…
Oui, qui avaient tout préparé, et on est arrivés au point !On est arrivés au point où ça doit éclater. Si ça éclate, dans quoi va-t-on naviguer ? On arrive dans rien, ou dans un Rien inconnu. L’inconnu c’est le lieu du mystère. Tout est déjà connu. Ils croient qu’ils connaissent tout, qu’ils savent tout. Ils ne savent même pas ce qu’ils sont. Ils sont le tout de l’énigme de la joie et de la vérité. Moi je ne connais qu’une façon, c’est justement d’aller dans l’inconnu si on peut le supporter. Il y a eu – comment les appelle-t-on ? – des découvreurs. Eh bien les découvreurs, ils vont dans le mystère, ils vont dans l’inconnu,
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c’est très difficile de supporter, d’être sur deux pattes et de ne pas tomber en morceaux. Ils sont ciblés, ils sont la cible de tout ce qui ne veut pas. On voudrait les tuer, parce que c’est insupportable pour eux… On a essayé de me tuer combien de fois, depuis le départ de Mère ? Quand je suis allé dans les canyons de Nandanam, d’Auroville et ils ont essayé de m’assassiner : quand ces tueurs se sont trouvés devant moi, il est tombé sur moi un formidable silence. Si j’avais répondu le moins du monde à leurs menaces, ils m’auraient tué. Mais là, il y avait un tel silence qu’ils n’ont pas pu me tuer. Si j’avais tressailli le moins du monde, ils m’auraient tué, mais je les ai regardés d’un œil absolument tranquille et ils se sont enfuis. Ils ne pouvaient pas supporter ce silence, ils ne pouvaient pas, pouvaient pas. Qu’est-ce qu’il y avait d’autre au fond de ce silence ? Au fond de ce silence il y avait : TOI TU ES. Il y avait un être qui était ce qu’il est, pas une prétention, non. Il n’y avait aucune prétention là-dedans, pas de moi-je, il y avait un formidable « quoi » d’un être qui était ce qu’il est, qui était simplement ce qu’il est. Il n’y a rien de plus extraordinaire que d’être ce qu’on est. Le pire obstacle, la pire maladie du monde, ce sont les religions et on colle là-dessus toutes sortes de discours. Qui ne connait pas sa propre vérité, qui est une question justement, une formidable question qui contient son propre pouvoir, son propre pouvoir d’être ce qu’il est. Il ne peut pas y avoir de prétention là-dedans, c’est trop simple pour être supportable. Et quand les assassins sont partis, se sont enfuis sous ce regard silencieux, c’est après seulement que tout d’un coup mon cœur a éclaté. Dans cet inconnu silencieux, il y a un mystère là, au fond de soi-même, et un fond insondable, un fond sans limites, un formidable « quoi ? », « quoi ? ». On est un quoi qui crie, qui prie. Il faut le vivre, il faut le supporter. C’est pourquoi Mère disait : cache-toi, ne vois plus personne. C’est très dangereux d’être soi-même parce que tout le mystère des Âges on le porte en soi comme une boule terrible de feu… Il pourrait être plus que tenté… C’est très dangereux d’être ce qu’on est, c’est très insupportable. Si les hommes étaient devant cet être,
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sans doute ils ne pourraient pas supporter. Ils le tueraient tout de suite. Ça c’est le grand mystère de l’homme : qu’est-ce que c’est que ce Toi-là ? Qui est ce Toi-là ?
Alors ils disent Dieu – un mensonge de plus – parce que c’est tous les Dieux ensemble. Dans l’Inde qu’ils ont voulu inspirer, tellement inspirer, la vérité était très simple, trop simple. Alors il faut avoir le courage d’aller dans cette nullité qui est Tout, qui est tout ça… La seule chose qu’ils peuvent c’est être des conquérants, pas des petits égos, moi-je. Ils n’ont jamais su qui était ce Moi, alors ils les ont brûlés, ils les ont tués… Moi, on m’a mis je ne sais combien de fois sur le bûcher. Au bout de tous les bûchers, les tortures infernales, je sens qu’il y a ce Mystère insupportable. Le danger n’est pas ailleurs, il est là mais c’est très insupportable d’être ce que l’on est. C’est un homme qui n’est pas encore homme. Ils ont voulu bouffer ça… (…)
Mais quand même, l’évolution va vers cet inconnu…Ah oui. Toute l’évolution c’est justement pour trouver cet inconnu.
Alors, est-ce que ce n’est pas le moment ?Il y a un point où ça doit éclater.
Oui. Alors est-ce que nous ne sommes pas à ce point d’éclatement ?Oh ! Oui ! Il faut que tout cela soit englouti dans son propre mensonge, qu’on jaillisse dans autre chose.
Et comment, nous, les autres qui ne sommes pas encore cet
Être Nouveau, cet Inconnu comme vous l’appelez, comment
pouvons-nous faire pour… (Parce que nous avons cette aspiration de voir le changement de la terre), alors comment
pouvons-nous aider ? Nous faisons quoi ?Mais justement, en se posant le quoi à soi-même d’une façon si brûlante, si intense ! C’est très difficile de devenir ce qui n’existe pas encore.
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Mais ça doit exister quelque part, déjà ! Seulement nous ne
savons pas.Quelque part… oui. Eh bien, c’est dans ce quelque part inconnu, seul, que ça doit devenir dans le silence, un silence insupportable. Alors on est chacun une note d’un grand orchestre qui ne se connait pas encore. C’est seulement un appel. Pour ceux qui appellent de façon brûlante, ils peuvent le vivre, le devenir. Devenir ce que l’on est, c’est très difficile, il faut se cacher, il faut crier, crier tant que ce soit obligé, obligé d’être, ce que l’on est depuis toujours. Il faut une densité d’être qui est très insupportable. Parce qu’il n’y a qu’une chose qui est, il n’y en a pas trente-six. Une densité silencieuse et qui peut tout. C’est d’une simplicité insupportable, c’est le mystère de tous les âges qui est là, nu. Il n’y a pas de philosophie là-dessus, il n’y a pas de mots là-dessus. Ce n’est pas découvert, et ça se découvre, justement en soi-même… C’est pour ça que les tueurs dans les canyons n’ont pas supporté… Silencieux, c’est un rien si puissant. C’est ça qui n’est pas mesurable par nos moyens électroniques ou autres : quand ils ont mesuré à Genève, sur leur balance électronique, j’étais moi-même stupéfait du poids… C’était si lourd et si dense, et ça ne pouvait pas se mesurer. La seule chose qui se mesure là-dedans, qui elle, peut tout, c’est l’amour qui est immesurable.
C’est étrange ce que vous dites, ça recoupe avec des choses des
Upanishads et du Véda – certaines choses que vous avez dit
là, ça recoupe…Oh, ils disent TAD EKAM, cet UN-là… loin de leurs religions et de leur philosophie…
Pas question de religions, là : Un que beaucoup appellent par
différents noms, que les savants appellent par des noms différents. Mais aussi l’autre jour, vous m’aviez dit que la grande
loi de ce monde supramental, comme Sri Aurobindo l’appelle,
c’est qu’il n’y a pas d’opposition : c’est un monde où tout est
uni, en harmonie.
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Oui, c’est l’Harmonie.
C’est une Harmonie. Toute opposition est réconciliée là, et
cette Harmonie, ce doit être une musique merveilleuse !Mais oui ! Je l’ai entendue cette Musique ! Cette Musique merveilleuse… On peut éclater en sanglots divins…
Et pourtant tout ce que vous venez de dire, vous m’excusez,
si on regarde ce que vous venez de dire, c’est que c’est une
grande difficulté, une grande peine pour faire ce chemin. Mais
non ! Pourquoi ? Si on va vers le soleil, on va vers le Soleil !
Pourquoi toutes ces… comment dire, on parle d’assassinat, on
parle de se cacher, on parle de toutes les difficultés du monde,
mais si c’est un chemin ensoleillé, on va avec le sourire, avec
la joie dans le cœur, alors, moi, je ne comprends pas, il y a une
contradiction là.La contradiction, c’est ce qui n’est pas dans le Soleil, pas encore… dans la Musique ; pas encore cet Inconnu qui est la seule chose à crier et aimer insupportablement et qui devient ce qu’il appelle, qui devient en marchant… (…) Un appel qui fait être… C’est très épuisant… de devenir ce qui n’est pas encore, le faire être.
À chacun de chercher, de trouver secrètement (ce qu’il a toujours été). Voilà, que chacun trouve ce qu’il est…
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Le 19 août 2005
Au milieu des inondations de Bombay : existe-t-il encore un homme, un seul, qui pourrait sauver l’Inde, cette Inde 1trahie par elle-même et par ses propres enfants ? Et cette nuit j’ai évoqué le nom d’un homme que j’aimais beaucoup et respectais. C’est notre ami J.R.D. Tata, un aviateur aussi. C’est celui que nous appelons Jeh. Y a-t-il un homme encore qui pourrait faire ce travail divin ?
Or cette nuit du 18 au 19 août 2005, du mois de Sri Aurobindo, tandis que je tâtonnais à la recherche d’un verre d’eau que j’ai renversé sur ma table rouge, au milieu de mes papiers et mes propres photos trempés, que j’ai demandé à ma Douce Sujata d’essuyer, la carte de l’Inde, inondée. Et l’Inde qui a besoin d’un bon lessivage ! comme la terre entière au milieu de tous ces assassins. L’Inde entière se trouve cernée par la Chine, le Pakistan et les Maoïstes.
Avec notre profonde affection de toujours
Chère Yolande, votre lettre du 7 août est bien arrivée le 18 – c’est le jour d’amitié et de fraternité – la pleine lune. Votre lettre aussi était pleine d’affection et amitié de toujours.
Merci au Divin pour une Yolande.
1 L’espoir pour « sauver l’Inde » reviendra seulement neuf ans plus tard, avec l’élection en mai 2014 de Narendra Modi.
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« Un matin de janvier 2006, huit heures, Sujata au téléphone depuis l’Inde : — Connais-tu un médecin genre acupuncteur ? Satprem a de violentes douleurs au cou et derrière l’oreille… — Oui, je connais un auriculothérapeute — Peux-tu l’amener ? — Oui — Peux-tu te porter garante ? — Oui Il m’a suivie à vingt-quatre heures de distance, le temps de fermer son cabinet. Souriant, confiant, sa valise contenant le laser, Pascal 1 débarque à Kotagiri, dans les montagnes bleues, inondé de soleil et de joie. Satprem sortira de sa chambre après des mois d’isolement et se remettra à marcher. »
1 c.f. Note de Pascal 309
Le 8 mars 2006
Bonne fête, Yolande,
C’était bon de vous entendre hier. Votre passage ici m’a fait un monde de bien. Je pensais que la science médicale a fait tant d’avance qu’un médecin s’y connaissant saurait aider à guérir – au moins diluer – les douleurs atroces que subit Satprem. Mais la visite de Pascal m’a fait comprendre que le cas de Satprem dépasse toute la connaissance médicale et scientifique. C’est quelque chose de si nouveau que nous les humains ne comprenons rien. C’est donc au Divin de venir nous secourir.
Que Mère ne tarde pas !
Ci-joint un mot que j’avais fait à Pascal il y a deux jours.
Avec beaucoup d’affection et un peu de sourire.
P.J. : Un mot de S. + 2 photos de vous avec S. 22 janv. 06
Le 6 mars 2006
Pascal,
Vous aviez fait tout un chemin pour nous visiter, j’espère que le chemin de retour était agréable.
J’ai attendu avant de vous écrire pour pouvoir observer le résultat de votre traitement. Pas de résultat perceptible (à moi). Aucune diminution de douleur.
Mais votre passage ici – et je rends grâce à Yolande de vous avoir trouvé car je ne pense pas qu’on aurait pu trouver mieux, j’ai beaucoup essayé – m’a rendu un grand service. Une illusion est tombée de moi. Je pensais avant que la science médicale saurait aider à guérir, au moins alléger, ces « douleurs » de S. pourvu que le médecin ait la connaissance véritable.
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Maintenant j’ai compris que ce n’est que le Divin qui sait comment s’y prendre.
Les choses évoluent rapidement ici. Les circonstances changent d’un jour à l’autre. D’ici juillet-août est bien loin. Ce serait plus sage d’annuler votre visite d’été envisagée.
Avec mes vifs remerciements,
P.S. : Finalement nous avons choisi un Dictaphone numérique pour nos besoins ici, pensant que ça sera plus adapté que le système que vous avez suggéré, mais nous vous remercions pour votre bon conseil.
Dimanche, 26 mars 2006
Votre courrier est bien arrivé hier avec les pièces jointes. Les photos sont très bien. Vous savez il y en a très peu de S. + S. ensemble, car d’habitude c’est moi qui prenais les photos. Curieux, il m’a semblé que Yolande était moi ! En tout cas, une bonne ressemblance vue de côté. C’est M.D. qui garde le C.D., puisque je ne connais rien des computers.
Votre explication est très claire. Mais je ne puis rien faire sans l’accord de S. Or son travail se fait à toute allure. Étonnant. Son état physique est très variable. Son corps semble faible et pourtant c’est bourré d’énergie. Il est très absorbé : comment reconquérir la Terre pour le Divin.
Soyons avec lui dans cette entreprise.
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Le 22 mai 2006
Vous m’avez demandé comment Satprem avait reçu la Vie Divine de Sri Aurobindo. Ci-bas ce qui reste dans mon souvenir.
C’était en 1946, quand Satprem est venu au gouvernement de F. Baron. Il voulait acheter « La Vie Divine ».
Mon père, le libraire, lui a dit qu’il ferait faire signer l’exemplaire par Sri Aurobindo. S. a été gêné, m’a-t-il raconté. Mais mon père, Prithwi Singh, l’a fait quand même. Quand S. est revenu chercher son exemplaire, il était tout ému de voir inscrit par la main de Sri Aurobindo : « To Bernard ».
Après la Guyane, Bernard est arrivé au Brésil. Là, un jour il est allé visiter un bateau. Où un monsieur officier qu’il connaissait l’a emprunté…
Et c’est la dernière fois que Satprem a vu son exemplaire. Il n’a jamais cessé de le regretter.
* * *
Tout va bien avec vous ?
Satprem parle souvent de M. Tata. L’autre jour il disait que Tata volait ou conduisait (j’ai oublié le mot exact) deux avions.
On se promène souvent.
4 juin 2006
Tout à l’heure (il est 20h26 ici) Satprem me disait : « J’aime la devise de la France, Liberté-Egalité-Fraternité ».
Hier il m’a dit : « J’aime Yolande ».
Moi aussi.
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22 novembre 2006
Il y a deux nuits, la nuit du 20-21, nous = vous et moi, avons fait des aventures. C’était un long rêve, mais ayant été subitement réveillée à 2h du matin le reste s’est effacé. Sauf le visage de Yolande.
Aussi, quelques jours avant, un soir Satprem, allongé tranquillement sur son lit, me demande tout d’un coup : « Où est Yolande ? ». J’ai réfléchi et répondu Paris. Il ne m’a plus rien dit. J’espère que j’ai dit la vérité !
Allez-vous bien ?
Profonde affection de nous 2.
Notre vache a récemment donné naissance à un superbe veau.
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Puducherry, le 17 avril 2007
Je suis désolé de vous faire savoir que Satprem a quitté son corps le matin du 9 avril 2007. Peut-être le savez-vous déjà. …
La santé de Sujata ne va pas bien du tout. Elle est gravement malade depuis presque un mois. Nous nous en inquiétons beaucoup.
J’espère que vous allez bien.
Veuillez accepter nos pensées fraternelles
Noren1
(Sujata quittera son corps 3 semaines plus tard.)
Puducherry, le 17 janvier 2009
…
Sujata était très heureuse quand vous leur aviez rendu visite vers la fin. Elle nous parlait encore presque tous les jours au téléphone. Nous pensons aussi que les correspondances seraient extrêmement intéressantes. Très peu de gens savent combien vous les aviez aidés depuis le commencement et étiez restée fidèle jusqu’au dernier moment.
Veuillez accepter nos pensées fraternelles de la part de nous trois.
Suprabha2
1 Noren, frère de Sujata.
2 La plus jeune sœur de Sujata.
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Jusqu’au bout avec Satprem
(Propos recueillis par Frédéric de Towarnicki)1
Vous avez quitté l’Europe à l’âge de vingt et un ans. Vous êtes français. Vous vivez en Inde depuis dix-neuf ans et vous y poursuivez aujourd’hui votre quête de la connaissance et de la sagesse. Vous y avez bien connu l’extraordinaire guide spirituel que fut Sri Aurobindo, grand maître du yoga, et Mère, qui dirigeaient l’ashram de Pondichéry. Comment et où a commencé le roman d’aventure qu’est votre vie ?
Le commencement, ce fut une question. Une question que je me suis posée d’abord dans les camps de concentration nazis, plongé dans le dénuement total : « Qu’est-ce que donc l’homme ? La vie, la Matière, la mort ? Que reste-t-il dans l’homme lorsque la dévastation fait table rase ? Lorsqu’il n’y a plus rien ? ». Toute ma vie j’ai tenté d’y répondre.
Enfant, j’étouffais déjà. Qui étais-je ? Qu’était donc cet être qui était moi ? Jamais, je le sentais, je ne parvenais jusqu’à ce qui était vraiment « moi ». C’était toujours les autres qui parlaient, qui « savaient », qui décidaient à ma place. Il y avait toujours l’école, le père, la mère, les connaissances, les religions, les professeurs… Toujours quelqu’un ou quelque chose, comme un frein, un écran entre la réalité et moi.
Vous avez donc tenté de répondre à votre question ?
Une première fois, vers 1950, j’ai cherché la vie à sa source, en faisant un bond en arrière de quelques millions d’années : j’ai voulu revenir dans le passé de la Terre, en vivant dans les forêts vierges de la Guyane. Cette forêt, je crois que je l’ai sentie exister, par moments, comme elle devait être à l’époque des grands primates. L’eau, le vent, la pluie, le végétal, les insectes, les serpents, les arbres existaient là, ensemble, entremêlés dans
1 Paru dans la revue « Lui » de Janvier 1980.
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une sorte d’intense complicité. Les nuits étaient vibrantes de millions de bruits et de mouvements secrets. C’était un délire somptueux de choses à ne pas y croire ! Qu’était l’homme au sein de cette extraordinaire vibration ? Un point minuscule. Il n’était plus le centre de tout ! J’éprouvais aussi des instants de joie indescriptible, je découvrais cette harmonie intérieure qui relie les choses. C’était déjà un nouveau regard. Mon corps, par moments, s’allégeait et semblait n’être plus soumis aux lois de la pesanteur… Mais ce retour dans le passé de la terre – je l’ai compris plus tard – ne suffisait pas. Il fallait aller plus loin, plus profond, aller vers l’avenir de l’homme qui n’est encore qu’une ébauche.
Vous avez ensuite erré sur les routes de l’Inde ?
J’étais une sorte de moine mendiant. J’y ai vu et compris bien des choses. J’ai pratiqué le tantrisme, je suis devenu un « Sannyasin ». Mais là non plus je ne recevais pas de réponse convaincante et peu m’importait de rencontrer, ici ou là, isolés, quelques yogis planant dans les cimes du mental. J’avais vu, en chemin, trop d’hommes éprouvés par la maladie ou la douleur…
Vous avez donc poursuivi votre route ?
Oui. Le tantra m’intéressait, mais je ne voulais pas m’installer dans une expérience. Pas plus dans une forêt vierge que dans une religion ou une technique spirituelle. Ni devenir, comme je l’ai écrit un jour, un « fonctionnaire de l’aventure ». Il me fallait reposer la question : « Où donc est l’homme ? Son épanouissement est-il déjà total ? Sinon que peut-il être ? » Et c’est seulement auprès de Sri Aurobindo et de Mère que j’ai compris où et comment je pourrais trouver une réponse à la question que je m’étais posée dans les camps…
Vous êtes breton. « Satprem » est un surnom ?
C’est Mère qui me l’a donné. Cela veut dire : « Celui qui aime vraiment ».
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Ce que vous avez découvert, est-ce une sorte de « troisième œil ? »
Non. C’est plus simple. Plus évident. C’est ce qui se révèle lorsque nous nous débarrassons de ce vernis qu’on nous a tous collé sur notre peau, ou bien quand nous faisons éclater ce bocal dans lequel – comme un poisson – nous sommes pris au piège, et qui déforme notre regard. Que penseriez-vous d’un poisson qui aurait l’illusion de connaître la réalité du monde en regardant à travers son seul bocal ? La véritable aventure de Mère et de Sri Aurobindo, c’est qu’ils n’ont pas cherché à faire leur expérience dans les dimensions d’un quelconque « au-delà », ou bien une religion établie. Ils ne croyaient pas plus au paradis des prétendus yogis libérés qu’à nos paradis hygiéniques où nous sommes en train d’étouffer. Ils voulaient faire « l’expérience » dans leur propre corps terrestre, au sein même de toute l’évolution. Sans microscopes, sans télescopes, sans éprouvettes et sans fusées, ils ont voulu explorer la Matière même, et ils y sont allés ! Ils ont découvert ainsi une nouvelle vibration mentale. Le fait de découvrir au fond d’eux-mêmes, de leur corps, de leurs cellules, un autre état de conscience, transforme toutes les données du monde. Mère et Sri Aurobindo ont tenté de nous frayer un passage vers un autre stade de l’évolution. Car nous sommes, je crois, à la veille d’un grand bouleversement…
Vous voulez parler d’un bouleversement de la conscience ?
D’un passage vers un stade supérieur de l’évolution. D’un « après-l’homme ». En somme, d’un passage de la matière obscure à la Matière consciente, telle qu’elle « est », totale, sans division. C’est ce que notre conscience devra apprendre à vivre.
Mais ce passage, selon vous quand se fera-t-il ?
Lorsqu’on observe le monde, on s’aperçoit qu’il s’effectue déjà. Et il ne se réalisera pas sans épreuves, sans périls. Ce n’est pas un phénomène individuel qui se déroule, il se passe dans tous
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les pays, chez beaucoup d’hommes, sur tous les continents. La crise réelle que nous traversons n’est ni une crise de civilisation, ni une crise politique mais, en profondeur, une crise évolutive. C’est l’espèce humaine entière qui est en train de virer dans un autre état. C’est de cette évolution que Mère et Sri Aurobindo furent les annonciateurs.
Mais n’est-ce pas une illusion de croire, dans un monde visiblement dominé par la violence, la volonté de puissance ou l’argent, que nous vivons une étape transitoire qui conduit l’homme à un plus haut niveau ?
Non, justement. Autour de nous, le doute s’installe, tout craque. Chacun sent que nos solutions habituelles ne conviennent plus. Nous sommes entrés dans une sorte de faillite. Nous assistons non pas à la fin d’une civilisation mais au terme d’un cycle au sens géologique ou paléontologique. Quelque chose se prépare. Des millions d’hommes – bombardés, déchirés par des informations contradictoires – se posent de nouvelles, de douloureuses questions : « Mais quelle est donc la raison d’être de tout ce qu’on vit ? » Ils sentent que le monde n’est pas ce qu’il devrait être. Que ce qu’on leur a appris ne « correspond » pas. Ils lancent comme des appels. Il y a comme un changement de regard. C’est l’espoir d’une nouvelle perception plus transparente de la réalité, loin des religions, des idéologies et des systèmes. L’espèce prochaine – cette plénitude de l’homme vers laquelle nous tendons si désespérément, dont nous avons tellement besoin dans notre douleur et notre faillibilité – elle est déjà là. Elle n’est pas pour demain, elle est là, à notre portée, dans notre propre corps, dans cette profondeur de la conscience cellulaire, le prochain pas de l’espèce. Mère et Sri Aurobindo ont ouvert ce chemin et l’ayant ouvert dans leur propre corps, ils l’ont ouvert dans le corps du monde. Car rien n’est séparé. Quand on fait un trou dans cette « fausse Matière », celle que nous vivons, tout commence à fuser par tous les autres trous. La Matière que nous vivons commence à devenir irrespirable, et nos pollutions visibles en sont un signe. Certes, des catastrophes, des
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guerres même nous menacent. Mais les murs qui se fissurent nous laissent entrevoir de nouvelles dimensions… Nos enfants les vivront un jour.
Mais qu’éprouve-t-on lorsqu’on fait une telle expérience, lorsqu’on descend dans la Matière vraie ? Le mot Matière convient-il vraiment ?
La Matière telle que nous la vivons est toute autre que celle qui est vraiment. Le mot plus clair, serait le mot « énergie ». Et même « énergie-conscience ». En Inde, on dit « shakti… » C’est un sacré courant ! C’est l’étoffe même de ce que nous appelons matière. Mère, quand elle arrivait à l’expérience de cette conscience cellulaire disait que, lorsqu’on avait traversé toutes les couches évolutives pour parvenir à la « Matière telle qu’elle est », on percevait des ondes « animées d’une vitesse foudroyante au sein d’une immobilité totale ». Là, le « toi » et le « moi » ne sont pas deux choses différentes mais un seul formidable courant…
Vous avez découvert – en observant les espèces – la puissance du monde de l’instinct ?
Nous, nous disons « l’instinct » lorsque nous parlons des espèces autres que l’homme. Nous disons : « C’est l’instinct qui pousse l’oiseau de Sibérie vers cette lagune des tropiques ». Mais cela ne se passe pas ainsi !... En fait, les tropiques et la Sibérie et toute la carte du monde se déroulent… au-dedans de l’oiseau. Ce n’est pas un environnement qu’il survole et qu’il regarde d’en haut, c’est quelque chose qui se passe à l’intérieur de lui. Toutes les espèces vont ainsi vers leurs travaux et leurs buts, elles sont harmonieuses dans leur genre : l’espèce humaine ne l’est pas encore. Je vous l’ai dit, la découverte de Mère et de Sri Aurobindo, c’est d’avoir décelé l’existence du formidable levier que représente cette conscience nouvelle, cellulaire qui est en nous et que nous ne connaissons pas encore vraiment… je crois que toute l’évolution est une découverte de ce qu’est l’homme. À chaque progrès des espèces, on va de plus en plus exactement vers la réalité de ce qui « est ».
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Vous avez été l’ami, le confident de Mère. Qui était-elle ?
Mère est arrivée en Inde en 1914. C’est une bien étrange histoire. Son père était turc, sa mère égyptienne, et tous deux vivaient à la cour du Khédive en Egypte. Mais un jour, sa mère refusa de faire sa révérence au Khédive et elle dut s’exiler en France avec son mari. Mère est née à Paris en 1878, boulevard Haussmann ! Elle a très bien connu Renoir, Manet, Sisley, Rodin… Elle vivait à Paris lorsque le fauvisme, le cubisme sont nés. Que d’histoires elle nous racontait ! C’était une conteuse admirable ! Adolescente, elle faisait d’étranges expériences, elle avait l’impression de sortir de son corps, de se répandre dans l’espace, elle ne comprenait pas alors ce qui se passait en elle. Elle avait vingt ans lorsqu’Einstein fit ses premières découvertes sur l’équivalence de la matière et de l’énergie et sur la relativité. Mère était un ouragan, et au fond, très occidentale : une extraordinaire puissance en marche…
Mère a vécu une expérience qui n’a rien à voir avec l’intellect, les sectes, les « spiritualités »… Elle l’a vécue jusqu’à sa fin, quatre-vingt quinze ans. Elle ne s’est jamais arrêtée. Trois jours avant sa mort, et jusqu’à son dernier souffle elle disait : « Je veux marcher, aidez-moi ». Mère nous disait que Sri Aurobindo était venu accomplir un travail pour toute l’évolution terrestre… C’est auprès d’elle que j’ai compris qu’il fallait se mettre en route vers le « demain de l’homme ».
Mais comment se traduit pour vous cette expérience ?
Parlons d’abord de choses simples : ce qu’on vit, il faut tenter à chaque instant de l’incarner avec plus de conscience et de transparence. Ce qui me préoccupe, à chaque seconde, c’est d’être aussi pleinement « ouvert » que possible, de mieux percevoir ce qui, à la surface, est mensonge et illusion. Si cette seconde-là est pleinement vécue, tout le reste en découle. Alors une sorte d’évidence apparaît. Et la souffrance elle-même n’a plus de réalité. Je ne sais plus ce qu’est la maladie. Ce qui m’intéresse, c’est cette sorte de battement, de respiration qui existe quand je marche, je vis, quand je contemple la nature ou
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quand je prends l’ascenseur : une sorte de densité immédiate, de sensation d’harmonie. La pierre de touche, c’est la seconde présente, la façon dont on la vit, dont on « est » dans cette seconde, en quête d’une nouvelle profondeur. Je ne me cache pas derrière des « systèmes explicatifs ». Pour ceux qui ont fait cette expérience, c’est très simple… Et ils s’aperçoivent que leur corps en sait plus long qu’eux-mêmes…
Un jour, par exemple, je me promenais dans des canyons désertiques proches d’Auroville, lorsque j’ai été attaqué par trois mécréants qui – je l’ai su plus tard – avaient été payés pour m’assassiner. Mais lorsqu’ils sont arrivés sur moi, très étrangement, je n’ai eu aucune réaction, ni de peur, ni même de réflexion. J’étais dans une sorte d’état neutre. Seulement, lorsque j’ai levé les yeux sur le chef de ces hommes, le bras de celui-ci est retombé et tout s’est arrêté. Et je suis reparti tranquillement. C’était comme si rien ne s’était passé. Et soudain, j’ai compris que pour le corps, notre corps, c’était effectivement comme si « rien » ne s’était passé.
Comment vous apparaît l’Inde aujourd’hui ? Comme un terrain propice aux expériences profondes ?...
Il y a une Inde profonde, infiniment touchante, qui nous offre un air qu’on ne respire nulle part ailleurs. L’Inde moderne, certes, absorbe beaucoup d’idées occidentales dans le sillage de son développement technique et industriel. Et pourtant – comment l’expliquer ? – là-bas, on respire : il y a une « âme » de l’Inde et, en même temps, c’est une réalité très physique.
Les gens sont souvent si simples, d’une profondeur si tranquille ! Chose frappante : même lorsqu’ils sont « matériellement pauvres », ils sont rarement misérables, alors qu’en Occident même lorsqu’ils sont « matériellement riches », ils restent souvent assez misérables sur le plan de la vie.
L’enseignement de Sri Aurobindo et de Mère s’inscrivent-ils dans la tradition de ces antiques textes sacrés hindous qu’on appelle les Védas ?
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La grande ligne commune, en effet, est celle des Védas, textes axés sur la vérité de la Matière. Après, cette ligne s’est complètement perdue et on a enseigné que le monde était une illusion (ce qui, en un sens, est vrai) et qu’il fallait en sortir et aller vers les hauteurs « spirituelles ». Mais les prêtres, les rishis védiques, savaient, eux, que ce n’était pas le chemin de la montée ou de l’ascension qu’il fallait emprunter, mais le chemin de la descente : que c’était au sein de la Matière-énergie qu’il fallait aller, lieu des vibrations supramentales. Ce secret s’est totalement perdu. Il est devenu inintelligible pour ceux qui lisent aujourd’hui les Védas. Mais Sri Aurobindo m’a dit : « C’est cela que j’ai vécu, que j’ai retrouvé ». Et pour tous les autres. Car, (encore une fois), à quoi servirait de rester un « surhomme » tout seul dans sa chambre ? Que nous importe – à nous tous – l’existence de quelques yogis « libérés » dans l’Himalaya ?...
Vous, Satprem, croyez-vous en la réincarnation ?
Que peut-on comprendre à l’existence si l’on ne perçoit pas que ce « moment » qu’on appelle notre vie est le fruit de beaucoup d’autres efforts qui expliquent pourquoi aujourd’hui nous sommes plus développés dans tel sens, pourquoi nous éprouvons telles difficultés qui semblent nous pousser fatalement vers une erreur ? Nous avons beaucoup de vies derrière nous, c’est évident…
En un sens, la réincarnation apparaît comme une stratégie évolutive qui permet à l’espèce de franchir un seuil à partir duquel elle pourra se développer dans une dimension supérieure. Dans cette perspective, on peut dire qu’on n’a pas besoin de fabriquer le « surhomme » : il faut le laisser faire…
Mais le bouddhisme, n’est-ce pas aussi une certaine expérience dans la Matière ? L’entrée dans le Nirvana ne peut-elle pas être considérée comme une « brèche » dans la Matière ?
On peut dire qu’au temps du Bouddha – cinq cents ans avant notre ère – l’humanité n’était pas prête à la découverte qu’ont
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faite Sri Aurobindo et Mère : que le vrai travail se fait dans la Matière.
Le bouddhisme, c’est le mental qui se projette dans les régions supérieures du bocal où il était enfermé et qui parvient à une sorte de ténuité où tout s’évapore, disparaît. Le mental, ne percevant plus rien, expérimente une sorte d’évanouissement lumineux dans une impression d’infini (sinon d’indéfini) où il se sent libéré, très à l’aise. Mais de l’anesthésie sur la table d’opération, on pourrait dire aussi qu’on est « libéré » : on ne perçoit plus le mal, la douleur. Et c’est vrai. Mais dans un autre sens, c’est une illusion, car le corps se réveille et l’homme retrouve sa souffrance, sa misère et sa maladie. La conscience ainsi « libérée », qu’est-ce qu’elle change au corps, à la matière, à l’évolution ? Rien du tout. Pourquoi diable aurions-nous pris un corps humain si c’est seulement pour trouver le moyen d’en sortir ? L’évolution n’a pas un sens mystique, il n’y a rien de plus matérialiste…
On critique parfois, en Occident, certains ashrams de l’Inde, et la réalité un peu mercantile de cette cité expérimentale que voulait être Auroville…
Mère et Sri Aurobindo n’ont rien à voir avec la composition des ashrams ou Auroville. On ne peut empêcher toutes sortes de personnes (souvent de bonne volonté) de se regrouper quelque part. D’où, parfois, des gens trop pressés, trop intéressés ou trop zélés… Saint-Pierre de Rome, La Mecque ont connu des pèlerins et des marchands d’objets pieux de tous genres !... Quelques groupes intéressés ont essayé de s’emparer d’Auroville pour en faire un grand business. Mais ce n’est qu’une apparence. L’essentiel, c’est que des expériences valables s’y poursuivent…
Vous avez évoqué dans l’un de vos livres « la mort de la mort ». Que voulez-vous dire ?
La mort, c’est la clé, le plus grand obstacle et en même temps la plus grande possibilité. Mère a traversé toutes ces couches de négation, ces petitesses, ces refus, ces doutes, ces freins,
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tous ces « non » qui sont empilés en nous et qui sont autant de « petites morts » qui feront, un jour, notre « grande mort » ! Mère disait : « Les hommes portent avec eux les clés qui ouvrent portes et fenêtres, mais ils ne s’en servent pas. Ils ont peur de se perdre… Ils veulent rester ce qu’ils appellent « eux-mêmes ». Ils aiment leurs mensonges et leurs esclavages. Ils ont l’impression que sans leurs limites, et les souffrances qu’elles représentent, ils n’existeraient pas. C’est pour cela que le trajet est si long et qu’il est si difficile ».
Quand on a traversé ces ultimes couches mortelles, on débouche dans une conscience cellulaire où la mort n’est plus. La conscience, à ce niveau, est en dehors de la mort. Cela ne veut pas dire que nous resterons éternellement dans le même sac de peau, car cette conscience-là a un pouvoir transformateur qui pourra changer la matière elle-même…
Mère disait : « La mort n’est pas le contraire de la vie ». Il n’y a pas à proprement parler de « mort » : il y a un certain phénomène de vie qui doit faire un détour pour pouvoir vivre toujours, se développer toujours… Ce qui est vrai ne meurt pas, à aucun degré, et même au niveau corporel.
Et pourtant, Mère est morte…
C’est vrai, elle est partie, et les médecins l’ont déclarée morte. Mais elle m’avait dit : « Je vois mieux les yeux fermés que les yeux ouverts. Ils me croiront morte parce que je ne pourrai plus bouger ou parler, mais toi qui sais, tu leur diras ». Qu’at-elle fait sinon préparer dans les cellules de son corps les milliers d’yeux de nos petites cellules qui, un jour, s’éveilleront sans doute partout sans que nous sachions comment ? Car elle a perçu directement le Supramental dans son corps. Elle a compris que le monde physique – et le corps physique – tels que nous les percevons – sont un formidable mensonge mis en équation par un mental trop limité qui a conditionné notre rapport avec le monde. Mère est morte en 1973, vingt-trois ans après Sri Aurobindo. On l’a placée dans un cercueil de bois de rose auprès de lui. Tout ce que je sais, c’est que les cellules du
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corps de Mère sont vivantes parce qu’elle a fait l’expérience de cette conscience qui n’est pas tributaire de la mort…
Dans ce monde plein de périls, vous apportez un message d’espoir ?
Tant que nous ne sentions pas les murs, c’était sans espoir ; tant que nos civilisations croyaient que nous allions faire des miracles, c’était sans espoir. À présent que le monde entier se cogne contre un mur, oui, c’est plein d’espoir : cela signifie qu’on va le casser. Alors se développera, dans nos consciences et dans la Matière, la vibration supramentale. « Si prodigieusement rapide et comme immobile, chaude comme si elle était faite d’amour », disait Sri Aurobindo. C’est en train de fuser par tous les pores du grand corps de la terre. C’est ce que nous vivons en ce moment…
Qu’est-ce qu’on peut dire à une chenille ? Il faut qu’elle devienne papillon…
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Jusqu’au bout avec J.R.D. Tata
Trois millions et demi d’indiens travaillent pour Tata : un groupe qui pèse aujourd’hui un milliard et demi de dollars. Du nord au sud de l’Inde, pas un camion, pas un bus qui n’arbore le sigle Tata. Acier, fer, constructions hydro-électriques, locomotives, assurances, imprimeries, détergents, radios, fournitures électriques, textiles, savons, produits de beauté — tout y passe. Et tout prospère. La moitié des trente mille véhicules commerciaux sont exportés dans le monde entier, jusqu’en Europe et en Amérique du Sud. Les produits de beauté Tata sont commercialisés dans les pays de l’Est. On boit du thé Findlay (Tata, toujours) aux États-Unis comme dans les pays arabes. Et ce n’est pas tout : non content d’être parvenu à produire des gaz de cuisson à partir de … la bouse de vache, le groupe plante des millions d’arbres, envisage l’exploitation du sel et se lance dans l’élevage des crevettes ! À la tête de cet empire, J.R.D. Tata : un homme que les Américains ont désigné « manager de l’année », de père indien et de mère française, et qui a été, avant d’être un des plus importants hommes d’affaires au monde et l’un des plus grands connaisseurs des mécanismes politiques internationaux, un pionnier de l’aéronautique. Envoyé en mission en Inde par France Culture, Frédéric de Towarnicki a rencontré cet homme exceptionnel dans son Q.G. de Bombay. Il a obtenu cette interview exclusive. Qui fait suite, dans Lui, à celles de Satprem et de Indira Gandhi …
Frédéric de Towarnicki : Vous faites partie de la légende de l’Inde moderne. Lorsque l’homme de la rue y évoque le développement industriel du pays, il dit : « Tata ». Votre famille est le principal artisan de la puissance industrielle de l’Inde, la onzième du monde. Votre nom complet est
1 à Bombay, 1980. Paru dans la revue « Lui » en 1980.
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Jehangir Ratan Dadabhoy Tata. Jehangir veut dire « celui qui embrasse le monde ». Vous êtes un pionnier de l’aéro nautique et le créateur d’Air India. Même vos ennemis vous estiment. D’innombrables fondations portent votre nom. En 1953, les Américains vous ont nommé le « management man de l’année », l’industriel le plus dynamique de l’Asie. Le sigle de vos produits est familier à plus de quarante-six nations. On vous appelle parfois le « Rockefeller de l’Inde ». Votre groupe vaut aujourd’hui un milliard et demi de dollars. Enfin … votre mère est française et vous êtes né à Paris !
Jehangir Ratan Dadabhoy Tata :Je suis né place de l’Opéra, j’ai habité longtemps l’avenue Victor-Hugo et j’ai usé mes fonds de culottes sur les bancs des lycées Michelet et Jansonde-Sailly. Et puisqu’il faut tout dire : j’ai même fait mon service militaire à Lyon, dans les Spahis. Après, je suis revenu en Inde où l’on m’a appelé …
Vous n’êtes pas seulement le fondateur d’Air India et de « Tata Airlines ». Vous êtes un vrai pionnier de l’aviation mondiale. Lorsque le cosmonaute Frank Bormann vous a remis, en Floride, le trophée le plus prestigieux de l’aéronautique, il a dit : « J.R.D. Tata mérite sa statue parmi les plus grands » …
Il faisait allusion au vol Bombay-Londres que j’ai effectué en 1929 sur un petit monomoteur. Et surtout à mon vol de 1932, Bombay-Karachi, qui était alors la route aérienne la plus longue du monde (1 350 miles) : une date qui marque, en effet, le premier vol historique de l’aviation commerciale indienne. Et j’emportais quelques sacs de courrier ! Ces jours sont les plus heureux de ma vie. C’était l’époque aussi où « l’aérodrome » de Bombay … n’était qu’un vaste terrain vague ! Pendant que je volais (à la fabuleuse vitesse de 160 kilomètres-heure !) sur la rivière Indus, le désert du Sind, à bord de mon petit Puss Moth, ma « mite », j’ai murmuré une prière silencieuse. Détail très rétro : l’essence nécessaire à mon ravitaillement m’avait été apportée dans de petits bidons de huit litres sur une charrette
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traînée par des bœufs ! Et lorsque je refis ce vol en 1962 sur le même type d’avion, la Compagnie Shell me fit la surprise de reconstituer cette scène. Une seule chose avait changé : l’homme qui jadis m’avait apporté l’essence était devenu un haut fonctionnaire ! Mais, pour l’occasion, il avait revêtu la tenue qu’il portait trente ans avant. Comme la charrette de jadis, ainsi que les bœufs, avaient été décorés pour cette fête, j’avais l’impression d’être entré dans la « machine à remonter le temps » de H.G. Wells! J’étais très ému …
Qui vous a donné le goût de voler ?
La France, justement ! L’envie enivrante de voler s’est emparée de moi dès mon enfance — qui a coïncidé avec les premiers « pas » de l’aviation. Comme ma mère était française, je passais mes vacances près d’une plage dans le nord de la France où nos voisins et amis étaient la famille Blériot. Blériot, vous le savez, fut le Lindbergh de ce temps, le premier à avoir traversé la Manche. Et là, sur cette plage, sous mes regards fascinés, des avions Blériot décollaient et atterrissaient parfois. Un jour, en 1919, j’ai eu mon « baptême » sur un de ces appareils qu’utilisait alors un pilote acrobate. Depuis ce jour, je n’ai rêvé qu’à une seule chose : apprendre à voler.
Vous étiez déjà Général de division de l’Armée de l’air indienne à titre honorifique. Le gouvernement indien vient de vous nommer Vice-maréchal de l’air …
J’en remercie le Gouvernement indien … Mais ne trouvez-vous pas singulières, pour ne pas dire assez cocasses, ces escalades honorifiques ? Churchill a possédé lui aussi un grade honorifique, modeste d’ailleurs, relatif à son activité dans la RAF : personne n’a jamais songé, que je sache, à lui en décerner un plus élevé !
Giscard d’Estaing vous a invité à l’Elysée peu avant son voyage en Inde. Avez-vous parlé de l’Inde ?
Oui. Et je me suis permis d’insister pour qu’il vienne à Bombay, cité industrielle. C’était une pure visite de courtoisie …
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Ce qui me frappe en tout cas, lorsque je rencontre des personnalités occidentales, aux États-Unis ou en Europe, c’est que l’Inde est indiscutablement pour eux un sujet d’inquiétude. Comment les Indiens vont-ils faire face à temps aux énormes problèmes posés par la surpopulation alors qu’ils sont déjà obsédés par les besoins immédiats de la population actuelle ? Vous rendez-vous compte qu’avant la fin du siècle, d’ici à vingt ans, l’Inde comptera plus d’un milliard d’habitants, davantage peut-être que la Chine ! Car au cours de ces vingt prochaines années, environ trois cent trente millions d’habitants viendront s’ajouter aux sept cent cinquante millions actuels … Or, durant les vingt premières années de son indépendance, le pays a complètement négligé ce problème. Résultat : entre 1947 et 1967, une première addition d’environ trois cent millions d’indiens de plus … D’où, malgré nos efforts, un niveau de vie très bas et un pays qui reste parmi les plus pauvres du monde. Comment s’en étonner ? Et songez que le nouveau surplus de trois cent millions de gens qui nous attend, d’ici à l’an 2000 ou 2020, représente plus que la totalité des habitants de l’Europe de l’Est, des États-Unis ou de l’Urss ! Tout cela exige la mise en route d’une infrastructure gigantesque : écoles, hôpitaux, maisons, routes, travail … etc. Et quand on pense que dans de nombreux villages, les Indiens, à l’heure actuelle, ne disposent pas d’eau potable, manquent d’électricité, que 70 % d’entre eux sont encore analphabètes, on ne peut que se prendre la tête à deux mains … ou se mettre immédiatement au travail ! Et il y en a au moins pour cinquante ans !
Mais je crois, comme Indira Gandhi, aux forces vives du peuple indien … Car je fais cette observation : en dépit du manque d’homogénéité originel de notre peuple, — de son individualisme, de la diversité de ses langues, de ses croyances religieuses, de ses coutumes et de ses modes d’alimentation —, diversité qui provient d’un héritage millénaire, il est remarquable que nous soyons aujourd’hui une nation réellement unie. Surtout si l’on pense aux pays d’Europe qui n’ont cessé, pendant mille ans, de s’entre-déchirer avec des guerres, et
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qui n’ont pas réussi jusqu’ici à créer une Unité européenne, malgré leur homogénéité beaucoup plus grande sur le plan racial, religieux et économique … Il n’empêche que, depuis des années, je tire la sonnette d’alarme : à Bombay, par exemple, trois millions d’hommes et de femmes vivent dans des conditions effroyables, dans des quartiers misérables. Un autre million vit dans des bâtiments délabrés qui peuvent s’écrouler d’un instant à l’autre. Que se passera-t-il quand la population de notre ville dépassera dans vingt ans, les quinze millions d’habitants ? Je l’ai crié : il faut sauver Bombay qui ne doit pas devenir le plus grand taudis du monde ! Bombay, comme Calcutta, est une ville malheureuse : malheureuse, parce qu’il y a trop de monde …
Alors que faire ? Continuer à stériliser les gens ? Les envoyer dans l’espace ?
Préparer, en tout cas, si la politique économique nous en donne les moyens, une nouvelle révolution industrielle, de façon à donner progressivement du travail aux gens de plus de cinq cent mille villages, de permettre à ceux-ci de s’équiper décemment. On peut toujours pleurer (ou bavarder) sur la pauvreté du Tiers monde, de l’Inde, mais on ne construit rien de durable avec seulement de la pitié !
Vous parliez de l’espace … Je reviens justement de Californie où l’un des responsables de la Nasa m’a confié un document qui m’a laissé songeur, et même perplexe ! C’est un projet baptisé « colonisation de l’espace », qui est — tenez-vous bien — déjà en route : ce n’est plus du domaine de la science-fiction ! C’est si sérieux que les auteurs du projet sont persuadés qu’il pourra se réaliser avant la fin du siècle. De quoi s’agit-il ? De mettre en orbite dans l’espace de véritables planètes artificielles, stations spatiales géantes qui pourront être assemblées entre la Lune et la Terre. Elles sont composées de tubes d’environ trois cents mètres de diamètre et de plusieurs kilomètres de long. À l’intérieur de ces planètes en forme de cercle, les futurs habitants trouveront des champs, des rivières, des maisons avec terrasses … D’immenses miroirs permettront de capter
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l’énergie solaire et de la renvoyer sur la Terre. Les premiers prototypes seront construits pour dix mille habitants, mais on en étudie déjà de beaucoup plus vastes. On prévoit d’y bâtir des usines qui traiteront les matières premières extraites du sol lunaire où la plupart des matériaux de construction seront également prélevés. Entreprise relativement économique car ces travaux effectués « hors pesanteur » coûteront beaucoup moins cher …
« Colonisation de l’espace », n’est-ce pas un vocabulaire impérialiste? … Pour reprendre les termes d’Edgar Morin, l’homme ne s’apprête-t-il pas à devenir le « Gengis Khan de la banlieue solaire » ?
Je le concède … le terme « colonisation » n’est sûrement pas le meilleur ! En étudiant ce projet, j’ai d’ailleurs été aussi épaté que perplexe : car s’il prétend faire face en partie à nos problèmes de surpopulation, de pollution planétaire, de pénurie d’énergie, n’y a-t-il pas des choses plus simples et plus urgentes à faire dans le monde ? Je ne pense pas seulement aux besoins immédiats des populations des pays pauvres … Vous savez que la plus grande partie du monde est sous l’eau, pourquoi ne pas exploiter ce qui est sous la mer, par exemple ? Je suis persuadé que les explorations sous-marines nous feront découvrir encore énormément de pétrole, de minerais, de matières alimentaires … Qui aurait jamais imaginé, à l’époque où j’étais jeune, que l’Angleterre disposerait un jour de gisements de pétrole situés sous la mer du Nord ? …
Le Groupe Tata, ce sont des aciéries (cent cinquante mille ouvriers), des installations hydroélectriques, des cimenteries, des imprimeries, des machines-outils, des usines de textiles, cinquante usines de thé, des détergents, des produits de beauté, des antibiotiques, des véhicules commerciaux, des camions, tracteurs, autobus … Et c’est vous qui tenez les livres de commande de ce qui reste l’un des plus importants combinats industriels du monde ?
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Tata a créé environ trois millions et demi d’emplois en Inde. Plus de deux cent cinquante mille par an. Mais moi, je bricole le samedi soir dans mon garage et mes deux Mercedes auront bientôt dix ans ! … Notre fondateur, Jamshedji Tata, a légué 80% de ses biens à des œuvres philanthropiques. Et où est allée la quasi-totalité de nos bénéfices ? Dans des instituts de recherche Tata, des fondations Tata, des hôpitaux Tata. La Fondation Nationale de recherches d’énergies nouvelles a joué un rôle important dans le domaine atomique. Mais on y perfectionne aussi notre système de récupération d’énergie à partir de la bouse de vaches ! Quant aux musées de Bombay, leurs étages sont remplis de nos donations, de nos collections d’art. Notre fondateur disait : « Il faut que le fruit du travail du peuple retourne au peuple » … Mais rien n’est le fruit du pur hasard. Notre fondateur, qui est mort en 1904, a eu sans aucun doute une vision prophétique de l’avenir de l’Inde à une époque où ce pays sombrait dans la léthargie. Il eut une compréhension extraordinaire du rôle que le développement industriel allait jouer dans le monde. Déjà en 1870, il avait pressenti que l’Inde serait un jour libre et que cette liberté devait être fondée sur bien autre chose qu’un simple désir de liberté : sur une puissance économique. Il comprit donc (bien avant les Soviétiques) que trois choses étaient nécessaires : l’éducation scientifique, l’énergie, une industrie de l’acier. Cet ancêtre visionnaire fut le premier à projeter pour la ville de Bombay une centrale électrique qui aurait exploité l’énergie des moussons ! Il avait calculé que l’eau qui tombait durant ces quatre mois était suffisante pour produire de l’électricité durant une année. Vers 1890, à l’époque où en Angleterre des enfants travaillaient encore dans des usines, où les ouvriers étaient privés de toute protection, il créa la journée de huit heures dans le secteur des aciéries alors qu’en Grande-Bretagne la journée de douze heures sévissait toujours ! Il inaugura les vacances pour ouvriers, il songeait même à leur retraite, idée alors inconnue. D’Amérique, où il préparait avec des ingénieurs la mise en place en Inde d’usines d’aciéries, il adressa à
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ses fils une lettre les priant de prévoir des emplacements pour des parcs, des maisons, des écoles, des universités, ainsi que des églises, des temples et des mosquées … Je me souviens d’une histoire terrible que m’a racontée le Président d’une grande compagnie, un Australien très âgé. Adolescent, il avait travaillé en Grande-Bretagne dans une usine dont les matériaux altéraient gravement les poumons des ouvriers — une sorte de silicose. Il me raconta que sa Compagnie avait été la première en Angleterre à créer un service médical. Magnifique, n’est-cepas ? Mais vous savez pourquoi cette Compagnie avait créé ce service ? Pour déceler « à l’avance » les symptômes de maladie de façon à pouvoir … se débarrasser à temps des ouvriers sans encourir de responsabilités et de risques ! Bref, on les foutait dehors au premier signe de maladie ! Vous voyez que les idées sociales de M. Tata étaient alors plutôt extraordinaires …
Ces idées généreuses — d’aucuns diront paternalistes — provenaient-elles d’un fond religieux ?
Je crois qu’elles provenaient surtout du bon sens. Certes, ce Tata était Parsi — les Parsis sont originaires de Perse — et de la race des prêtres : un simple fait de caste, car il n’y en a que deux parmi les Parsis : ceux qui sont — héréditairement — de la race des prêtres et ceux qui ne peuvent pas l’être. Moi, par exemple, je suis de la race des Prêtres, comme mon père qui, sans exercer le métier de prêtre, avait fait toutes ses études religieuses et passé tous ses examens. C’était d’ailleurs assez terrible, cette différence de caste : mon père — qui pourtant a épousé une Française — me racontait que dans une même famille lorsque les Parsis de caste inférieure (c’est-à-dire nonprêtres) étaient invités par les autres (les prêtres) à déjeuner ou à dîner, ces derniers ne mangeaient pas avec leurs invités ; quelqu’un qui était de race de prêtre ne donnait pas sa fille à la caste inférieure … Là encore, c’était l’époque. Bref, nous étions des Brahmines. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Certains partis dans l’Inde du Sud, par exemple, mettent les Brahmines au rebut. Pourquoi ? Parce que, autrefois, ils avait tout monopolisé …
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À quelle religion appartient la famille Tata ?
Les Tata pratiquaient la religion de Zoroastre. Vous savez que Zarathoustra a vécu en Perse et prêché sa religion dans l’Antiquité. Sa vie est mal connue. Sa religion est basée sur le principe d’« Avesta arta », ce qui signifie « vérité, loi, langage divin …», l’esprit de cette religion était « bonne pensée », « bonne parole », « bien faire ». Ceux qui font du mal reçoivent le mal, ceux qui font du bien sont bénis par le Bien. Les Zoroastriens se comptaient par millions vers le VIe siècle, époque de leur empire. Après la chute de celui-ci, certains émigrèrent en Inde. À présent, dans le monde, la population des Parsis peut être estimée à cent trente mille âmes : cent mille en Inde, et le reste en Iran, au Pakistan et ailleurs. En fait, mon ancêtre Tata ne semble pas avoir été très traditionaliste. La preuve : mon père (qui était son préféré) a épousé une Française sans qu’il y mette le moindre obstacle. Les Tata ne sont pas sectaires …
Et pourtant, des biographes de votre famille racontent qu’un Tribunal Parsi impressionnant s’est réuni à l’occasion du mariage de votre père R.D. Tata avec une Parisienne …
Oui, il s’était marié en 1903 et mon père demanda au Grand Prêtre des Parsis, Dastur K. Jamaspji, l’autorisation de faire de sa femme une vraie Parsi convertie à la religion de Zoroastre, ce qui lui permettait de participer, en Inde, à l’activité de son mari. La cérémonie du mariage se déroula à Bombay selon les rites et coutumes des Parsis, mais le tribunal refusa de la reconnaître comme étant une Parsi. Ce jugement eut un grand retentissement … Mais tous ces problèmes de caste me sont étrangers …
Vous pensez que le socialisme à l’indienne décourage l’entreprise privée? L’Empire Tata …
Il n’y a pas d’empire Tata. Le groupe Tata est à peu près entièrement concentré dans l’Inde : contrairement à d’autres, nous n’avons pas de fonds à l’étranger … Nous cherchons, c’est vrai,
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à nous y développer en dépit du fait que nous nous trouvons dans une situation absurde : en Inde, c’est devenu un crime de faire des affaires sur une grande échelle : on veut des entreprises d’État. Pourtant, dans le cas de nos camions, c’est le gouvernement lui-même qui nous incite à développer davantage ce secteur ! Depuis toujours, je suis contre l’étatisme ; je reste le partisan convaincu d’une politique économique mixte : chacun a son rôle à jouer …
L’idée directrice du fondateur Tata, ce fut de fabriquer l’acier. Quelle fut la vôtre ?
Pour moi, ce furent d’abord les produits chimiques. Pour une grande nation en formation, les engrais sont aussi importants que l’acier voici cinquante ans.
Des grèves, des manifestations se déroulent aujourd’hui autour de Bombay House, siège de votre groupe. Vous devenez une cible pour le P.C. indien. On lit sur les affiches : « Bombay House = White House » …
Je suis entré dans mon bureau au milieu des drapeaux rouges, des clameurs et des slogans … Mais c’est la première fois, car notre société sidérurgique vient de fêter son soixantième anniversaire … sans aucun conflit avec nos ouvriers ! Excepté, il est vrai, cette semaine de 1948 où le P.C. indien a tenté de fomenter un putsch et de s’emparer du Bihar, région où se trouvent mines de charbon et aciéries. S’ils avaient réussi (comme au Bengale), un premier pas aurait été franchi. Il y eut des grèves de huit jours, mais … ce sont les syndicats non-communistes existants qui ont résisté à leur pression ! Un demi-siècle sans grèves ne peut pas être le fait du hasard : cela exige beaucoup d’attention, de travail, et un dialogue constant à différents niveaux, avec des comités tournants présidés parfois par les ouvriers eux-mêmes.
Vous voyagez beaucoup. « Time is money » : c’est toujours la loi du monde des affaires ?
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L’industriel d’aujourd’hui est peu à peu contraint à devenir un homme d’un type nouveau. Mais voilà : le plus souvent, dès qu’on a la puissance, on a tendance à s’en servir pour dominer les autres. C’est vrai partout, notamment en politique. Notez que la puissance économique entre aujourd’hui dans une ère nouvelle : jadis, elle était entre les mains des propriétaires ou des managers, et elle passe aujourd’hui — à l’Ouest — entre les mains des syndicats ; et si ce ne sont pas les syndicats qui interviennent, c’est le gouvernement.
Fondé en 1946, Air India, entre autres, a été nationalisé, mais vous en êtes resté le Président durant quarante-six ans … Craignez-vous d’autres interventions ou critiques du gouvernement ?
Pour prouver que nous remplissons nos obligations sociales, j’ai appointé un comité de trois personnalités : un juge, un homme politique membre du Parlement et un économiste et sociologue éminent sur la question: « Est-ce que la Tata and Steel Cie reconnaît ses devoirs envers la société, la nation, l’intérêt général ? » Ainsi, par exemple, la Compagnie a décidé d’aider cent dix villages à se développer …
Certains industriels étrangers (notamment Japonais), ont souvent cité vos entreprises comme « modèles » …
On le dit … Je crois même que beaucoup me trouvent un peu idiot ! Les Japonais ? Ils parlent très peu et agissent beaucoup. Ils ont la chance énorme d’être homogènes. Homogènes de tradition, de religion, de langage. La vulnérabilité de l’Inde, c’est d’être dans une situation contraire, et peut-être de vouloir imiter trop vite les méthodes de l’Ouest, y compris leurs défauts.
Le fatalisme ancestral du peuple indien a-t-il rendu plus lent son développement ?
Je disais dès 1968 que même si les avantages de l’industrialisation et de la technologie moderne avaient été mis dès le début à la disposition de l’Inde, les Indiens, en raison du système des
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castes et des valeurs admises, des superstitions et du fatalisme qui règnent dans leur philosophie, auraient été empêchés d’en tirer un bénéfice immédiat. En dépit de ces acquisitions matérielles, l’homme des temps modernes me paraît d’ailleurs privé d’une sorte de sens de la divination : il est plutôt déboussolé ! Il est réellement en péril. Sans parler de la cupidité, de la méchanceté et de l’ignorance propres à la nature humaine …
Le monde international des affaires vous paraît-il lucide, face aux événements d’aujourd’hui ?
Non, à mon avis, il n’y a pas de véritable lucidité bien qu’aujourd’hui, les affaires se sont à tel point internationalisées qu’il devient impossible de ne pas être informé de ce qui se passe dans le monde. Ce qui manque ? C’est une compréhension plus profonde, globale, historique, philosophique des événements qui agitent les peuples. L’homme d’affaires du XXe siècle a encore trop tendance, selon moi, à voir les choses dans une perspective trop limitée. Il en néglige trop le courant complexe — les courbes, les « trends », les tendances — et reste trop prisonnier du court terme. D’où de fâcheux risques d’erreur.
Oh ! bien sûr … dans les pays riches, on fait beaucoup de philosophie en ce moment, on bavarde beaucoup sur la situation actuelle du tiers monde. On parle de prise de conscience. C’est très bien, mais on oublie que ce sont eux les grands pays scientifiques et industrialisés qui ont tout exploité, monopolisant et gaspillant l’énergie, en polluant une partie du monde … Dans ce domaine, il y a d’ailleurs de terribles contradictions en Inde : le problème de la pollution passe au second rang, après la nécessité de donner du travail aux gens … D’où un cercle vicieux angoissant. Ainsi nous avons le problème dramatique des destructions de forêts. Les Indiens, dans d’innombrables villages dépourvus d’électricité et de charbon, en sont réduits à utiliser le bois pour faire la cuisine ou pour se chauffer. Alors ils coupent les arbres. Les dégâts sont déjà énormes. C’est
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pourquoi le groupe Tata finance la plantation de millions d’arbres du Nord au Sud du pays …
Vous parliez des périls de la surpopulation. Indira Gandhi reste-t-elle préoccupée par ces problèmes ?
Vers 1950, j’ai fait un discours sur les dangers de la surpopulation. Personne ne s’occupait alors de ce problème. J’ai été pris à parti. Et je me suis fait taper sur les doigts par le Pandit Nehru, qui m’a dit : « Tu as des idées fausses : la population est la source de la puissance d’une nation. » C’était alors une évidence ! Il a fallu attendre 1976, année de l’état de siège, pour que Indira Gandhi, alors Premier ministre, fasse un premier discours retentissant qui soulignait la nécessité d’un contrôle démographique …
J’avais mis sur pied une Fondation, The Family Planning Foundation et, à l’aide de statistiques, nous étions parvenus à intéresser Indira Gandhi à ces problèmes. Mais qu’est-il arrivé ? À peine avait-elle fait son discours courageux sur la natalité, que des partisans trop zélés lui emboîtaient hâtivement le pas et commettaient des excès dont le monde entier a parlé. On put ainsi stériliser presque deux millions d’indiens par an pendant une période !
Alors, vous avez devant vous une future tempête ?
…À l’aide de la télé, du cinéma, de la presse, la nouvelle génération saura vite juger ce qui se passe dans le monde — et donc comparer : elle n’aura pas la patience ou la passivité de ses ancêtres. Les revendications, la violence, chez nous comme ailleurs, attendent peut-être leur heure …
Vous avez souvent critiqué la politique économique de l’Inde. Votre groupe a subi de nombreuses tracasseries administratives. Qu’attendez-vous aujourd’hui d’Indira Gandhi ?
Madame Gandhi est aujourd’hui en mesure de faire tout ce qu’elle désire : sa puissance politique est actuellement assurée. Le fera-t-elle ? Sans doute se rend-elle compte de ce qui est vraiment nécessaire … C’est une femme d’une énergie immense,
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un leader politique de très grande envergure. Mais nul ne sait si elle changera le cours de la politique économique que son père, le Pandit Nehru, et elle-même ont suivie pendant trente ans, politique socialiste qui conduit, selon moi, à l’étatisme, quel que soit le gouvernement. Là-dessus, s’est greffée une bureaucratie qui n’a aujourd’hui son équivalent qu’en Urss. On ne sait pas … Moi, je voudrais que politiquement elle fasse … ce que De Gaulle a fait ! Bref, changer le système politique de l’Inde. Passer du système parlementaire anglais à un système présidentiel qui donnerait au moins une stabilité à ce pays épuisé par la querelle incessante des partis. Parce qu’un pays de cette taille, avec ses dix-sept Etats, ses six cent quatre-vingt millions d’habitants, ne peut pas fonctionner avec un système politique qui est adapté à l’Angleterre — et pas toujours si bien ! J’en parle depuis dix ans. Ce n’est qu’aujourd’hui, que Palkiwala (et bien d’autres) se rendent compte de la nécessité d’un tel changement.
Vous allez bientôt fêter vos soixante-seize ans. Songez-vous à voler de nouveau ?
Oui … en deltaplane! Grâce au projet de deux Français de trente ans, Joël et Gaëtan, tous deux Vosgiens, ayant vécu à Chamonix, et guides de montagne, qui avaient amorcé là-bas une entreprise de fabrication d’ailes type Delta, ont voyagé en Inde pour faire connaître ce mode de circulation aérien, économique et non polluant, et sont venus me voir à Bombay House pour me demander mon appui : vous pensez bien que je le leur ai aussitôt accordé ! Face à la crise de l’énergie, un pays aussi vaste que l’Inde aura peut-être besoin, un jour, d’hommes-oiseaux pour survoler les montagnes, les plaines, et les déserts … Ce sont d’ailleurs des fidèles de Satprem, qui dit : « Demain tu voleras, à moins que nous ne nous envolions avec les mouettes.»
L’Inde à vol d’oiseau, est-ce l’Inde de vos rêves ?
L’Inde de mes rêves, je l’attends toujours …
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Entrevue avec Madame Indira Gandhi
New Delhi, 13 octobre 1981
(Propos recueillis par Davide Montemurri)
Madame Gandhi, vous êtes la principale dirigeante du plus grand pays démocratique du monde. Parmi les nations non alignées, l’Inde est la plus grande et nous connaissons tous votre contribution et celle de l’Inde pour la paix dans le monde. Le monde entier vous regarde comme une dirigeante sage dont les mots sont d’une grande portée. Mais peut être l’aspect le plus important de votre personnalité est le moins connu : vos pensées et aspirations les plus profondes, votre être le plus profond : vous, en tant que pédagogue et chercheuse profonde de sagesse et de valeurs éternelles conservées dans la culture indienne. Il a donc été très rafraîchissant pour moi de lire votre livre « L’Inde éternelle » ; j’ai été particulièrement touché par ces deux titres dans votre livre « vie quotidienne en harmonie » et « chemins de sagesse ». Ce livre me montre votre vraie personnalité qui est la moins connue. Je me demande où et comment vous avez trouvé le temps d’écrire ce livre, et quel est son fond.
Indira Gandhi : Vous allez être surpris : ce livre est en fait celui du photographe ; il m’avait interviewée une fois, et, quand il eut terminé, il vint me dire qu’il voulait faire un livre de photos sur l’Inde et me demanda si je voulais écrire quelques lignes. J’acceptai, mais peu après nous eûmes une série de conférences dans le Sud ; vous savez, je n’ai pas vu un lit à part trois nuits en trois semaines. Nous voyagions 24 heures sur 24. Peu après les élections, je reçus soudain un télégramme de France disant que je devais envoyer ces textes immédiatement. Je ne savais que faire. À Delhi je n’avais pas seulement cinq minutes de libres. Alors je décidai de prendre – je ne me rappelle pas combien de temps – peut-être une
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semaine ou dix jours de vacances pour aller dans le Sud. Mais quand j’arrivai là-bas, le ministre (nous avions gagné les élections dans cet état, avec une très grande majorité), le ministre principal m’emmena dans tous les temples ou presque, car, disait-il, il avait fait la promesse qu’il emmènerait Madame Gandhi s’il gagnait les élections. Donc, après ces neufs jours où nous avions fait plus de 350 miles par jour par un temps très chaud, comme j’étais complètement épuisée, nous arrivâmes finalement dans un délicieux endroit appelé Mercara – c’est une colline – et je dis que je ne bougerais plus d’un pouce de cet endroit.
J’avais donc seulement quatre jours de repos, aucune bibliothèque pour avoir des références, aucune secrétaire. J’ai travaillé dans ces conditions. Je veux dire que si j’avais écrit dans d’autres conditions j’aurais écrit différemment.
Pour moi, c’est la chose la plus captivante que j’aie lu sur l’Inde et je trouve que cela vient du cœur même…
Bien sûr, c’est un sujet qui m’a toujours fasciné. Mon père 1avait commencé un voyage de découverte de l’Inde. Mais il a dit qu’il était impossible d’être complet : il y a toujours quelque chose de nouveau à trouver.
Dans ce livre, vous parlez de Sri Aurobindo. Sri Aurobindo a été le dirigeant nationaliste, mais il se convertit plus tard au yoga et a écrit de façon lumineuse sur l’homme et son futur. Il a dit que l’Inde est destinée à être le gourou du monde. Le gourou du monde est aujourd’hui un allié de l’Ouest. Mais, en revenant à son sens premier, puis-je vous demander quelle est la valeur que vous donnez à cette déclaration ?
Je ne crois pas qu’il soit à moi de juger quelque chose dit par un si grand penseur et sage tel que Sri Aurobindo. Je crois que ce qu’il voulait dire n’était pas gourou dans le sens où il est utilisé aujourd’hui car, comme beaucoup de mots et de concepts, il a été si dévalué et popularisé que l’essence même du mot a disparu. Mais ce qu’il voulait dire est qu’il y a quelque
1 Jawaharlal Nehru, le premier Premier Ministre de l’Inde.
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chose d’une grande profondeur qui a été réalisé en Inde. Nous pensons que cela existe dans tous, dans le monde entier. La seule différence est qu’en Inde il y a eu un effort conscient pour le voir et l’accepter et la principale philosophie de l’Inde est d’accepter la vie avec son bon et son mauvais coté et tout ce qu’elle comporte, d’accepter la vie et la mort, etc. Ils font tous partie de la même chose.
En Inde, il y a peut-être une combinaison que l’on ne trouve pas autre part, c’est-à-dire un révolutionnaire métamorphosé en sage. Mais en Inde, les gens ne pensent pas que ce soit extraordinaire : ils pensent que c’est comme la vie qui est pleine de contradictions et pourtant celles-ci ne sont pas contradictoires ; elles sont toutes liées étroitement et complètent un tout. Je pense qu’il était révolutionnaire parce qu’il pensait que l’Inde était enchaînée et que ces chaînes devaient être brisées. Et quand il devint sage, il brisait encore l’autre type de chaînes qui demeuraient, pas seulement de l’Inde, mais peut-être aussi de l’humanité : il voulait que l’homme casse ses chaînes et s’élève au-dessus de lui-même.
Quelqu’un a dit que, si l’Inde était la mère du monde, il ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait se sentir comme un étranger en Inde.
Pourtant la plupart des gens se sentent vraiment étrangers à l’Inde. Ainsi ce matin, j’assistais à une conférence et quelqu’un cita un auteur qui disait que « la plupart des gens ne pensent pas, ils se font seulement des préjugés ». J’ai trouvé que c’était très vrai ; la plupart des gens viennent en Inde avec des idées préconçues de ce qu’est l’Inde, et ils ne peuvent pas s’en débarrasser : ils essaient d’incorporer ce qu’ils voient dans ce cadre d’idées préconçues. C’est pourquoi j’ai commencé mon livre en disant : « S’il vous plaît, oubliez tout et venez avec un esprit ouvert et soyez prêts à absorber une nouvelle expérience ».
Ma recherche, Madame, est de découvrir le sens de la vie, pas seulement de la vie individuelle mais aussi de la vie collective. C’est pourquoi je recherche ce que j’appelle l’aube d’une
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nouvelle ville. J’espère trouver en Inde une promesse pour une telle aube. Pourriez-vous m’aider dans cette recherche et me dire ce que vous voyez comme une possible aube d’un nouvel homme dans une nouvelle société ?
Qu’avez-vous trouvé à ce jour ?
Très très peu, Madame …
Nous avons eu un poète nommé Kabir et il était de ces gens dont on ne sait pas s’ils sont hindous ou musulmans ; il écrivait dans un langage mixte. Dans une de ses œuvres il a dit qu’il était surpris quand le poisson dans l’eau dit qu’il a soif…
C’est très beau !…
parce que, disait-il, que vous alliez à Bénarès ou à Mathura, Dieu ou le Divin, quoi que soit ce que vous cherchiez, est en vous ; vous ne le trouverez pas en allant quelque part si vous ne l’avez pas en vous. Il faut d’abord le connaître en vous. Je ne peux pas expliquer comment une autre personne peut le faire car je pense que c’est une recherche que chacun doit faire pour soi.
Ce que vous avez dit m’aide et aide le public à comprendre. Le titre a été pris d’un vers d’Arthur Rimbaud qui dit : « Nous sommes en enfer, pourtant c’est le début, et à l’aube, armés d’une brûlante passion, nous entrerons dans les splendides villes ». Cela veut dire que même si les conditions de vie sont exécrables, il existe, juste après ces terribles conditions, l’aurore d’un nouvel homme, une nouvelle possibilité pour lui.
Je crois que vous êtes venu me voir à un mauvais moment, car je ne suis pas en bon termes avec l’homme en ce moment. À chaque endroit où on voit une possibilité de se frayer un passage, on voit un savoir grandissant de la technologie, de la médecine, de n’importe quel secteur de la vie, savoir de l’univers, de notre corps, de notre esprit. Pour quoi nous en servons-nous ? Pas pour nous rendre meilleurs, ni pour améliorer nos conditions de vie, mais pour détruire. Chaque jour
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apporte une plus grande violence, de plus grands crimes, de plus grandes frustrations, de sorte que, au lieu que les gens se sentent dans la joie et la fierté à la vue de la beauté du monde et devant les possibilités qui s’ouvrent maintenant pour l’humanité, on dirait que l’homme est comme l’animal, le lemming – vous savez, ils se précipitent à la mer et se tuent ainsi par millions. Les êtres humains semblent être aussi déterminés à se détruire, même si cela ne doit pas arriver immédiatement ; mais c’est la direction qu’ils semblent prendre. Il est possible que je sois pessimiste maintenant. Bien sûr, d’un autre coté, les gens disent que l’aurore arrive après l’heure la plus noire ; il y a donc aussi la possibilité que, ayant passé cette sombre expérience, nous puissions arriver à quelque chose de plus clair et à une plus grande sagesse. Mais je dois dire que maintenant tout est décourageant.
Vous avez dit tout à l’heure que vous cherchiez le sens de la vie individuelle aussi bien que de la vie collective. Comment pouvez-vous séparer les deux ? Vous êtes lié à la vie collective : vous ne pouvez pas être séparé. D’un autre côté, à moins d’être complètement vous-même, vous ne pouvez contribuer à l’ensemble.
Je devrais me sentir une partie d’une communauté, mais la majorité de l’humanité ne le sent pas pour le moment. Il y a une sorte de repli sur soi égoïste et c’est probablement la chose la plus…
Tragique…
… tragique, terrifiante qui arrive. L’Inde a traditionnellement cultivé le coté intérieur de l’homme, l’esprit. Et l’Occident, au contraire, a préféré le coté extérieur de l’homme, bref, la matière. Mais aujourd’hui, beaucoup de gens en Occident voient une solution qui pourrait être appelée la voie du milieu, la rencontre des deux. Comme vous l’avez écrit dans votre livre, Romain Rolland a vu dans Sri Aurobindo la plus complète synthèse de l’est et de l’ouest, de l’esprit et la matière. Voudriez-vous me dire ce que vous pensez de cette
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rencontre, et comment, en tant que dirigeante de l’Inde, vous êtes tentée de donner corps à cette rencontre ?
Je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que l’Inde est le pays de l’esprit, et l’ouest celui de la matière. La plus grande réalisation spirituelle de l’Inde s’est effectuée au moment d’une prospérité matérielle ; elle n’est pas arrivée quand nous étions au creux de la vague, mais sur sa crête. Je ne vois aucune confrontation entre l’esprit et la matière, cela va ensemble, et c’est quand on essaie de diviser l’homme, les sentiments, la vie, en compartiments que l’on devient stressé et dépressif et que l’on a beaucoup de ces problèmes qui se développent dans ces sociétés.
Je n’aime pas non plus le mot « dirigeante » : je ne me considère pas comme une dirigeante et je pense que si je le faisais je serais très malheureuse. C’est parce que je me contrôle que j’ai pu surmonter les difficultés de ma vie pendant toutes ces années. Je n’ai jamais parlé de moi comme d’une dirigeante ou d’un premier ministre : il n’y a aucune différence pour moi que je sois au pouvoir ou non. Je le prends comme une part de la vie. Je pense que la philosophie indienne a un très grand travail d’enseigner le monde, mais pas d’enseigner du dehors, d’enseigner comme venant de vous ; car le meilleur professeur n’est pas quelqu’un qui vous donne des informations, mais quelqu’un qui vous permet de vous développer ainsi que votre esprit, de faire vos propres découvertes, d’avoir votre propre expérience et peut-être d’avoir la sagesse de se servir de cette expérience pour de bons usages. Nous essayons de travailler comme des partenaires avec d’autres pays, pas de montrer la voie même si c’est quelque chose dans laquelle nous avons tracé une voie (bien qu’il y ait encore du travail à faire). Nous pensons que les problèmes ne peuvent être résolus que si les gens travaillent ensemble en tant que partenaires. Nous avons aussi cet esprit de coopération en tant qu’individus. Parfois des gens viennent vous demander ce que vous avez appris de tel grand homme dont vous avez lu les œuvres. Je peux dire honnêtement que je n’ai pas plus appris d’un grand
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homme que d’une simple personne. Chacun a quelque chose à enseigner et je pense que chacun de nous a quelque chose à apprendre. C’est une recherche sans fin ; vous pouvez l’appeler une recherche de la vérité, vous pouvez lui donner le nom que vous voulez, mais c’est essentiellement un développement de soi ; cela peut sembler un peu égoïste mais c’est la vérité car, si vous ne pouvez résoudre votre problème intérieur, comment pouvez-vous aider quelqu’un d’autre ?
Cela m’amène à Auroville. En fait je vais aller visiter Auroville. Il est bien connu que le gouvernement que vous dirigez apprécie le sens et la signification d’Auroville, qui a été, en 1968, reconnue officiellement par les organisations internationales telles que l’UNESCO. En fait, Auroville a créé parmi les chercheurs du monde une espérance, une réponse pleine de sens, et ils considèrent Auroville comme une porte à une possible nouvelle stratégie pour s’échapper des labyrinthes présents rendus énigmatiques par les idées opposées du capitalisme, socialisme, communisme et du reste. Mais, qu’est-ce que le projet d’Auroville veut dire pour vous, Madame, et n’est-ce pas significatif dans le contexte de sens de l’Inde, qu’Auroville ait été conçue et réalisée sur le sol indien ?
Je ne suis jamais allée à Auroville. J’ai seulement vu les croquis de certaines habitations là-bas. Mais je sais quelles espérances la Mère avait pour cette ville et comment elle pensait que le rassemblement de gens de tant de pays différents pouvait montrer une nouvelle direction, pas seulement dans le sens physique d’être ensemble et de vivre en harmonie, mais une nouvelle sorte de réveil spirituel en utilisant l’expérience de l’Inde, ou plutôt en rattachant l’expérience de l’Inde avec leur apport propre et leur propre expérience. Franchement, je ne sais pas ce qui arrive à Auroville maintenant sauf qu’elle est passée à travers un moment très difficile et beaucoup de problèmes, mais je n’ai jamais douté un moment qu’elle surmonterait ces problèmes et continuerait, pour pouvoir construire une vie, une combinaison de science et spiritualité, comme quelqu’un a dit. En fait, des gens de tous les coins du monde
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semblent n’avoir rien à espérer, comme s’ils étaient arrivés au bout du chemin. C’est ce que vous disiez en parlant d’ouvrir une porte : c’est la fin d’un chemin ; mais, dans l’univers, il y a chemin après chemin, et l’on ne sait pas à travers combien de portes l’humanité est passée avant d’arriver à ce que nous sommes : nous ne pouvons pas dire si c’est la fin de la race ou si c’est un moment où commence un nouveau type d’évolution, et où un homme plus évolué ou développé surgira. C’est ce que Mère et Sri Aurobindo pensaient : que nous avions la capacité de nous élever au-dessus de nous-mêmes et de devenir quelque chose de plus grand, et de faire un nouveau type de… race n’est pas le bon mot… vous voyez ce que je veux dire ?...
Espèce ?
…espèce, ou quelque chose comme ça. C’est très difficile pour moi de dire si c’est possible ou non, mais c’est certainement quelque chose qui vaut la peine qu’on y travaille et qu’on l’espère.
Cela doit donner un sens à cette course d’annihilation qui se poursuit dans les pays de l’ouest ; tous ces gens qui se tuent avec de l’héroïne…
Ou tuent les autres.
… ou tuent les autres. Il y a une violence qui, vraiment, fait penser que nous sommes arrivés à une fin ou à un commencement. Vous connaissez ce très beau vers de T.S. Eliot dans : « Ma fin est mon début » ; il y a un espoir !
Parfois on peut penser que l’humanité peut ne plus avoir d’utilité et que cela ne fait rien si elle disparaît.
Espérons qu’il y ait un commencement après cela.
Je suis sûre qu’il y en a un. Cela ne sera sûrement pas comme ce que nous sommes maintenant, mais je ne doute pas que quelque chose de beau puisse émerger si nous ne l’écrasons pas à sa naissance.
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Entrevue avec Sir C.P.N. Singh
Lucknow, Uttar Pradesh en octobre 1981
(Au moment de cette interview, Sir C.P.N. – Chandeshwar Prasad Narayan Singh, alors âgé de 80 ans, était le confident et le conseiller proche du Premier Ministre de l’Inde, Madame Indira Gandhi, ainsi que le Gouverneur d’Uttar Pradesh et le Chancelier de dix-sept universités.)
D.M. Somebody has said : ‘Can anyone be a stranger to Mother India ?’ So I don’t come as a stranger, but as as a son who returns to his very mother, searching for an answer. You are, Sir, the Governor of the largest and most populous state of India, and you know too well the problems of an enormous and all-increasing population. You have seen the end of the British Empire and know very well the problems that harass Western countries: a growing, general despair, violence every where – among individuals and among nations – the menace of a new war, a run towards self-annihilation – especially in youth, through mortal drugs – a voluntary plunge in noth ingness … I’ve come here to ask you, Sir, what Hope do you foresee for the Earth to escape from a general disaster ? Is there any solution ? A solution in Life ?– in Matter ? – for manhood ? …
Mr. Davide, I am very happy to have met you, – and now, as you have broached this subject, which seems to be certainly very uppermost in your mind, let me at the very outset welcome you to India, for which I can see that you have both admiration and, – a very important thing that I noticed is that you have such a deep feeling of Oneness with us. Thank you so much. I greatly appreciate your anxiety, and I also share your fear about the fate of this planet and all that belongs to
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it. We must realize that man, and not institutions, should be our primary concern. Institutions become mere machines if there are not men of wisdom and the skill behind them. And we must go further and say that we cannot change the world without changing the man. You have told me about the violence, about the wars. I have had I shouldn’t say privilege but otherwise occasion to see two wars – the First World War and the Second World War – and to an extent, I have taken part in the Second World War, and I am very conscious of what these wars do. But more than that, I am very very aware, conscious and deeply intrigued about what man is proposing to do if the chains or the unfortunate time comes when there may be a Third World War – God forbid that – … But as I was telling you, in order that we may do something very definitely to save the humanity from annihilation, as you are fearing, then, as I said, we must take every step to change the man and man and man alone.
In the present world situation, I find that there are two great obstacles in arriving at a practical solution: the first is the widespread belief that violence is an effective method of action; and the second, equally widespread belief – that personal ownership of property is a sound guarantee of security. These two beliefs are shared equally by capitalists and communists, by religionists and by artists – and all are building up defences on these assumptions for their survival and success. And yet, in my view, these assumptions constitute what I should call ‘the seal of the night’ – ….. And I wonder when – and how – can humanity be freed from these assumptions and come out of the night of despair (?).
Well, I think your analysis of the situation, as it obtains, is excellent, – and I can only add that a further obstacle is the inadequate preparation of mankind to meet unprecedented demands of today and tomorrow. For men need to develop new faculties of knowledge, new means of communications, and many such other things.
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A global understanding, under those circumstances, and a global action: these are the need of the hour – and above all, a profound transformation of manhood into super-manhood is now very urgently needed. I do not speak of Nietzsche’s concept of ‘Superman’ because his ‘Superman’ is more or less demoniac ego. We do not wish many more demons now. What we require are what the Divine wishes to design – namely, the a super-man, a better man, a different man – because, when I speak about this, I am reminded of the Superman as conceived by Shri Aurobindo – the Supreme, who combines in himself, infinite wisdom and unfailing heroism: that Superman – one who combines in himself the force-of-will with an infinite capacity for Labour of Love, – and one who combines in himself a luminous power with loving care and skill and strives for perfection in the minutest details. … [pause] I speak of the Superman as conceived by Shri Aurobindo – … I would emphasize this word “perfection”: that is very very important. Here, as also yourself, will be reminded of how things are done by Nature itself:
Look at the flower, look at the fruit – look at anything that has or that had been done or made or created by Nature: the effort of reaching perfection is so clear, and that must be the lesson for us. And I am convinced that the leaders of today – or, at the most, of tomorrow – must grow into the image of this Divine Supermanhood. It is the wise leadership of such supra-mental knowledge and action that can liberate mankind from the frenzy of violence of which you spoke and from the pettiness that seeks security in personal and private possessions. …
Sir, the solution that you are suggesting seems to be directly related to education. It is evident that a ‘new world’ can be built only by a ‘new man’ … and … – the advent of a new man can be prepared only by a new education. Now, you are one of the leading educationalists: you were the Vice-Chancellor of one of the biggest universities of India in your early forties, and you are now the Chancellor of 17 universities. I learned
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that you have plans to revolutionize education in this country. Could I have the privilege of sharing, let us say so, the secret of your plans.
Mr. Davide, to tell you the truth, my plans are not secret – and, in fact, there are no secrets about my plans. I had already had several conferences with the Vice-Chancellors of my estate – and, to them, I’ve explained what I think are the maladies of education and what could be possible remedies for those maladies. The great mistake is that the individual has not yet been recognized as a total unit in himself, – and that he is to be looked after and cared for from childhood, adolescence and up to the period when eventually he grows into maturity or, let’s say, into a ‘man.’ The cumulative, consequent evil of our courses of study and methods of teaching (besides many other things) are the formidable reasons for the maladies. But besides that, one of the most formidable maladies is the present system of examination – and when we come to the question of changing the examination or the system of examination, we need expert strategists – who are also expert psychologists – who can provide a practical substitute for examinations. We also need determined and ruthless administrators, who will not yield to any selfish, egoistic pressures. This task, naturally, is no secret – but it is very difficult, and it is for this reason that I need a collaboration, and a willing collaboration, not only of the vice-chancellors but also of teachers and the students, and not in the least, parents and the educational administrators. But I’m clear that unless we carry [effect] a radical change in our educational system, we cannot hope to come out of the present vicious circle of mechanical society, besieged with violence and instability. The transformation of the entire system of education may be – in varying degrees in various countries – is the only remedy that I can visualize that will change the conditions which are so appalling at the present moment.
Your message leads me to conclude that India will be perhaps the first to bring about a major breakthrough. I’m looking, as
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you probably know, for a ‘New Dawn’ for humanity. What you have said just now indicates, from my point of view, a promise for that Dawn. I have seen recently, here in India, some pioneers working on new lines.
I consider you to be an eminent leader of these pioneers. But what do you think should be the priorities of these pioneers …?)
Thank you for this question. I can quite see that you would like to know, from amongst many things that have been spoken, what really could be the priority of action: the first priority, in my opinion, of the pioneers must be to make themselves free from dark clouds of doubts and accumulated beliefs – accumulated for centuries and centuries – suspicions and particularly dogmas innumerable that have never ceased to colour the reason of the man individually or collectively. They should be, in my opinion, active candidates of a new manhood or supermanhood – burning with fire, at the altar of all that is narrow, all that is dogmatic and all that is egoistic – is sacrificed, burned, annihilated with joy. And the most rewarding satisfaction will be that of leading, of lending a hand, to the building of the appropriate Temple of the Divine – namely, the ‘man,’ – and, if I may say so, in fact, the Superman – … For what is needed is not only knowledge but an incessant action, which wells out not from any external possessions but from the profundities of their own being. A clairvoyant perception and heroic action – that is what I expect from the pioneers who will lead the world of today and tomorrow. It is in this that I expect and have irresistible hope that right-thinking leaders of men in all countries of the world will extend their cooperation and active support. …
Sir, some so-called historical materialists say that Beauty is a ‘bourgeois luxury’ –. But one eminent leader of education in her country – I mean Lyudmila Zhivkova, who was the Minister of Culture and Education in Bulgaria, and who
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recently died, leaving a deep regret in all of us, spoke all 1 through her life about Beauty as a necessity for changing man and humanity. What is your feeling, Sir, about that ?
Thank you, Mr Davide. The reference that you have made of Madame Zhivokova makes me a little sad, to begin with, for the simple reason that I am not really revealing any secret but the fact is that both of us were very intimate friends – and we shared our views – views on such questions, one of which you have touched – namely, Beauty. It’s a fact that in most of her speeches (and such other things) she has emphasized ‘Beauty-to-Be’ – one of the most cardinal principals that should guide men – peoples of various countries – in their behaviour and their action. The fact is that Beauty is really the opposite of violence. Ordinarily, people would think ugliness would be the opposite – [but] actually, it’s the violence. And there’s nothing more ugly than violence itself. The world that has been tormented by violence – almost all of the time and briefly from time to time – and when people have talked ‘Peace’ – she realized that behind all this, there is one factor – : namely, that the love of Beauty – which is paramount in the creation of the Divine – has been lost sight of by men, whom the Divine designed in his own image. Madame Zhivkova was very conscious of this, and then she had discovered all those that went into the development of her own country and she saw that when there was Beauty, when there was Love of all that was harmonious, the country progressed. When there was disorder, when there was violence, the country went down. Therefore, in that matter, I shared her views fully, and I am proud that she was so wedded to the concept, to the idea, to all that can come up from a worship of all that is beautiful
1 Lyudmila Todorova Zhivkova (26 juillet 1942 – 21 juillet 1981) était la fille de Todor Zhivkov, alors dirigeant communiste de la Bulgarie et membre du Politburo. Ministre de la Culture de la Bulgarie, elle avait une forte aspiration spirituelle et elle a rencontré Satprem deux fois à Kotagiri – (toujours suivie de près par ses gardes du corps, qui la surveillaient et l’espionnaient en permanence).
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– and an effort to discard all that is ugly, – beginning from one’s mental concepts to physical work in this mundane world.
May I ask you another question – one more ?
Yes, if you so please, I am at your disposal.
Thank you. There is a legend, or a myth, somebody spoke to me about, that concerns the Rishis, the ancient Rishis … This person told me that the Rishis used to shout some mantras against the wall of a mountain, a big wall of a mountain, and their intention was, in that, to change matter – to make matter respond to the Divine – to the Divine Force – to the Force of Transformation. Is that true ? Do you know anything about that ?
Mr Davide, I will not pretend that I know as much as the Rishis knew about this matter1 but let me tell you certain things regarding this subject. Actually, when you talk of mantras and the working of mantras, so as far as Matter is concerned, I must explain and tell you that it relates to – if I, for lack of words, say “science of sound.” What they were trying to find and had actually succeeded in finding was the working of sound on Matter. Actually, there are … – now, I’ll bring you to smaller things – now, it has been demonstrated that, through music, even better types of food-grains, fruit and such other things can be produced. Even the yield can increase. That is just a small example of what sound is capable of working on Matter. By Mantras that they had developed, gradually the Rishis had come to a stage when it was possible to go deeper and ensure the combinations of ultimate atoms, molecules – and for a lack of words – ‘units,’ however minute it may be. Now this, without going through the process of physics or chemistry, whether it was possible to do it with the help of sound – that was the objective which the Rishis
1 En vérité, Sir C.P.N. Singh possédait une très grande connaissance occulte (dont il n’a jamais parlé – sauf un peu, et cela, extrêmement discrètement – à Satprem et à Sujata.)
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had. They did that. That is what, in many ways, has been represented. But this is the real secret of it. The other thing is that this mundane world is composed mainly of five elements, and of these five elements, if one knows and could know how to make these elements change, exchange or to know the permutations and combinations through which varieties of creations are possible – both on the mundane level and even on a spiritual level – one could have what they called ‘Shakti’ more than power itself. The man could match any eventuality and could ensure either destruction or construction. …
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Entrevue de Jean Biès avec Satprem1
Pondichéry – 21 Juillet 1973
Jean Biès : Votre course aux expériences, aux aventures, vous fait ressembler à un Rimbaud qui aurait réussi ce que l’autre n’avait qu’espéré. Mais pourquoi une telle course ?
Satprem : Ma question lancinante, pendant des années, c’était : Qu’est-ce qui reste quand il n’y a plus rien ?
Quand on a perdu tous ses trucs, tout son atavisme, toute son éducation, sa littérature et ses fanfares, qu’est-ce qui reste là-dessous ? Quand il n’y a plus d’amis, plus de famille, plus de pays, qu’est-ce qui reste là-dedans ? Quelle est la chose qui est vraiment moi, sans tout ce qu’on a ajouté dessus d’arrièregrands-pères en pères et d’écoles en écoles, sans livres, sans « je sais », sans recours.
Là où c’est nu, vide, pur. Est-ce qu’il y a quelque chose encore qui n’est plus l’addition de chromosomes et de curriculum vitae ? - Ou rien du tout ? C’était ma question. Et je me suis mis à l’épreuve d’une façon forcenée, si j’ose dire. Quand je suis parti dans la forêt vierge (une merveilleuse expérience), et que j’ai commencé à m’apercevoir que je devenais un bourgeois de la forêt vierge, j’ai plié bagage en huit jours et je suis parti pour le Brésil, laissant derrière moi un monde que j’aimais tant. Quand tout l’argent et les mines de mica me sont venus au Brésil, avec un grand voilier qu’on m’offrait, une île merveilleuse, bref, le piège de la grande « réussite », j’ai tout laissé tomber et j’ai pris un ticket d’entrepont pour l’Afrique, sans un sou. Jamais je n’ai voulu m’arrêter nulle part, à aucune expérience, aucune réussite, aucune « réalisation » ; je voulais trouver l’absolument absolu. Ce qui est plein, et pour toujours.
Cet absolument absolu, était-ce Dieu ?
1 Philosophe et essayiste français (28.8.1933-11.1.2014)
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Je me fichais de « Dieu » ou de quoi que ce soit, j’étais aussi antireligieux que possible, mais je voulais le « ça » de mon être, qui est comme la suprême possibilité et la suprême aventure de l’homme. Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce que ça peut ? Vers quoi ça va ? Quel est le mystère là-dedans, et s’il n’y a pas de mystère, alors, fichons cette vie en l’air ! … J’ai vécu comme en sursis de suicide. Une sorte de pari avec moimême ou avec « quelque chose », dans moi-même, que je ne connaissais pas et qui était comme la clef de l’homme, sa clef matérielle, entendons bien ; parce que le « spirituel », je m’en moquais tout à fait. Si « spirituel » il y avait, je voulais le toucher dans mon corps, dans ma vie de chaque seconde.
Mère vous a donné la clef ?
Oui, c’est elle, quand, au bout de toutes ces galipettes, je me suis trouvé acculé à la dernière et suprême aventure : « L’homme n’est pas encore, c’est une espèce à venir. » Ah ! comme j’ai compris Mère : « Ce n’est pas adorer qu’il faut, c’est devenir. C’est la paresse de devenir qui fait qu’on adore ! … » Je voulais tellement trouver la clef de cette espèce misérable, ridicule, futile, et pourtant, si poignante. Voilà. J’ai promené mon feu jusqu’à ce qu’il m’amène à la porte de l’Autre Chose : l’aventure de l’espèce nouvelle qui est vraiment l’aventure de l’homme-pas-encore. Je me suis battu contre cet ashram pendant des années, parce que je croyais encore que c’était une espèce d’Église exotique, jusqu’au jour où Mère m’a démoli la « spiritualité » avec la « matérialité », pour me faire toucher, découvrir ce que j’ai appelé « le matérialisme divin », lequel n’a rien à voir avec nos deux extrêmes enfantins du pur « Esprit » et de la pure « Matière ». Nous ne connaissons rien de l’un, ni de l’autre surtout.
Nous connaîtrons et vivrons la matière vraiment lorsque nous aurons découvert ce qu’elle est vraiment, dans notre corps, c’est-à-dire quand nous serons vraiment sortis de la prison mentale du faux petit homme que nous sommes, pour émerger dans la matière directe, telle qu’elle est, sans revêtement mental et sans électronique de remplacement …
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Je m’étonnais toujours, quand j’étais petit, que l’on ne puisse pas être immédiatement partout, être dans tous les corps et dans tous les lieux. J’étais perpétuellement en prison, et c’était cette prison que je voulais casser à tout prix par mes « expériences ». Alors, quand Mère m’a parlé « d’espèce nouvelle », et comment on y allait, et le mystère du chemin et de l’impossible cheminement, toutes les forêts vierges du monde et toutes les aventures du monde m’ont paru pâles et vaines devant cette aventure-là ! … Mère, c’est la plus grande aventurière du monde. Je continue avec Elle. Voilà … C’est la seule aventure possible ; sinon, tirons l’échelle ! Notez bien que ça ne m’intéresse pas pour moi : ça m’intéresse pour tous mes frères, parce que cette histoire humaine a assez douloureusement duré. Ils ont trouvé des ondes longues, des ondes courtes, des microscopes, des télescopes … Si l’on trouvait l’homme vraiment ? Et le pouvoir de l’homme ferait qu’il pourrait être sans tout cet attirail artificiel, voler sans avion, communiquer sans téléphone, voir partout sans télescope ni télévision, être partout et avoir la joie de tout ce qui est. La vraie vie, enfin. La vraie raison du pourquoi l’on est dans cette peau ; pas la raison « spirituelle », la raison matérielle. Et, au bout du compte, on s’apercevra peut-être que l’esprit, c’est la matière même. Il faut expérimenter. Il faut voir. Il n’y a rien à croire, il y a tout à voir. Alors, toutes nos histoires spiritualistes et matérialistes s’évanouiront comme les balbutiements d’un âge qui appartenait seulement au singe supérieur … Mère m’a fait sauter du passé de la terre et de l’anthropoïde nostalgique à l’avenir de la terre et à l’homme enfin doué de tous ses sens et d’un certain nombre d’autres, inconnus, qui feront apparaître, un peu plus tard, nos petits hommes mentaux tels des têtards dans leur bocal. Sans Mère, je me serais suicidé, un jour, dans la forêt vierge ; ou bien, je me serais noyé sur quelque côte bretonne, dans une de ces vieilles aventures qui n’inventent rien.
Mère et Sri Aurobindo se sont voulus les pionniers d’un nouveau monde. Qu’est-ce que ce nouveau monde ? Quel travail accomplir pour le réaliser ?
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Il faut partir du B-A-BA. Que faire, avec quoi ? Avec la matière que nous sommes. Mère et Sri Aurobindo ne sont pas venus faire de la philosophie, n’est-ce pas, ils sont venus faire une Œuvre dans la matière ; ils sont venus trouver le passage vers ce qui sera la prochaine espèce … On ne va pas rester éternellement des « petits hommes », ni même des « grands hommes » … Tous nos moyens mentaux font faillite, on le voit bien … Or, l’évolution ne se déroule pas dans le mental, elle se déroule dans la matière.
Mais qu’est-ce que cette matière ?
Les savants eux-mêmes ne le savent pas très bien. Nous sommes une matière revêtue de toutes sortes de couches minérales, végétales, animales, mentales surtout. La matière est quelque chose qui est caché là-dessous. Ce n’est pas ce que nous voyons ni ce que nos instruments peuvent voir, qui sont seulement le prolongement de notre propre intellect. La matière, c’est le grand mystère, c’est le premier et le dernier de tous les mystères … On peut dire, pour simplifier, que le travail de Mère et de Sri Aurobindo consiste, plutôt que de faire un trou dans la coque qui nous enferme, et partir dans la conscience soi-disant cosmique, lumineuse, libérée (qui n’est libérée de rien du tout ; on nage là-haut, et puis notre corps continue d’être ce qu’il était, il vieillit et il meurt, c’est toujours la même vieille bête qui est là), à chercher le chemin inverse : non plus monter mais descendre, descendre vers cette matière, c’est-à-dire, traverser toutes les couches de conscience et d’habitudes, qui revêtent ce quelque chose de primordial qui est la matière vraie.
Ils ont trouvé toutes ces couches, et, tout au fond, une autre conscience, une conscience cellulaire.
Soit, mais qu’est-ce que cette conscience cellulaire ?
C’est une conscience libre comme on est libre dans les libertés d’en-haut, matériellement sans loi, sans maladie, sans mort … Un fantastique mystère ! Toutes les libertés de là-haut, on les retrouve dans la matière, quand elle est dépouillée de tous
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ses revêtements : une matière continue, ayant une communication immédiate avec tout.
La mort, la maladie ne sont que le produit de tous les revêtements empilés sur cette matière. Au-dessous des lois implacables, des lois de notre mental, de notre cage, on découvre tout au fond la liberté de la matière, une conscience infiniment souple, qui peut se recréer à chaque instant, se transformer quand elle veut, comme elle veut.
Cela signifie que si cette conscience était réellement dégagée dans un corps humain, elle pourrait transformer la matière de ce corps, la modeler, la doter de qualités et de pouvoirs insoupçonnés. C’est cela, la matière de l’espèce nouvelle …
Le premier levier a toujours été dans la matière ; c’est elle qui doit opérer sa propre transformation, la matière pure, non recouverte de toutes les couches qui ont servi à l’enfermer, à la limiter, à l’individualiser, à la solidifier.
Le travail consiste donc à retrouver la liberté de la matière dans un corps nouveau qui serait élaboré par la conscience cellulaire ?
Il s’agit de dégager cette conscience cellulaire ; c’est là qu’est le miracle possible … C’est toute l’histoire de Mère et de Sri Aurobindo. Pas seulement un travail sur eux-mêmes, ce qui est encore une apparence ; car on s’imagine qu’on est séparé en individus bien distincts, alors que rien n’est séparé, que tout communique … Ils se sont efforcés d’atteindre expérimentalement l’assise première, la matière première du monde en traversant toute la conscience terrestre.
Ils ont taillé le chemin dans la conscience terrestre, pour arriver à cette conscience fondamentale ; ils ont brisé les couches … C’était un yoga impensable.
Y a-t-il un résultat actuellement visible de leur travail ?
Le résultat est parfaitement visible, n’est-ce pas … Ils ont brisé toutes ces couches … Et ça commence à se briser partout. On le voit bien … Toutes les vieilles structures s’effondrent et, partout, quelque chose d’autre se met à fuser, à jaillir par tous
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les pores de la terre. Il se passe des choses qu’on n’explique pas ; ça prend des allures extravagantes selon les consciences, selon les pays ; mais il y a partout quelque chose qui est en train de traverser la vieille croûte terrestre.
C’est ce que nous sommes en train de vivre : pas seulement la démolition de l’ancien, mais quelque chose de très nouveau qui est en train de naître, une conscience nouvelle traversant les débris des vieilles structures. Cela se traduit par toutes sortes d’aberrations, des drogues, des Églises, des sectes … Mais une perception nouvelle essaie de frayer son chemin.
Tout le monde attend autre chose, sous une forme ou une autre.
Mais quelles sont les méthodes que nous avons à notre disposition pour traverser les couches profondes de notre individu ? … Il doit exister un moyen pratique à utiliser quotidiennement ?
La transparence …
Comment atteindre cette transparence ?
Il faut un feu de besoin, quelque part dans le cœur. Le besoin a toujours été la clé, partout et toujours. On ne devient que selon son besoin. Quand une espèce est en train de mourir, il faut un autre oxygène, quelque chose d’autre qui fera qu’elle survivra … Il s’agit d’un besoin d’être, d’un besoin d’une réalité concrète au milieu de la ruée des choses, d’une permanence légère au milieu de leur épaisseur, d’une lumière douce au milieu de l’obscurité … Ce besoin est un feu qui nettoie, purifie … Plus c’est purifié, plus ça devient limpide …
Quand on est limpide au-dedans, tout est limpide au-dehors ; le chemin se déroule tout seul.
Vous savez bien que l’Amour n’est pas aimé.
On peut l’appeler l’Amour, ou de plusieurs autres façons. C’est quelque chose qui brûle. Dès qu’on met des qualificatifs dessus, ça s’humanise, ça devient mental ou affectif, alors que c’est beaucoup plus essentiel que tout cela.
C’est l’Amour au-delà du moi …
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Ou en plein dedans ; c’est le centre même ! C’est ce qui fait qu’on tient debout sur deux pattes ! …
Vous considérez que les différentes religions sont destinées, à plus ou moins longue échéance, à disparaître de la surface de la terre … Cela entre aussi dans le processus d’évolution ?
Tout ce qui est essentiel est éternel ; c’est ce qui est de l’essence de chaque être, de chaque groupe, de chaque nation, de chaque continent. Cela reste. Ce sont les formes qui meurent. Qu’elles soient chrétiennes, hindoues, marxistes, maoïstes, que sais-je ? Tout ce qui est vrai, essentiel, dans chacune de ces choses, reste. Les formes sont des moyens, des bâtons de route pour permettre aux hommes d’avancer. Ils se servent un temps d’un bâton, puis d’un autre. Ce sont des philosophies, des religions successives, pour avancer. Si l’on commence à faire un dieu du bâton de route, on se trompe. C’est un instrument provisoire pour arriver à ce qui est réel.
Une question importante est celle du gourou …
Le gourou est dans le cœur de l’homme.
Il faut d’abord réussir à l’atteindre.
Il faut le chercher, il faut en avoir besoin. C’est toujours la même chose : s’il n’y a pas de besoin, il n’y aura rien du tout.
Vous pensez qu’on peut cheminer seul dans l’Occident actuel, tel qu’il est ?
Bien entendu ! On peut cheminer seul … Et d’abord, on n’est pas seul !
On vous dira que l’occasion est rare de rencontrer un maître.
Il n’est pas nécessaire de rencontrer un maître, ni qui que ce soit. Il n’y a qu’à promener dans sa vie son besoin d’être, son feu d’être. Ce besoin, c’est le gourou en personne, c’est le Divin au fond de soi, c’est la Lumière même au fond de soi-même.
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Qu’a-t-on besoin d’aller écouter la bonne parole de celui-ci ou de celui-là ? Si l’on a l’occasion de rencontrer des êtres ou des livres qui ont une puissance, une réalité pour nous, qui nous ouvrent une fenêtre un moment, c’est parfait. Mais pourquoi s’arrêter éternellement à une fenêtre particulière, à un homme particulier ?
Ces êtres et ces livres sont simplement des prétextes pour déclencher en nous l’aspiration vers le réel. Mais si ce feu n’est pas allumé dedans, vous pouvez déverser des tonnes de bonne parole, ça ne servira à rien. Vous pouvez amener des kilomètres de Christ, ça ne vous changera pas un homme. Il faut que quelque chose, dedans, ait besoin.
Si la fleur pousse et s’épanouit, c’est qu’elle cherche le soleil ; c’est aussi simple que ça. Si l’on cherche des billets de banque ou de la philosophie, on aura des billets de banque ou de la philosophie, et c’est tout. Mais si l’on a réellement besoin d’Être, au milieu de cette marée gluante de conscience obscurcie, alors, quelque chose s’allume dedans, et ça, c’est le Chemin.
On comprend assez mal pourquoi Sri Aurobindo a considéré qu’il était bon qu’il se « retire » pour accélérer ce qu’il nomme l’« évolution nouvelle ». On pense au Christ disant : « Il est bon que je m’en aille … »
Ce n’est pas exactement cela. Sri Aurobindo s’est retiré parce qu’il était physiquement tellement … envahi … Son travail véritable était constamment entravé par les mille et une choses de la vie quotidienne des disciples. Il a senti qu’il ferait davantage de travail en se retirant. Il ne s’agit pas de faire une nouvelle espèce tout seul dans sa chambre, n’est-ce pas …
À quoi ça sert s’il n’y a personne pour suivre, c’est-à-dire pour accepter le processus de purification et de transformation ? Et il n’y a pas beaucoup de gens prêts à accepter.
Peut-on dire de cette « évolution nouvelle » qu’elle correspond, dans un langage moderne, adapté aux hommes d’aujourd’hui, à ce que l’Inde ancienne disait du Satya -Yuga, de
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l’Âge de Vérité, devant succéder à l’actuel Kali-Yuga, l’Âge des Conflits ?
D’une certaine façon, oui. L’humanité actuelle est manifestement au bout d’un cycle, et le bout signifie le début d’autre chose. Mais dans la tradition hindoue, le Kali-Yuga s’achève sur une catastrophe cosmique, et tout repart de zéro.
Ne croyez-vous pas que le Pralaya peut figurer sous la forme d’une guerre thermonucléaire, par exemple ?
Je ne suis pas prophète, mais je ne le crois pas. La puissance de destruction est toujours là, partout autour de nous ; mais il existe également une formidable puissance de construction. Mère et Sri Aurobindo ne croient pas à la destruction, mais à la transformation. La destruction, c’est simplement la démolition des vieilles structures pour que quelque chose d’autre puisse apparaître. Tout va dans le sens de l’évolution, rien n’est contre.
Mais nous nous tromperions si nous pensions que le but de tout cela est un super-collectivisme meilleur, une super-religion meilleure, un super-humanisme meilleur.
C’est ce que pensait Teilhard de Chardin.
L’évolution, c’est l’évolution de la matière et de la conscience dans la matière. C’est une erreur de croire que l’homme est le suprême échelon de l’évolution …
Pourtant, l’idée d’évolution est controversée par un certain nombre de savants.
Les controverses du têtard n’ont pas empêché la grenouille d’apparaître … Nous pouvons pousser tous les cris d’homme que nous voulons, cela n’empêchera pas la Nature de nous faire devenir autre chose, de donner la réponse. Elle est d’ailleurs en train de la donner d’une façon retentissante … Si un anthropoïde avait pu avoir une discussion avec un pionnier de l’espèce humaine lui disant qu’il pouvait y avoir autre chose que sa façon de faire des galipettes dans les arbres, l’anthropoïde lui aurait ri au nez.
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Tant pis pour lui ! Si les gens ne veulent pas comprendre, tant pis pour eux ! ça n’empêche pas les choses de se faire. On en a fini avec les philosophies. On a besoin de quelque chose de plus simplement réel, de quelque chose qui tienne.
Il y a autre chose que l’homme que nous voyons, autre chose qui n’est pas pour dans des millénaires, qui est en train de se fabriquer, que nous le voulions ou non. Ce serait mieux si nous le comprenions.
Sri Aurobindo parle du danger pour notre humanité d’être supplantée par une autre race, si l’homme actuel ne faisait pas le travail qui lui est demandé.
Il le fera. Malgré tout … Tout ce qui ne va pas dans le sens évolutif se détruit lui-même toujours. Ceux qui n’ont d’autre but que la consommation et la matérialité descendante s’étranglent eux-mêmes, c’est tout ; ils se détruisent. Il n’y a pas besoin de rétribution collective ; la loi est automatique.
Peut-on établir un parallélisme entre ce que Sri Aurobindo appelle le Supramental et ce que la tradition chrétienne appelle le Saint Esprit ?
Mais d’abord, qu’est-ce que ce Saint Esprit ? Tout ça se situe dans des nuages dorés, qui peuvent momentanément aider les hommes à progresser. Le Supramental, c’est la conscience qui est au cœur de la matière.
On ne peut s’empêcher ici de penser à l’Évangile de Jean : « La Lumière était dans les ténèbres », et de rapprocher ce verset du « puits de miel sous le roc », dont parle le Rig-Véda.
On peut certainement dire cela.
Et la Jérusalem céleste survenant à la fin du cycle ? L’Apoca lypse parle à ce propos de « cieux nouveaux », et aussi d’une « terre nouvelle » … On ne peut s’empêcher de mettre en regard ce verset, qui, en l’occurrence, n’a rien d’hétérodoxe, de l’Évangile de Thomas : « Le Royaume est en vous, et il est hors de vous. » De même, le Bhâgavata Purâna déclare : « Le
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Purusha, tel l’éther, réside à l’intérieur et à l’extérieur des êtres. »
De tout temps et partout, des visionnaires ont pressenti et vu là-bas, au loin, des réalités de ce genre. Les rishi védiques aussi … C’est ce qui est en train de se préparer, une « terre nouvelle ». Mais pour qu’une terre nouvelle se fasse, il faut évidemment que la vieille terre change de peau. Nous assistons à cette mue.
Dans quelle mesure peut-on aider les autres à cette transformation, s’ils le veulent ?
Dans la mesure où l’on est soi-même. La seule façon d’aider les autres, c’est d’être soi-même quelque chose.
Je suis assez surpris des hommages qu’on rend en Inde à la France. Ce pays semble tellement à l’opposé de la mentalité métaphysique ! Sri Aurobindo disait, peut-être en plaisantant, qu’il avait été français dans une existence antérieure.
La France a toujours eu un esprit ouvert. Je ne dis pas ce qu’elle est maintenant, je dis ce qu’elle est dans son essence … La France est un pays généreux, un pays qui a semé beaucoup de grandes idées, qui est capable de révolutions essentielles ; très apte, en tout cas mentalement, à saisir le futur. Si la France comprenait ce sens de l’espèce nouvelle, elle pourrait faire beaucoup, au lieu de se perdre et de s’épuiser en de vaines controverses entre droite et gauche, philosophie de ceci et religion de cela ; si elle pouvait attraper le problème dans sa pure simplicité évolutive, voir qu’une prochaine espèce arrive, et commençait à se demander quel est le moyen, l’instrument de transition, qu’est-ce qu’on pourrait développer en l’homme, qui l’aide à faire cette transition.
Aujourd’hui, les hommes politiques sont à peu près les seuls à détenir le pouvoir ; tout passe par eux. Or, ils semblent bien peu intéressés, c’est le moins qu’on puisse dire, par cette question.
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Apparemment, ça a l’air d’être ainsi … Mais « politique », c’est encore un adjectif … Enlevez-leur la politique, ils restent des hommes comme partout ou des absences d’hommes.
Est-ce que, selon vous, la « pensée » d’Aurobindo se répand ailleurs qu’en Europe occidentale, par exemple, dans les pays de l’Est ?
Ce n’est pas une pensée, mais un phénomène. Oui, bien sûr, on a des preuves qu’il se répand dans les pays de l’Est et qu’il a des possibilités d’y voir le jour …, un jour ! Tout est en train de se démolir ! … Vous pouvez aussi bien prendre l’expérience capitaliste que l’expérience marxiste ou post-marxiste, ou n’importe quelle autre, tout ça est en plein chaos et en pleine gestation.
C’est même un extraordinaire spectacle, pour peu qu’on soit assez lucide. Mais en tant qu’acteurs, que faire personnellement, selon vous, pour atteindre le centre même ?
Ça se cultive à chaque instant, n’est-ce pas … Quand on asphyxie, on cherche de l’air. Si la vie que vous menez, telle que vous la menez, vous semble respirable, plus ou moins agréable, il n’y a rien de spécial à faire. Mais si vous la trouvez asphyxiante, alors, vous commencez à chercher le moyen de respirer. Sri Aurobindo a passé quarante ans de sa vie à nous dire ce que nous devons faire, et comment procéder. Il a écrit des milliers de lettres sur la question !
Il est certain qu’un peu partout, on cherche à voir clair dans une obscurité croissante.
Dans un bocal bourbeux, on ne peut rien voir. Il faut clarifier le milieu. Comprendre le sens, telle est la première opération. Tant qu’on est embrouillé dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses conceptions, dans ses idéaux, dans tout l’embrouillement collectif, on ne peut pas voir clair.
Le rôle de la psychologie, celle de Jung en particulier, qui s’est intéressé simultanément à l’alchimie et au taoïsme, se
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développe en Occident. Jung aussi parle de cette descente dans la matière.
Ce sont des approches … Je ne les connais pas. Généralement, la psychanalyse est assez obscure. Plus on descend dans les abîmes, plus il faut une puissante lumière … Le feu du besoin est la seule force, le seul phare qui transperce les ténèbres. Ce qui est là à chaque minute, en dessous de ces philosophies, de ces politiques, de ces psychologies, ce qui vit en vous, quand vous montez un escalier, quand vous écrivez un poème, quand vous parlez ou ne parlez pas … C’est ça, le Chemin, c’est d’ÊTRE. Pas seulement être en méditation, les jambes croisées dans sa chambre, mais ÊTRE à chaque minute : une intensité de besoin, quelque chose qui ne se formule pas, mais qui est comme une base, un roc secret sur lequel on repose.
Disons une pierre philosophale … Vous pensez qu’il ne fait aucun doute que Mère sera toujours vivante ?
Certainement … Que savons-nous de la matière ? Presque rien. Nos organes des sens sont faux, nous vivons dans une formidable illusion … Que voyons-nous ? C’est à peine si une petite gamme de visibilité nous est ouverte, une petite gamme de sons accessible. Nous sommes des sortes de chenilles en train de devenir papillons. La vision de la chenille n’est pas une vision totale et définitive. Dans telle autre vision, il est possible de voir mieux et autrement.
Que faut-il entendre par cette usure de l’énergie, de la shakti intercellulaire, cause finale des maladies et de la mort ?
Parce que nous sommes encroûtés, le courant ne passe pas. Tout notre corps est enfermé dans une espèce de prison faite de lois, d’habitudes implacables qui se sont emparées de nous dès notre naissance. Le courant circule un peu dans les premières années de notre jeunesse ; puis, très vite, toutes sortes de lois médicales, physiques, philosophiques, mentales, produisent l’encroûtement : on se sclérose de plus en plus et l’on meurt. Si l’on nous laissait immortellement dans notre peau tels que nous sommes, nous continuerions à faire davantage
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de bébés, à avoir davantage de voitures, davantage de maisons secondaires, à développer encore notre consommation, et c’est tout. La Mère Nature est suffisamment sage pour casser cette petite forme ridicule, afin de nous diriger vers une autre forme, plus souple. Quand le courant circule librement, il n’y a plus de mort. Mais, pour cela, il faut parvenir à cette conscience cellulaire dégagée de toutes ces croûtes … En fait, il n’y a pas de mort, il y a un formidable courant qui circule partout, à travers tout. Quand il ne peut plus circuler à travers une forme, il se détourne, la forme meurt.
Le fait que Mère et Sri Aurobindo se soient « retirés » ne prouve pas qu’ils soient morts. Prouve-t-il qu’eux-mêmes ne sont pas arrivés à la solution du problème ? …
L’évolution n’est pas une chose individuelle, c’est une chose totale. Ce qu’ils voulaient, ce qu’ils veulent, c’est que toute l’espèce découvre sa vraie nature, qui est immortelle. Pas de miracle, qui nous esbroufe une heure ou deux, pas les feux d’artifice du surnaturel ! … Le Réel doit se produire par la totalité de l’espèce, et non par quelques individus éblouissants qui laissent les autres tels qu’ils sont.
Que l’expérience ait été interrompue ne prouve pas que ce soit un échec ?
Où est l’échec ? Il n’y a jamais eu d’échec. L’évolution avance toujours, par le bien, par le mal, par le oui, par le non, de toutes les façons possibles. L’échec, il est dans notre esprit.
Je sais qu’en 1944 Sri Aurobindo souhaitait avoir deux cent cinquante lecteurs français pour sa revue, L’Arya ; aujourd’hui, il en a beaucoup plus ; mais cela ne veut pas dire que ces lecteurs soient des « êtres gnostiques » ! …
L’être gnostique, nous le fabriquerons doucement, douloureusement, à travers l’aberration de notre conscience mentale. Mais tant qu’on n’est pas arrivé au bout des vieux moyens, le nouveau moyen ne peut pas sortir, il est bloqué. Jusqu’à ce que nous ayons cessé de croire en nos équations, en nos machines,
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en nos brillantes intelligences ; ou jusqu’à ce que la Nature en ait assez, et donne un petit coup pour arrêter cette prétentieuse mécanique. Eh bien ! on peut collaborer, agir avec compréhension. On est en train d’étouffer les hommes justement pour les décider à ouvrir une lucarne dans la forteresse.
Mère et Sri Aurobindo prévoyaient au moins trois siècles avant l’avènement de la nouvelle conscience ?
L’espèce nouvelle n’apparaîtra pas tout d’un coup … Il s’agit d’une perception nouvelle, d’une conscience qui transformera sa matière. Il faut faire le premier pas … On ne va pas faire un autre homme avec la conscience d’un métaphysicien mental de notre vieille espèce.
Ne croyez-vous pas que les premiers êtres gnostiques risqueraient fort d’être purement et simplement supprimés par la masse des individus, par les puissances en place qui craindraient d’être dépassées ?
Il y a toujours cet antagonisme entre une certaine lumière et une certaine obscurité. Mais c’est toute l’espèce qui deviendra la nouvelle espèce. Ceux qui ne veulent pas suivre le courant se détruisent eux-mêmes. Tout ce qui aspire, tout ce qui tend vers, tout ce qui est en mouvement va vers cela … « Toutes les difficultés sont des grâces », disait Mère. Il faut prendre les obstacles d’une façon positive. Si on les prend d’une façon négative en disant : « Oh ! comme c’est difficile … Oh ! comme ils sont méchants », etc., on pousse beaucoup de « oh ! » et l’on n’arrive à rien. Mais si l’on dit : « Tiens ! ça, c’est un défi pour que j’aie la force suffisante de faire un pas de plus », alors, l’obstacle se défonce. En ce moment, nous avons l’obstacle d’une civilisation folle qui nous étrangle. On peut passer son temps à le déplorer, mais on peut dire aussi : « Il faut puiser dans cette aberration même le pouvoir d’aller plus loin … ». Tous les obstacles sont des leviers.
N’en arrive-t-on pas à dire : « Bienheureuse souffrance » ?
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La souffrance est un état de mensonge. Quand on est vraiment, il n’y a pas de souffrance. La souffrance est un moyen pour nous obliger à devenir autre chose. Sinon, nous resterions irrémédiablement encroûtés dans notre petit bonheur d’hominien.
Et la réduction de l’ego, en attendant sa suppression ?
Je ne comprends jamais les problèmes d’une façon négative. Ce n’est pas en luttant contre l’ego, en luttant contre ceci ou cela, qu’on résout les problèmes ; c’est en développant le côté positif en soi-même. Cela dissout l’ego, dissout les obstacles ; ça fait le travail tout seul. Avec quoi voulez-vous empoigner l’ego, sinon avec l’ego ? …
La réduction de l’ego n’est donc qu’une conséquence ?
Plus vous développez ce qui est vraiment vous-même, plus la lumière se fera et le chemin s’ouvrira … Tout est bien simple, au fond. Il faut toujours aller à la simplicité des choses. La vérité est simple.
Et Auroville, dans tout cela ? On n’en voit guère le développement ?
Auroville est un essai, un laboratoire où l’on tente consciemment de trouver le passage pour une nouvelle espèce.
Il y a là un noyau d’êtres qui, autant que je sache, essaient sincèrement de comprendre et de vivre le chemin de Mère et de Sri Aurobindo. Ils ont beaucoup de difficultés, bien sûr, de ces difficultés qui les aident à croître. Il ne s’agit pas de bâtir une ville, il s’agit de bâtir des hommes, ce quelque chose qui fera de nous des êtres réellement pleins.
Une dernière question. Vous êtes arrivé à Pondichéry en 1946. Quelle impression vous a fait alors Sri Aurobindo ?
Il y a des regards qui vous changent pour toujours … Il y a des regards qui ouvrent les portes …
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Gringo
Le 16 février 1980
Madame Huguette Rémont Secrétaire Générale des Éditions Robert Laffont 6, place Saint-Sulpice 75006 PARIS France
Chère Huguette,
Un bref petit mot.
Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’autorise mon amie, Madame Anne Denieul (historienne et écrivain), à s’occuper de GRINGO à la télévision. Elle a un projet à ce sujet. Si vous le jugez utile, elle vous en entretiendra, ou vous pourrez la diriger sur le service compétent.
Avec beaucoup d’amitié
(Synopsis écrit par Anne Denieul et ayant reçu l’approbation de Satprem)
Gringo « l’étranger » c’est l’histoire d’un petit d’homme d’une tribu amazonienne à la recherche d’un secret. Il a quinze ans, mille questions et dans le cœur, déjà, une lassitude. « J’en ai marre d’être un homme » dit-il à Ma, l’Ancienne de la Tribu, vieille comme la forêt, comme toutes les tribus. « Ma, dis-moi ce qui est après, ou est-ce que ça brûlera toujours ? »
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– « Mais tu n’es pas encore un homme », lui répond Ma, « tu es seulement un ouistiti savant : car sache-le, il y a 1’homme après 1’homme. »
Et depuis Gringo s’interroge : l’homme après l’homme ? Qu’est-ce que c’est ? Une nouvelle espèce ? Comment y parvient-on ? Où est le passage ? Sous quels cieux ? Ici ? Ailleurs ? Où est le Pays d’Après ? Quand est le Pays d’Après ? – « Un jour, quand la Terre étouffera de sa science d’homme et de ses myriades barbares », lui avait dit Ma.
Vieille, jeune, cette Ma ?... On entrait en elle comme dans une clairière de lumière, et puis on était pris là, saisi, comme si l’on enfonçait dans des siècles immobiles : il n’y avait plus ni toi, ni moi, ni ici, ni ailleurs, ni j’étais, ni je serai : on était parti, disparu dans une douceur blanche, sans borne, comme si l’on remontait le temps, les âges, les peines... et tout était reconnu, compris, aimé, dans un oui total.
Et Gringo part en quête, main dans la main avec Rani, sa petite fiancée qui ne le quitte pas.
Un jour, se promenant dans la forêt qui entoure le campement, il parvient à la source enchantée : il y avait une petite cascade, surmontée de deux énormes troncs de bacaba qui filaient là-haut avec leur cargaison de palmes et d’oiseaux. Il se pencha, but à la source et, soudain, se trouva devant un immense portail de lumière blanche. Il se sentit différent de ce qu’il était d’habitude ; c’était lui, mais lui autrement, comme s’il était plus léger. Il tendit les bras en avant pour traverser le porche. Ses doigts touchèrent la flamme. Alors, il se sentit soulevé, envahi de lumière comme par une myriade de petites bulles légères qui se mettaient à éclore dans ses mains, ses jambes, ses bras. Et il passa le porche de flammes. Il remonta un long couloir dallé de lumière douce, un corridor fait de silence, comme à travers des âges doux et sans mémoire qui coulaient lisses et frais sur les dalles effacées de tout signe. C’était le couloir du Temps qui le conduisait à ses vies antérieures. Par des Portes. Autant de Portes que de vies. Porte de braise pour
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l’Égypte et ses dieux. Porte bleue, comme un saphir, pour 1’Atlantide, où quelques hommes avaient maîtrisé les forces de la Nature par les pouvoirs occultes, comme d’autres, plus tard, ont cru y parvenir par les pouvoirs de la Science. Autres temps, autres lieux, mêmes gens. Gringo retrouve Ma, Rani, mais ceux de sa tribu aussi, Vrittru, Psilla, Brujos, épris de pouvoir et de domination, garants de la Loi, qui le haïssent et l’ont toujours combattu.
Ainsi, d’une vie à l’autre, rien ne change, semble-t-il. Pas d’amour entre les êtres, seulement un rapport de forces, même douleur d’être, aussi.
Mais, toujours là, dans toutes ces vies recommencées, par delà tous les cris, quand on est allé au bout de sa douleur, au fond de soi, une seconde intense, un battement chaud comme un cœur d’oiseau, une douceur d’amour sans cause qui enveloppe tout de ses plis nacrés, la nuit, le jour, le mal, les peines, et les petites joies… Une respiration légère, la respiration même du monde… une mousse de lumière douce comme du pollen… un moment éternel qui comble tout. On dirait une autre vie, ou la même ? Mais si différente ! « Qu’est-ce qui n’est pas trouvé pour qu’on recommence toujours avec d’autres peines, et ce même regard au fond ? » s’interroge Gringo.
À nouveau, il part en quête, reprend le couloir du Temps, arrive à la Porte de Neige, presse la Porte. Elle s’emplit d’une flamme douce comme la corolle du pêcher, s’ouvre dans un souffle. Par une aurore éblouissante, il se retrouve au bord d’un lac gelé. Des marches descendent au lac. Plus loin, une allée d’épicéas, un château. Tout y est tranquille, comme pour l’Éternité. Rani surgit en haut des marches, puis Ma dans sa cape blanche.
« Tu veux savoir ? » questionne-t-elle. Elle lui montre d’autres de ses vies qui, à nouveau, ne sont que drame, douleur ; on 1’a tué et re-tué. Et Gringo crie : – « Pourquoi toutes ces vies de mort, de nuit, de rien, ces vies et ces vies pour rien ? POUR-QUOI ? »« Tu sauras », répond Ma, « cette fois-ci. »
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« Ma, dis-moi, je vais retourner là-bas ? » s’effraie-t-il. « Mais tu es là-bas aussi, petit ! » « C’est affreux. » – « Oui, c’est affreux, si seulement tu es là-bas. Et si tu étais seulement ici, il n’y aurait pas de monde. »
Et Ma explique : « C’est toujours comme ça, seulement on ne s’en aperçoit pas. Mon grand pays blanc, il est toujours là, derrière tous les instants et toutes les vies… il est dedans le monde à chaque minute… il faut vivre l’un dans l’autre… il n’y a pas deux mondes… il y en a un seul, mon couloir blanc communique avec tous les temps et tous les espaces.
C’est là, instantanément… Il faut faire pousser le pays blanc dans la vieille nuit… Il faut faire pousser la terre nouvelle. Il faut faire entrer mon grand pays blanc qui ne meurt pas, non seulement dans ta tête et dans ton cœur, mais dans ton corps qui va et vient, à chaque seconde… ». Et Gringo repartit dans la vieille nuit pour cette joie-là…
À nouveau Gringo affronte sa tribu. La révolte y gronde. Ma n’a pas voulu guérir le fils de Vrittru. On fait croire à Gringo que Ma va mourir. On l’empêche de la voir. Mais, la nuit venue, Gringo vient la retrouver, lui apporte un cœur de palmier, s’assoit près d’elle. Là il perd conscience. Il se sent précipité au fond d’un trou. Il est devant la Porte noire. Dans le monde d’aujourd’hui.
Un monde complètement fou, le vacarme et la confusion. Une marée d’hommes-pantalons s’agitaient devant lui : « Pas un oiseau, des pantalons et des pantalons à la seconde, qui allaient là-bas, vers quoi ?... Et soudain Gringo eut envie de pleurer. C’était déchirant. Un trou de douleur… Cette douleur, il fallait bien qu’elle eût un sens, sinon c’était effrayant… »
Gringo, comme chaque fois qu’il se sent en très grand danger, appelle Ma et, comme chaque fois, Ma arrive.
Elle était debout près de lui, très grande. Elle semblait dominer la foule, mais personne ne la voyait. Elle était vêtue de lumière blanche. Ils regardèrent ensemble le spectacle de ce
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monde de la fin du XXe siècle. Alors Gringo eut un cri : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! »– « J’avais besoin d’un cri, petit, d’un seul cri vrai pour défaire la Magie qu’ils ont inventée », répond Ma.
Alors Ma attrapa la terre comme une mappemonde, avec ses îles, ses continents, quelques nuages, la cala entre ses genoux, et s’employa à la débarrasser de quelques-uns de ses filets qui la privaient de sa réalité, par exemple, le méridien de Greenwich, l’Équateur. Gringo se sentit parcouru d’une sensation curieuse, une ébullition bizarre dans son corps… ça s’allégeait subitement, se dé-coagulait… c’était un corps désamarré, parcouru de sel et de grand vent. Une respiration sans fin, cristalline… c’était la grande respiration du monde, comme un souffle de joie par les mers et les collines…
De l’autre côté, la grande panique, une fantastique école buissonnière. Les pendules étaient arrêtées. On ne pouvait pas parler sans que la chose soit immédiatement là. Il ne restait plus que ce chacun avait dans le cœur. Les hommes regardaient quel rêve ils allaient vivre. Puis soudain, une ménagerie fabuleuse se constitue, chacun rentre dans sa peau vraie, celle d’un porc épic, d’un rat, d’un lapin, d’un bouledogue, d’un singe ou d’un perroquet, d’une poule, des milliers de pantalons gisaient par terre, un coiffeur reste le peigne en l’air devant une coiffure blonde qui se regarde dans la glace et voit, stupéfait, un petit chien sortir de son fauteuil… C’est le commencement des Temps de vérité, où nul ne peut être ce qu’il n’est pas.
Le spectacle prend fin. Gringo se retrouve une fois encore dans son carbet d’Amazonie : « Quelle est l’histoire de toutes ces histoires, se demandait-il, quel est le fil ?... Une terre, à quoi ça sert, si ça ne va pas à la Joie ? »
Mais Ma est morte. La tribu chasse Gringo. Fou de douleur, il s’enfonce dans la forêt, avec Rani. Ils retrouvent la cascade... et l’eau fraîche, cristalline, pour la vieille blessure d’être un homme au milieu du monde, ni bête, ni oiseau, ni lézard, ni petite feuille, et quoi donc ?... S’il était « ça » qu’il
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est, peut-être l’homme serait-il trouvé, par tous les temps, tous les lieux, tous les petits maintenants qui vont et viennent et passent et reviennent sans jamais s’arrêter à nulle seconde dorée comme le soleil dans une petite goutte pleine ? – « Petite Reine », dit Gringo à Rani, « il y a un endroit où ça doit être plein. »
Ils marchèrent des jours et des mois. Gringo est allé jusqu’au bout de sa douleur, jusqu’au bout de ses forces, il va mourir, il revoit d’une seule portée ses vies passées et, dans un dernier souffle, il appelle Ma.
Ma arrive.
Les voici tous les trois en chemin dans la grande forêt. Ils entrent dans une gorge violette bordée de grandes fougères. Un aigle s’envole sur leurs pas. Ils parviennent à une cataracte. L’eau coulait blanche et lisse… c’était très doux… ils traversent le miroir liquide.
Ma va leur faire accomplir le Passage, passer à travers la trame, se débarrasser du vieux filet des chromosomes qui ne sont pas autre chose que des habitudes coagulées.
Une lumière pâle éclairait l’immense faille de basalte… Ma allait devant, presque lumineuse dans la pénombre… La faille se resserrait. Ma s’est arrêtée. Maintenant c’était comme un voile opaque, on devinait à peine des lueurs pâles sur les arêtes de basalte. Gringo sentit quelque chose de froid et de collant qui enveloppait son corps, comme un filet… – « Maintenant, tu es aux confins de ton corps », dit Ma d’une voix neutre.
Gringo essaya de se dépêtrer de cette trame collante.– « N’essaie pas », dit Ma, « ce n’est pas comme cela qu’on fait… Tu vois, tu es bien ficelé… Simplement tu pousses et tu avances… »
Une dernière épreuve, l’Epreuve : Vrittru, le gardien du seuil, celui dont Ma avait dit à Gringo : « Je l’ai mis pour secouer ton sommeil… L’ennemi, c’est celui qui t’aide à
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marcher sur le chemin ». Il surgit soudain devant lui. Gringo et Rani se sont retrouvés seuls. Ma a disparu. « Hein ! ricane Vrittru, tu veux quitter la tribu… » « C’est toi qui m’as chassé. » « Tu veux sortir de la Loi, tu en as marre d’être un homme. » « Oui. » « ... Et quel est le chemin pour en sortir ? Tu connais le chemin ? Est-ce qu’il y a seulement un chemin ?... Vous êtes tout seuls dans l’illusion. » « J’aime mieux mourir dans cette illusion que vivre dans ta certitude », dit Gringo. « Vraiment ? Alors faites selon votre folie. » Et il disparut.– « Le chemin, quel est le chemin ? », répétait Gringo… « Ma », appela-t-il. Mais Ma ne répond plus. « Elle est morte, il n’y a que la mort au bout », entendait-il.
Alors Gringo arrêta de pousser contre cette chose qui était comme les mailles de son propre corps. Il s’est serré tout contre ce battement qui battait encore dedans, ce creux de chaleur au fond. C’était comme de 1’or chaud dans une gangue noire et froide... Gringo a coulé là... Et c’était comme un soleil, un tout petit soleil au fond. C’était chaud et plein. Et puis il n’y avait plus que cette beauté-là... ça ne demandait rien, ça ne prenait rien... c’était comme de l’amour. Pur... ça n’avait pas de taille, pas de mesure, pas de grandeur. C’était un battement simple, un battement d’or, mais si léger que c’était partout... une myriade de petits battements d’or qui se déliaient pour être infiniment une infinitude de petites joies pures... parce que c’est beau d’être... Et Gringo est passé à travers la trame. Ma était là, Rani était là. – « Eh bien, tu n’es pas mort », dit Ma à Gringo. « Je vais te montrer le monde nouveau – oh, pas si nouveau ! C’est très
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vieux, mais on ne s’en apercevait pas. » Et dans un rire, elle a ouvert la Porte d’Or.
Cette Porte-là, elle mène à un très vieux pays qui n’est pas autre chose que le paradis de notre enfance. On y a toujours un corps, son corps, mais il n’est plus le même, il est changé en corps de joie, qui fait penser aux corps glorieux qu’on nous a, depuis toujours, fait espérer, dans une éternité inaccessible. Maintenant, ce n’est plus inaccessible, c’est là, même si cela semble impensable. Et dans ce monde-là, dans ce très vieux pays, plus de distances, plus de temps, plus la même vision de ce qui vous entoure :
Gringo ramassa une poignée de terre. C’était parfaitement terrestre… Il regarda autour de lui, les arbres, le bois violet, le rosé du Ciel qui s’éteint, et c’était tellement vivant, vibrant… Gringo regardait la terre comme pour la première fois, jamais elle n’avait été si intense. L’autre côté lui apparaissait comme à travers un voile. Vrittru, la tribu, que Gringo voyait allant, venant, tous étaient gris, blafards, sans vie dedans ; on aurait cru des fantômes. « Pourquoi ne nous voient-ils pas » ? questionna Gringo. – « Mais avec quels yeux, petit ? » expliqua Ma. « S’ils pouvaient nous voir, c’est qu’ils seraient déjà sortis de leur filet. Avec quels yeux un poisson peut-il voir un homme, sauf en rêve... de poisson ? D’ailleurs, ce n’est pas un autre pays, c’est le même, conclut-elle, mais avec d’autres yeux, et une autre vitesse. »
Et soudain Gringo, de ce lieu où il se trouve, aperçoit Paris, les boulevards, la foule, avec sa douleur, des milliers d’ombres, à travers des vies et des vies d’ombres, pour rien. La pitié, la révolte l’envahissent. Et il crie. Du fond des morts sans fin, des nuits sans rémission, des cœurs troués. La foule a cherché d’où venait ce cri. Elle a regardé dans son cœur, elle a regardé sa nuit... Alors un cri formidable a saisi la terre, et du fond de la mort, elle a crié NON.
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Et le miracle se produit, la minute nulle, l’entrée pour les hommes, pour les foules de la terre, dans ce rien brûlant qui est le lieu de la mutation. Ils sont entrés dans l’homme de flamme, ils sont devenus l’homme après l’homme.
Ma avait tenu sa promesse.
Mais l’homme après l’homme, qu’est-ce que c’est ? Et si c’était tout autre chose, mais quoi ? Quelque chose qui bat, un silence qui bat, sans peine, sans fin, sans but, la musique des mondes qui bat dans un cœur d’homme, tandis qu’un œil sans nom s’ouvre sans fin sur une terre jamais vue.
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Note de Pascal
Satprem était pour moi un être d’une intensité extraordinaire, à la vie singulière, qui apportait des réponses à mes questions existentielles et les éclairait avec une clarté que je n’avais jamais connue auparavant. Ses livres que j’avais dévorés m’avaient poussé vers l’Inde, à Auroville, où j’ai vécu dix ans.
J’aurais tant désiré le rencontrer pour lui parler, l’interroger… Mais il vivait dans un lieu inconnu, exil volontaire à l’abri de tout disciple. Il refusait d’être un gourou, afin de se consacrer totalement à l’Expérience. J’acceptai donc de ne jamais pouvoir le rencontrer.
En 1997, alors que je vivais encore en Inde, je fis un rêve qui me laissa perplexe, une expérience intérieure d’une intensité toujours présente :
Je suis sur un chemin, je marche, et apparaît à mes cotés une femme que je ne connais pas et pourtant qui m’est connue. On arrive à « La croisée des chemins », un carrefour dont une voie part vers la droite, et l’autre vers la gauche. La femme me parle et me dit :
« Tu es à la croisée des chemins. Tu dois choisir : si tu prends le chemin de gauche, tu auras la vie « ordinaire » des hommes et tu seras toujours protégé, tu ne manqueras jamais de rien. Si tu prends le chemin de droite, c’est la voie spirituelle, et tu iras jusqu’au bout. Choisis !
» Je choisis sans hésiter de partir sur la voie de droite en courant, et je me retrouvai rapidement à monter des marches dis posées sur le flanc d’une colline d’une façon très spéciale, selon une disposition que je n’avais jamais vue. J’arrive en haut de cette colline et j’entre dans une maison très familière, où j’ai l’impression d’être allé des centaines de fois. Je rentre par une petite porte après avoir monté quelques marches, sur la gauche il y a une sorte de verrière, des grandes fenêtres avec des petits carreaux, et des pièces sur la droite. Certaines sont vides, dans les autres il y a du monde. Je comprends que je viens là pour
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passer un examen, sans savoir de quoi il s’agit. J’entre dans une salle où il y a des gens, sans que je sache qui est qui, ni qui est l’examinateur. À un moment donné, je sens que c’est à mon tour, et je vois l’image d’un Ganesh devant lequel brûlent une bougie et un bâton d’encens. Je me déshabille et me prosterne nu, à terre, devant cette image. Je me relève ensuite, et apparaît alors l’examinateur qui se présente et me dit :
« C’est bien, tu as tout donné au Divin. Mais tu as oublié d’enlever tes chaussettes. Or les chaussettes, ce sont les senti ments. »
Cette phrase me réveilla…
Bien des années plus tard, en janvier 2006, à Paris, un soir au coucher, je m’interrogeais, certainement avec une certaine intensité, en me disant :
« Dans mon rêve de 1997, je suis parti sur le chemin de droite – la voie spirituelle –, or dans ma vie « extérieure », je suis parti d’Inde, et j’ai l’impression d’avoir pris le chemin de gauche. Qu’en est-il ? Où en suis-je ? »
La nuit suivante je vécus en rêve une scène qui me bouleversa :
« J’étais dans ma chambre, et je vis entrer un éléphant indien, très grand. J’étais blessé aux jambes et ne pouvais bou ger. Il vint et se posa sur moi, me plaquant au sol (comme ils savent le faire avec leurs cornacs, sans les blesser) et je sentis tout son poids sur moi, sans aucunement en souffrir, sans une once d’inquiétude. Puis il me prit dans sa trompe et me berça comme une mère, et partit doucement… »
Au réveil, je sus que c’était Ganesh.
Deux heures plus tard, je recevais un appel téléphonique d’une personne qui m’était inconnue, Yolande, à qui j’avais été recommandé par un ami commun, et qui me demandait si j’étais prêt à aller en Inde, aider Satprem.
J’acceptai bien sûr, immédiatement, sans conditions.
Tout s’organisa en quelques jours d’une façon merveilleusement précise et simple dans les moindres détails, afin que je puisse partir.
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Le séjour que je fis chez lui, où je rencontrai Yolande, fut d’une telle intensité qu’il m’est impossible de la retranscrire ici.
Je voudrais juste en partager certains aspects.
Tout d’abord, citer un détail qui me marqua profondément : sa maison était exactement celle du rêve de 1997, neuf ans plus tôt, et un jour où j’allais me promener à Kotagiri, le village le plus proche à pied, au détour d’un virage, je vis face à moi, une énorme colline sur laquelle on pouvait monter par cet escalier aux marches si caractéristiques, comme dans mon rêve. J’en restai sidéré, car je n’avais vu ce lieu.jamais
Puis dire ce que j’ai vu : un être totalement transparent et traversé par tout ce qui venait à son contact, d’une sensibilité extrême, donnant des apparences de fragilité, et à la fois baigné de façon permanente par une Puissance formidable qui se déversait à torrents sans relâche dans son corps. Une « tempête de plomb », pour reprendre ses mots…
J’ai vu et senti dans son regard bleu cette Puissance de Feu et d’Amour à la fois…
J’ai vu cet être subir sans répit l’assaut d’une Force colossale, comme dans une agonie ou une convulsion, à la mesure de l’intensité de cette Puissance se frayant un chemin dans le Corps, dans le corps du monde.
Je l’ai aidé du mieux que j’ai pu, mais j’avoue m’être senti totalement impuissant devant ce Processus si extraordinaire et en dehors de la physiologie humaine ordinaire.
Je connaissais l’expérience de Sri Aurobindo et de Mère. Je savais l’Évolution en marche. Mais j’ai VU. Je sais que cela EST. Et je voulais en témoigner.
Pascal
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Yolande : Pourquoi l’Inde ?…
« On ne se met en route que lorsque l’on est appelé. »
Après la libération de l’Inde lors de la partition, en vol vers le Vietnam, une panne de moteur oblige l’atterrissage à Calcutta. L’horreur, les millions de réfugiés sur les routes, un paquet journal sous mes pieds devant l’hôtel, un enfant mort. J’insiste auprès de mon mari :
- Promets moi, jamais plus l’Inde.
Il ne faut pas négliger les signes, les rencontres, les ne-pas, les pas-possible. Il me faudra 75 voyages en Inde avant d’avouer :
- Je ne sais rien.
Et pourtant, la trame existait depuis la toute petite enfance. Un lieu de naissance :
« Homécourt ». On pourrait dire « om » « et » « cours ». À 3 ans, une poupée gagnée dans une fête foraine en carton bouilli et revêtue d’une robe de pilou mauve. Je l’appelais Tata, l’homme de la légende de l’Inde sur mon chemin pendant 50 ans.
Et un mari exceptionnel.
« Une conscience » disait Satprem qui ne l’a jamais rencontré.
Il enseignait le droit aérien à l’Institut des Hautes Études Internationales. À son premier cours il lit un texte ancien de l’Inde. 5 000 ans avant notre ère il est mentionné la présence d’aéronefs porteurs de bombes congelantes, donnant la fièvre et dotées de toutes armes de destruction massive.
Il s’absente 6 semaines poursuivant les premiers accords Air France-Aeroflot en 1948. Personne ne veut manquer son retour de Russie. J’ai ce jour là un cours obligatoire de doctorat de droit. Sur des socques de bois je saute d’un amphi à l’autre et interromps le cours à la mi-temps, le temps de m’asseoir au premier rang. Silence du prof. Il m’interpelle :
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- La jeune fille en retard vient-elle suivre un cours ou lire un roman policier ?
Étonnée je lève la tête.
- Monsieur, pour ne pas louper le vôtre j’en suis 2 en même temps.
Rires et silence. Reprise. Il me faut faire des excuses à la sortie du cours. Je bafouille, le professeur sourit.
- D’où sortez-vous, que voulez-vous faire ?
- Je veux voyager, être hôtesse de l’air ou entrer à l’ONU. Je viens de la campagne (trop fardée et sophistiquée). Mon père a une propriété « le Haut Bois » à Étain dans la Meuse.
- Ma mère, enchaîne le prof, a une propriété « le Haut Bois » et mon village Morteau a reconstruit le votre après la guerre de 14-18.
Comme des trains qui se croisent, j’étais programmée pour les routes du monde après une thèse au sujet du procès de Nuremberg. J’épousais le secrétaire général d’Air France chargé de cours à l’Institut des Hautes Études Internationales. Et la même année entrait en piste le deuxième homme.
Une conférence iata à Amsterdam (tous les transporteurs aériens de la planète). Dîner officiel grand tralalla. Assise a coté de J.R.D. Tata, premier pilote de l’Inde et président d’Air India, celui que l’on surnomme le Rockefeller de l’Inde. J’ai promis de me taire. Pourtant une question impérative me bouscule.
- Où irai-je en Inde si un jour je suis en difficulté ?
Amusé, narquois il répond :
- Allez voir la Mère.
J’avais compris la mer Caspienne, la mer d’Oman, la mer de Marmara. Je ne connaissais pas la géographie. Cette phrase, occultée pendant 20 ans malgré les rencontres chaque année
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avec les mêmes personnages, sera retrouvée après une entrevue avec la Mère de Pondichéry et une escale à Bombay dans des circonstances étranges. J’étais prévenue, préparée, il fallait passer par l’épreuve. 5 mois dans un centre de réanimation à l’hôpital Laennec auprès de mon mari, jour et nuit, qui m’obligeait à consentir. Au moment ultime j’ai offert mon poumon pour le sauver, la transplantation prévue 2 ans plus tard.
- Nous prendrons un poumon de décérébré affirmait le professeur P.
J’ai reçu en échange cette nuit là un rêve.
Transportée dans un jardin tropical autour d’un Samadhi (tombeau couvert de fleurs odorantes, de santal et de jas min) et aussitôt à coté d’une ville maquette en spirale à bâtir,« Auroville », dont je n’avais jamais entendu parler.
- Vous avez eu un an de survie, a assuré le professeur P.
- Vous aurez la survie de votre mari, a rapporté le prêtre d’un petit temple hindou, après mon offrande d’œillets d’Inde au sortir de la réception officielle chez le premier ministre Neru.
- C’est en Inde que j’irais si mon mari quitte son corps.
La nuit de son départ seule avec le même rêve, l’odeur d’encens et de santal dans notre appartement toutes fenêtres ouvertes, toutes lampes allumées je répétais : « la fête en profondeur ». Et j’ai trouvé cette phrase sur mon journal « Bach a chanté toute la nuit ta lumière ».
Ignorante et sans problèmes, assise à coté du ministre des transports, Maharadja du Cachemire. On m’a donné à Morteau lors de l’enterrement de mon mari cette phrase :
- Mon neveu est à l’ashram de Pondichéry. Il s’appelle de son nom sanscrit «Sat quelque chose».
C’est avec Satprem que je vais travailler 35 ans sur le pouvoir de la conscience.
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- Ne faites plus rien, m’a-t-il dit lors de notre première rencontre. Il faut apprendre à se brancher au dedans et tout s’arrange spontanément au dehors. Les vraies choses s’organisent derrière le vide. Alors vous aurez une action utile et spontanée, toutes les rencontres sur votre chemin. Ne plus rien faire alors que je voulais tant faire. Et j’ai essayé d’attraper le fil du labyrinthe sans Minotaure et de me laisser conduire. Et ça marche à la perfection dans le moindre détail. Tout est hyper lié. Pas de distances, ni espace, ni temps. On communique avec tout, avec une efficacité redoutable.
- Être est le seul pouvoir. Un pouvoir insensé.
Après 6 semaines de refus de voir la Mère, alors qu’Indira Gandhi premier ministre en voyage officiel à Pondichéry s’y précipitait, j’ai envoyé ce mot : « On ne peut comprendre mon chemin que par la réanimation de mon mari ». La réponse a été : « Après Indira Gandhi ». Dans la nuit j’étais devenue joyeuse, j’avais résolu des équations d’énergie.
Retour sur Paris par New Delhi. Non, il me faut aller à Bombay relier J.R.D Tata à notre projet d’Auroville, affirme un sbire gardien et trésorier de l’ashram.
- Non ai-je affirmé, on ne se servira pas de moi.
Je ne savais pas que le Divin se sert de chacun de nous à sa manière.
Avion dérouté. Bombay. Message transmis. Appel. Il m’attend pour dîner et je retrouve la phrase occultée pendant 20 ans. « Allez voir la Mère ». Il s’émeut.
- On s’est emparé de vous. Soyez prudente en Inde.
- Non ai-je affirmé, vous m’avez mise sur le chemin, je vais
vous y conduire.
Et il a tout cautionné. Il s’est emparé de tout. Il a engagé un procès en cour suprême pour déclarer Auroville centre de recherche sur l’Homme. Un rendez-vous de la commission
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atomique dans le sud de l’Inde. Il me rejoint et s’échappe pour regarder Auroville et les aurovilliens.
Tous les aller et retour Paris-Pondy pendant 35 ans sans problèmes. Un seul avion manquait à Bombay à 2 heures du matin. Il brûle en bout de piste.
En 1978 Indira Gandhi perd le pouvoir, elle qui protégeait Satprem et notre projet.
- Auroville, projet à défendre coûte que coûte, avait-elle dit lors de sa rencontre avec Malraux au moment de la guerre du Bengla-Desh.
Ce soir là sur l’écran l’Inde à la une, J.R.D. Tata aux prises avec les énergies multiples. Au même moment le téléphone sonne. Il appelle de Bombay sur un ton impératif que je ne connais pas.
- Je vous attends demain.
À mon arrivée :
- Est ce que par hasard vous déménagez la Banque de l’Inde ? J’ai tellement confiance en vous. Hier en sortant de chez Mme Gandhi, un homme a appelé de votre part. Il demandait d’urgence le transfert d’un coffre de 80 kilos à Paris, sans pouvoir dire son contenu.
On ouvre le coffre. Des chiffons rangés odorants enveloppent les 6.000 pages de grands parchemins, « l’agenda de Mère », et les 150 bandes magnétiques témoins des entretiens de la Mère et de Satprem sur le pouvoir des cellules ceci de 1958 a 1973. Les documents ont étés gardés secret dans la chambre de la Mère jusqu’à son départ, puis cachés, dispersés, décryptés. L’ashram essaiera par tous les moyens de les récupérer pour son business spirituel.
Il a fallu la chute d’Indira Gandhi et l’assistance de J.R.D. Tata dans les aéroport et toute une chaîne de Pondy à Delhi jusqu’à Bombay pour arriver en douane avec ma « bombe » à Paris.
- Que rapportez vous, me demande le douanier.
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- Rien.
- Passez.
Et il ramasse une valise tombé du chariot avec un sourire.
« L’occident exprime plus qu’il ne sait vraiment. L’Inde sait plus vraiment qu’elle ne peut exprimer. »
Satprem arrive en France le jour de l’ascension en direct de l’Inde, où depuis 20 ans il assumait auprès de la Mère le rôle de scribe accroupi, témoin de la fabuleuse expérience.
Création de l’Institut de Recherches Évolutives. Sa base, la publication de l’agenda de Mère
Satprem sent l’urgence. Le 4 août, chez moi, après sa radioscopie de Jacques Chancel, il veut rentrer immédiatement en Inde, il ne sait pourquoi. Pas de place dans les avions. J.R.D. Tata appelle et le fait embarquer le soir même pour Delhi, où Indira Gandhi l’attend. Au milieu des avocats elle s’isole avec lui, Satprem lui remet une enveloppe retrouvée pour elle à Londres, imprimée « do not bend ». Il prend le doigt d’Indira et appuie sur le « not bend ». On ouvre. Une photo dédicacée de la Mère à Indira. Satprem me téléphone ce détail. J’appelle mes amis de la télévision. C’est le moment de filer en Inde pour des entretiens avec Indira Gandhi.
Elle reprendra le pouvoir. Elle accorde des entretiens pendant 14 jours. Elle dira comment on déstabilise un pays. Les bandes ne peuvent quitter l’Inde. C’est J.R.D. Tata, receleur, qui les gardera jusqu’à ce qu’elle les réclame 2 ans plus tard au même journaliste avant sa venue en France invitée par Mitterrand. Je les lui remettrai en direct au pied de son avion Air Force One à Bombay. Elle me fait signe de monter. On décolle à la verticale. On déjeune toutes les deux.
- Comment avez vous fait, me demande-t-elle, pour en arriver là ? C’est ce que je cherche.
Je donne les jalons d’une vie. On pourrait dire aussi : grâce à la présence française à Pondichéry nous avons été terre d’asile pour Sri Aurobindo, qui a pu après ses prisons anglaises
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commencer la grande expérience spirituelle décryptée par une française, la Mère, transcrite par un français, Satprem. Aujourd’hui les 6 000 pages de l’agenda transportées avec l’aide de J.R.D. Tata sont en librairie pour votre arrivée en France, et je lui dit mon rêve d’une prochaine attaque sur elle. J’ai vu l’endroit, je sais qui cautionne l’attentat mais je dois le taire.
31 octobre 1984, assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps Sikh en sortant de chez elle, elle qui avait donné l’ordre à l’armée indienne d’envahir le temple d’Or, le haut lieu des Sikhs.
- Je serai la Jeanne d’Arc de l’Inde, m’a-t-elle confié.
Il faut continuer. Comment parler du supra mental tiré par Sri Aurobindo. Une action globale, unitive, d’immédiateté, le pouvoir sur la matière.
Pourquoi Auroville ? J.R.D. Tata répond au journaliste :
- Auroville est admise, en somme, comme une étrange institution, l’équivalent de quelque chose à ma connaissance qui n’a jamais existé dans le monde à ce jour. Inspiré par Sri Aurobindo et la Mère, elle apporte le prestige de l’Inde et doit être préservée et encouragée pour son influence spirituelle dans le monde.
Pour les 25 ans d’Auroville j’accompagne J.R.D. Tata dans un jet privé avant de fêter le centenaire des aciéries dans le Bihar. Il s’adresse dans la douceur du soir aux aurovilliens :
- N’ayez pas peur. L’aventure, cela existe. Ne perdez pas vos rêves. Mère protège vos actions.
L’homme le plus décoré de l’Inde a reçu le Bharat Ratna de son vivant comme mère Térésa.
Il me propose un stop à Calcutta avant de relier Jamshedpur. 1948 – 1993. J’avais dit dans cette ville jamais plus l’Inde. Toute une vie pour désapprendre.
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